Le statut des sciences et techniques remis en question.

 

Intégration, exclusion, démocratie et autoritarisme 1917-1930. L'histoire de la Russie révolutionnaire est représentée, à travers les multiples intérêts qui portent vers elle, par un corpus de textes singulièrement diversifié[1]. Pour l'économiste[2], l'économie de l'URSS, dans sa matrice des années trente était caractérisée par un clivage aussi profond que fonctionnel entre le système explicite et le système sous-jacent, le dernier garantissant sa marche, le premier l'efficacité d'un contrôle central, d'un capitalisme de forteresse. En 1917, la culture ne participait point à cette construction. Elle y arriva à travers un processus de bouleversements communément désignés par révolutions culturelles. Changements imposés? Même s'ils n'apportent pas la preuve du contraire, les travaux de Sheila Fitzpatrick et le révisionnisme qu'ils ont initié[3], ont toujours ouvert les yeux sur le phénomène de la cooptation, complément de la contrainte et combien plus motivé 'd'en bas'.

La révolution de février 1917 instaura l'égalité des droits pour toutes les minorités, ainsi que le droit de vote pour les femmes. Partout des soviets se formèrent sous l'égide de celui de Petrograd. Après une tentative de putsch du général Kornilov, commandeur en chef des troupes russes en juillet, le soviet de Pétrograd présidé par Lev Trotskii s'empara du pouvoir le 25 octobre lors du IIe Congrès des soviets. Le comité exécutif - Lenin, Trotskii et Lunacharskii -, fut acclamé par 390 voix sur 673 délégués. Peu après, en novembre, les élections générales pour la constituante, en préparation depuis février, donnèrent 16 500 000 voix aux S.R., 8 800 000 aux autres partis socialistes modérés, 1 856 000 aux K.D. et aux autres partis bourgeois et 9 000 000 aux bolchéviks[4]. Le 6 Janvier 1918 l'assemblée est dissoute aprés avoir élu comme président le S.R. V. Tchernov, membre du gouvernement Kerenski, contre la S.R. de gauche, Maria Spiridonova, candidate des bolchéviks. Il lui restait pourtant assez de temps pour annuler formellement les décrets d'octobre. Acte sans aucune suite. Selon l'historiographie soviétique,

"la majorité contre-révolutionnaire de l'Assemblée constituante s'était démasquée dès le premier jour des travaux".[5]

Le gouvernement révolutionnaire n'est dépourvu ni de pragmatisme, ni de populisme. Dans son décret sur la terre, rédigé dans la nuit du 26 octobre, Lénine fait une dérogation au programme des bolchéviks: pas de nationalisation, mais comme prévu dans le programme S.R., le partage des terres par les soviets, l'autodétermination des paysans. A l'inverse, le décret sur les nationalités, le droit à l'autodétermination des peuples n'a en réalité jamais trouvé d'application. La veille de sa prise de pouvoir, le nouveau chef d'État s'était interrogé sur les chances de son parti de rester au gouvernement[6]. L'idée sous-jacente à son article, d'une révolution portée par une classe, s'avéra trop simple: il ne suffisait pas de décréter le contrôle ouvrier, mais il fallait aussi coopter beaucoup de non-ouvriers, tâche aussi indispensable que difficile. La corporation des médécins par exemple recommanda à ses membres de s'y opposer et Lunacharskii remarque dans une lettre privée du 23 novembre que

"sauf de rares exceptions, l'intelligentsia nous hait d'une haine viscérale" et que "le boycottage des fonctionnaires freine énormément notre oeuvre"[7].

L'abandon du contrôle démocratique et le recours régulier au contrôle autoritaire touchèrent à la 'pureté révolutionnaire' pour nombre de compagnons de route, qui s'insurgèrent autant qu'ils l'avaient fait contre la paix de Brest-Litovsk (avec une Allemagne impérialiste) ou contre l'idée infortunée d'un Capitalisme d'Etat. Sous différentes formes, le conflit s'établit pour longtemps au sein du Parti. Dès la création de l'armée rouge, au printemps 1918, il est présent. Ettore Cinella a souligné l'importance de l'opposition contre les voenspetsy, contre les formes d'intégration des anciens officiers et experts dans la nouvelle armée, contre l'édiction par Trotskii, avec l'appui de Lenin, de règles de discipline semblables aux anciennes de l'armée tsariste. Le programme de V.M. Smirnov et de son groupe de l'opposition militaire a été éclairé par la publication récente (1989) de ses interventions lors du VIIIième Congrès du Parti en mars 1919[8]. Le compromis trouvé maintenait les inégalités dans l'armée, et fixait le potentiel des citoyens spécialistes comme celui des commissaires rouges au delà de la guerre, dans le secteur du travail, du travail des ingénieurs et des scientifiques.

Depuis le début des hostilités entre les bolchéviks et la Rada ukrainienne en janvier 1918 jusqu'à Kronstadt en mars 1921, jusqu'à la répression des partisans de Makhno en août et à celle des émeutes de paysans cette même année, la guerre civile faisait des ravages dans le pays. Des cruautés bien souvent gratuites gagnèrent une triste notoriété. Les pogroms les plus terribles accompagnèrent la restitution temporaire des pouvoirs aux 'blancs' en Ukraine et en Russie blanche. L'armée rouge était en but aux déserteurs[9]. Plus grave encore émergeait un problème d'ordre socio-psychologique: l'armée recrutait essentiellement parmi les paysans moyens, les seredniaki, jugés malheureusement incapables de s'intégrer dans une armée, fusse-t-elle moins traditionnelle, plus adaptée à l'idéal 'prolétaire'[10].

A la guerre civile correspondait une militarisation des secteurs civils de l'administration et du travail. L'armée rouge à l'initiative de Trotskii remplissait des fonctions civiles là où elle ne combattait pas. Ce n'est qu'en 1920, avec le débat sur la démocratie ouvrière et le rôle des syndicats, que Trotskii et Lenin reculèrent - toujours en hésitant - devant le danger de la militarisation et d'une étatisation totalitaire par la suite.

En 1920 la Commission pour l'électrification, la GOELRO, commence à travailler sous la présidence de Gleb Maksimilianovich Krzhizhanovski (1872-1959), qui devint ainsi le premier energetik soviétique. A la fin de l'année, un document de 650 pages promet la construction de 30 centrales et prévoit la production de dix fois plus d'énergie électrique dans les 10 ans à venir. La critique parle d'électrofiction. Nikolai Bukharin (1888-1938), le révolutionnaire de Moscou de 1917 (en compagnie de Nikolai Osinskii, Varvara Iakovleva et d'autres), communiste de gauche à l'époque, devenu théoricien du Parti et directeur de la Pravda, est plein d'enthousiasme:

"La vieille Russie, pauvre, famélique, affamée, la Russie où l'on s'éclaire primitivement, celle où l'on dîne d'un croûton de pain noir, va être recouverte d'un réseau de stations électriques... Cela unifiera son économie, et notre nation démembrée deviendra une partie constituante, intelligente et organisée de l'humanité. L'horizon est infini et spendide"[11].

Le bureau d'Etat de planification (Gosplan) sous la direction également de Krzhizhanovskii se met en place en 1921. Pendant que l'ancienne intelligentsia 'culturelle' est d'abord largement exclue et terrorisée, les révolutionnaires tentent de coopter des spécialistes techniques et scientifiques dès 1918, de la même manière qu'ils avaient intégré les militaires, les voenspetsy: l'attitude envers les spetsy fut à la fois contraignante et persuasive[12].

Au printemps de 1918, le ministère de l'éducation (Narkompros) prit contact avec l'Académie des Sciences, et commença à financer la KEPS, la Commission des forces productives naturelles. Pour la première fois l'Académie avait élu un président, le géologue Aleksandr Petrovich Karpinskii (1846-1936), l'un des fondateurs de la KEPS de 1915. La Commission avait, pour sa part, à sa tête Aleksandr Evgenevich Fersman (1883-1945). Des deux côtés, on restait sur ses gardes et une distance polie fut établie entre les académiciens et les autorités politiques[13]. D'autant plus que le Narkompros avait voulu dissoudre l'Académie et les universités pour donner libre cours à la nouvelle culture prolétarienne. Lenin s'y était opposé catégoriquement[14].

Le chef d'Etat avait pris une décision très partielle dans un conflit interminable et caractérisé par l'ambivalence des acteurs. Conflit entre les 'démocrates' et les 'technocrates', entre les demandes sociales de démocratisation et les demandes économiques d'industrialisation. Conflit, et stylisé en lutte de classe, et porté par des aspirations d'ascension sociale, vydvizheniia.

Kendall Bailes renvoit à M.S. Bastrakova[15] en écrivant qu'entre 1918 et 1922 il ne se tenait guère de réunion du cabinet Lénin, du 'Conseil des commissaires' SOVNARKOM (SNK) sans discussion du problème des spécialistes. On suivait l'appel lancé par Lenin au huitième Congrès du Parti en 1919: le renforcement des forces productives était une urgence de premier ordre et on ne pouvait pas se passer des spécialistes bourgeois. On alla même très loin pour satisfaire les demandes des spetsy en poursuivant une politique de concessions contrôlées[16]. Bailes cite des exemples de personnes et d'instituts ainsi favorisés. Le chimiste Ipatieff, académicien et général tsariste, fut nommé directeur du nauchny otdel' du ministère de l'économie en 1921; S.D. Shein, chimiste et manager d'une grande compagnie privée avant la révolution, put organiser le 'syndicat' des ingénieurs VSI; Petr I. Pal'chinskii, ingénieur des mines, et membre du gouvernement Kerenski, présida l'ancienne Association technique russe RTO en 1922 et dirigeait un journal, l'Ekonomist[17]. Le cas de V.I. Vernadski n'est pas moins important. Ou celui de l'académicien Abram Fedorovich Ioffe (1880-1960), qui voulut d'abord émigrer avant de rester pour diriger le nouvel Institut physico-technique à Petrograd.

"Autrement dit, l'ancienne intelligentsia technique sortait de la révolution et de la guerre civile avec des pertes, mais largement intacte, luttant toujours pour des intérêts professionnels et des valeurs qui leurs sont attachées, qu'elle avait poursuivis pendant la période tsariste"[18].

On estime l'ensemble de l'intelligentsia scientifico-technique avant la révolution à environ quinze mille personnes, dont une partie relativement petite travaillait à la recherche. D'après Robert Lewis, la Russie prérévolutionnaire disposait d'environ une douzaine d'institutions qui servaient à ce qu'on appelle aujourd'hui 'recherches et développement', R&D. Ces institutions furent mises sous contrôle du Conseil suprème pour l'économie VSNKH et au milieu des années vingt, le VSNKH contrôlait treize instituts et laboratoires, employant 1000 personnes[19]. Trois quarts des travailleurs scientifiques étaient concentrés à Moscou et Leningrad.

A partir de 1924, Felix Dzerzhinskii, le chef de la police secrète, préside le VSNKH et jusqu'à sa mort en 1926 il tisse des liens personnels entre la GPU et le secteur R&D, largement aux mains d'anciens spécialistes. Ceux-ci ne s'y opposent pas car ils y trouvent en général leur avantage, Ipatieff notamment fut agréablement surpris par l'attitude de Dzherzhinskii comme par celle d'Aleksei Rykov, président du SNK[20].

L'opposition, les communistes de gauche, les centralistes démocrates et l'opposition ouvrière condamnaient l'organisation 'technocrate' du travail, le principe, proclamé par Lenin[21], de la direction par une personne, l'edinonachal'ie[22]; ils demandèrent la formation d'urgence de personnel dirigeant, exigèrent la démocratisation de la direction. Et ils attaquaient le gouvernement sur la question des spécialistes.

L'administration, en reponse, procèda à une double stratégie. D'un côté, Lenin interdit formellement la chasse aux spetsy, de l'autre, quelques spécialistes furent malgré tout 'livrés'. Ainsi, en 1921, un groupe de spécialistes employés par des usines issues de la compagnie Nobel furent jugés pour activité contre-révolutionnaire et fusillés; parmi eux l'ingénieur et professeur de chimie Tikhvinskii[23]. L'affaire passa à la une de tous les journaux.

En 1922, 73% des directeurs de grandes usines dans le district de Moscou étaient d'anciens spécialistes. Le XIIme Congrès en 1923 marque un tournant: il sanctionne la nomination des directeurs par le Uchraspredotdel', le Département d'embauche du Parti, sur lequel Stalin avait la main-mise. Le Uchraspredotdel' fut autorisé à nommer des fonctionnaires pour pourvoir 1800 des postes les plus importants de l'industrie et après une enquête dirigée par Valerian Kuibyshev, 595 dirigeants communistes y furent placés en 1923 et 1924. L'arrivée des directeurs rouges, souvent en manque de compétence technique et d'expérience ne remédia guère au problème politique, posé par les spécialistes.

Ni la politique du Communisme de Guerre (dénomination a posteriori)ni celle de la NEPn'étaient portées par des plans stratégiques; elles résultaient plutôt de mesures prises ad hoc, face aux crises, à la crise quasi permanente. Elles reflètent un état socio-économique et les mentalités des gens, difficilement accessibles à travers une analyse de classes; celle-ci dégénère en jeu d'étiquettes. La NEP, vue comme période de normalisation, est marquée par l'application paradoxale du principe de classes: tout le monde a les mêmes droits, sauf les 5-6% de la population, qui par leur statut de 'bourgeois' sont exclus du droit de vote. La population juive se voit ainsi à 35% refuser le droit de vote: avant la révolution elle avait trouvé sa 'niche' souvent précaire dans le commerce et la petite entreprise. Au moment du premier plan quinquennal, en 1928/9 le commerce privé ne représente plus que 6,6%, le commerce du blé a été entièrement nationalisé, les commerçants juifs, suite à leur statut de classe ne sont pas admis aux postes de fonctionnaires; pire encore, leurs enfants sont exclus de l'éducation professionnelle et du travail dans la production ou dans l'administration.[24]

La révolution avait rendu l'autonomie aux universités et aux autres institutions d'enseignement supérieur et plus aucun examen d'entrée n'était demandé. La population estudiantine explosa, avant de retomber vite, autant en raison du développement de la situation générale du pays, que de la situation dans les écoles. Pour amener de nouvelles couches à la formation, les rabfak furent institutionalisées en 1919, des classes préparatoires de trois à quatre ans, attachées aux universités et réservées aux ouvriers et paysans. En 1923 l'accès libre à l'enseignement supérieur était formellement forclos, la priorité fut donnée à ceux qui venaient des rabfak et le reste des places réparti en quotas: 25% étaient reservées au Parti, 35% aux syndicats, 15% au Komsomol, 3% à la GPU, 2% aux autorités locales, 10% à l'armée et aux invalides et seulement 10% à l'accès par concours. Ce règlement a très vite été réadapté: en 1926, 45% des places étaient accessibles par concours. Des examens politiques avaient amené à l'exclusion de 60 000 étudiants dans les années 1923 et 1924. Par la suite, en 1926, 60% des étudiants débutants se disaient communistes, contre seulement un faible pourcentage de ceux de troisième et quatrième année. Les enseignants continuaient à être mal payés et à la fin de la NEP, les postes n'étaient occupés qu'aux trois quarts.[25].

Autonomes, les institutions de l'enseignement supérieur élisaient leurs administrateurs. En 1921, les sénats des universités furent de nouveau privés de ce droit par un décret duNarkompros et les administrations, le recteur et les doyens, furent formellement nommés par le Conseil d'Etat pour l'enseignement, GUS. Les enseignants de l'Ecole technique supérieure de Moscou déclenchèrent une grève suivie par d'autres institutions[26]. Sur l'intervention de Lenin, un compromis fut trouvé, qui favorisait le corps enseignant. Quand Lunacharskii voulut défendre l'action des cellules du Parti, Lenin lui répondit:

"Les savants nous sont absolument essentiels, nous devons lutter à fond contre les cellules du Parti"[27].

Le lendemain des grèves, un grand nombre d'enseignants en sciences humaines furent exilés. Par contre, les spetsy, initiateurs de l'action, restèrent impunis. Un de leurs chefs fut même nommé vice-président du gosplan. Bailes commente:

"Cet incident majeur devait en effet leur donner un signe de plus du pouvoir, que leurs connaissances de spécialistes leur procuraient dans le nouvel Etat soviétique"[28].

L'enseignement supérieur technique et scientifique garda alors une relative autonomie jusqu'en 1928.

La centralisation et la bureaucratisation hantent l'URSS, qui avait reçu sa constitution en 1924. En 1926 les dernières tentatives d'organisation collective du gouvernement échouèrent. L'Etat-commune, l'idée chère aux révolutionnaires fut définitivement enterré. Le niveau de production avait atteint celui de 1913, mais l'industrialisation n'avancait que lentement et environ la moitié de la population restait toujours analphabète. L'industrie n'absorbait qu'environ 10% de la population active. Cette fraction était pourtant gratifiée d'un statut privilégié, comme en témoigne le fait qu'un député au Soviet représentait ou 25 mille ouvriers ou 125 mille paysans.

Le XIVème congrès du Parti en décembre 1925 proclama le changement de l'URSS en pays producteur de ses propres machines et équipements industriels au lieu de les importer. Cela signifiait la fin du concept de V.A. Shanin bâti sur un investissement principalement agraire, afin de profiter du taux d'accumulation plus élevé de ce secteur; l'alternative fut sacrifiée par peur d'une dépendance aux marchés internationaux. L'URSS continua donc, malgré un manque extrème de capitaux, une industrialisation forcée.

Par la suite, la crise s'aggrava, une guerre sociale s'annonçait; le chômage augmenta, les syndicats se plaignaient de l'inégalité des salaires, dénonçaient les privilèges matériels des fonctionnaires comme ceux des spécialistes. L'élément de planification fut continuellement élargie et renforcée pour aboutir, toujours dans le cadre de la NEP, au premier plan quinquennal, lancé en 1928. Mais des négligeances et des mesures gouvernementales inadéquates, l'approvisionnement insuffisant de produits industriels à la campagne, les 'infâmes' mesures exceptionnelles, les perturbations graves dans les relations villes/campagne créèrent le paradoxe que toute planification était inopérante.

Alors l'industrialisation stalinienne prit forme. La propagande fut lancée: il y était question de révolution culturelle et de lutte de classe, et surtout du grand bond en avant, du veliki perelom. Il fallait combattre les vieux spécialistes, il fallait à tout prix sauver le pouvoir d'un groupe, coopter une base suffisante à travers l'instrument du Parti. Se créa, ce que Richard Stites a appellé l'Etat de fantaisie, The Fantasy State. Les réalités du moment se présentaient à travers la lunette d'une téléologie paradisiaque, trompeuse, et pire, le vagueprojet communiste tenait lieu de législation.

Pour "sauver la révolution", pour empêcher cette révolution d'en haut associée au stalinisme d'en bas[29], on aurait pu imaginer des alternatives à partir des années 1928/1929:

"On est en droit de penser, si le parti et le gouvernement n'avaient pas pris, à partir de 1928, des mesures qui ont perturbé gravement la production et les échanges, et si leur pratique avait été plus conforme aux exigences réelles de la NEP, que celle-ci aurait pu être poursuivie. Elle aurait pu servir de cadre à une industrialisation différente de l'industrialisation stalinienne. Les recherches de Moshé Lewin, de Stephen Cohen et de Sigrid Grosskopf confirment que c'était une possibilité. Il en est de même des travaux de modélisation de Holland Hunter"[30].

Au long de cette 'décennie' de reconstructions, de perestroika, qui commence en 1928 et se prolonge jusqu'à l'invasion des Allemands, le chiffre des employés de l'industrie s'envola, le plus rapidement dans les premières années, de 3.8 à 11 millions, et la proportion de femmes parmi les ouvriers passa de 28% à 43%; 8000 grandes entreprises furent bâties, le tiers de la force ouvrière travaillait finalement dans des trust de plus de 10 000 employés. Moshe Lewin estime les rukovoditel'i, (vysshie chiny, otvetrabotniki) cadres, dirigeants et spécialistes à la fin de cette période, à 600 mille, dont 175 mille 'carriéristes' - depuis les 13530 directeurs d'usine aux 138 mille mastera, maîtres-ouvriers - ; le reste se répartissait en techniciens et ingénieurs sans rang. L'ITR, la couche des ingénieurs et techniciens, augmenta jusqu'à 264 mille ingénieurs et 223 mille techniciens, elle en comptait finalement cinq à huit fois plus qu'en 1928. En 1928, les ouvriers n'avaient fait en moyenne que 3,2 ans d'école. A la fin de la 'décennie', 41% des ingénieurs et 60% des techniciens étaient toujours des praktiki sans aucune formation formelle: une conséquence lourde de ce mode d'industrialisation. Deux expressions, rapportées par Lewin, caractérisent le climat social de cette période: "snachala kormi, potom sprashivai" (donne moi à manger d'abord, puis demande) et "My liudi malen'kie, nachalstvu vidnee" (nous ne sommes que de petits gens, les autorités y voient plus clair)[31]. Le progrès social comme produit du progrès industriel?

"Effroyablement dur à vivre, le système porte en lui la promesse d'un progrès économique sans précédent, donc une mobilité sociale constante, où les éléments les plus dynamiques peuvent espérer s'accrocher au succès pour assurer leur propre promotion"[32]

Avec l'industrialisation stalinienneles camps de travail les sharaga, commencent à regrouper des 'quota' d'ITR et la terreur administrative, devenue moyen avoué d'exercice du pouvoir, frappe régulièrement toutes les institutions. La nouvelle étape commence en mars 1928 avec l'arrestation de 60 ingénieurs et techniciens des mines du Donbas et la médiatisation de leur procès, dit celui de shakhty. Les procès contre des prétendus membres d'un rassemblement obscur, promparti, (dont Petr Pal'chinsky, l'ingénieur executé en 1928 aurait été l'un des initiateurs) et contre des dirigeants apostrophiés mensheviki s'ouvrent avant la fin du premier plan quinquennal. Les recherches de ces dernières années révèlent des cas particuliers, locaux de l'action répressive, et mettent en lumière la méthode d'organes et de collaborateurs nommément désignés du CHK, GPU, KGB; on inventait des réseaux subversifs et on faisait établir des listes de personnes à placer artificiellement dans ces réseaux.[33]. J'imagine la réaction de certains révolutionnaires devenus dirigeants, qui, politiquement bien informés, furent confrontés à la demande de remplir ou de signer de telles listes au début des années trente. La légitimation que ce système extra-légal se donnait sous forme d'un parti pris, de partinost', ne pouvait guère être défendue sur la plate-forme du marxisme sans un détournement énergique de ses notions de bases, révolution, luttes de classes, dictature du prolétariat, dialectique, etc., sans l'abandon de ce respect qui soustend le mouvement d'émancipation, à savoir, que ma liberté, c'est celle de tous les autres.

En somme, suivant Lionel Kochan, les bolchéviks

"retournaient à l'ancienne forme de l'industrialisation en Russie: ils épongeaient le consommateur privé, surtout le paysan, ils poursuivaient une politique d'investissement de capitaux dirigée par l'État, ils institutionnalisaient un plan national. En même temps, ils ont développé une idéologie qui justifie le sacrifice de l'individu pour l'État. C'était une démarche brutale. La coercition brute dépassait celle appliquée par Vitte et égalisait celle des premières périodes de l'industrialisation britannique. Mais l'effort réussissait, la Russie a obtenu son statut. Pas comme modèle pour les pays sous-développés mais certainement comme une des formes de surpassement des pénalités du sous-développement".[34]

Les vastes possibilités de colonisation "interne" et la richesse de ses ressources rapprochaient la Russie de l'Amérique. L'autocratie (des samosvantsy) et sa contrepartie, la mentalité de subordination ou de passivité politique rendaient spécialement nécessaires des réformes juridiques et le renforcement de l'esprit de droit. Il est notoire qu'en 1918 le Commissaire pour la justice du gouvernement de coalition, le SR... devait lourdement insister auprès de Lenin pour que celui-ci prenne conscience de l'importance du système judiciaire; on sais aussi que les bolcheviks portaient une attention minime à la première constitution révolutionnaire de leur Etat. La persistence de l'enracinement de la mentalité traditionnelle ou des formes de conscience autres que l'idéal-type de la classe ouvrière, auraient dû entrainer des efforts considérables de décentralisation et de diversification des structures institutionnelles laïques, voire religieuses et certainement l'abolition d'une bonne partie de l'encadrement ancien.

Les "pénalités du sous-développement", comme les dangers d'une "colonisation"économique et militaire par l'occident étaient réels. L'ingénieur Bardin nota qu'avant la révolution, pour cette raison, des ingénieurs sympathisaient avec des projets de nationalisation; lors de sa première réunion, l'Association des ingénieurs VSI en 1918 repris l'argument et s'opposa au contrôle ouvrier en évoquant le danger le la colonisation par l'Allemagne, l'Angleterre ou l'Amérique[35].

Les administrateurs-modernisateurs, à l'exeption de Vitte ont craint, négligé ou méprisé l'apport au développement des minorités mobiles et habiles commes celles des juifs, l'apport aussi de la petite entreprise et du commerce (de ces minorités) pour l'accumulation et la stabilité économique. Les raisons subjectives de cette faute politique se situent à l'endroit où programmes socio-économiques et idéologies se confondent, où on batit l'autorité sur l'exclusion et l'inégalité en faisant appel à une irrationalité régressive: la non-admission de l'autre et de l'ailleurs font souffrir l'ensemble du pays.


[1]Marcel Liebmann, La révolution russe, origines, étapes et signification de la victoire bolchévique, Vervier, Gérard, 1967 contient une 'orientation bibliographique' à la fois riche et concentrée. Voir aussi: Stephen Cohen, Bukharin and the Bolshevik Revolution. A Political Biography 1888-1938, New York (Knopf) 1971, 1973, traduction francaise par Thomas Stern, Paris (Maspero) 1979. Cohen remarqua à l'époque (p.81): "Malgré la parution d'un nombre croissant de monographies occidentales et soviétiques, il n'y a toujours pas d'histoire sociale satisfaisante de la révolution de 1917". Il cite William Henry Chamberlin, The Russian Revolution: 1917-1921 NY 1960 et Richard Pipes éd., Revolutionary Russia, Cambridge Mass., 1969. Rappellons les textes de E.H. Carr, The Bolshevik Revolution, 1952 et de Isaac Deutscher, Trotsky,1962, ainsi que Marc Ferro, La révolution de 1917, Paris 1967, 1976; Dietrich Geyer, Die Russische Revolution. Historische Probleme und Perspektiven, Stuttgart 1968; A. Nove, An Economic History of the USSR, Londres 1969; Charles Bettelheim, Les luttes de classes en URSS, Paris (Maspéro, Seuil) 1969; Richard Lorenz, Sozialgeschichte der Sowjetunion 1, 1917-1945, Frankfurt (Suhrkamp) 1978; René Girault et Marc Ferro, De La Russie à l'URSS. L'histoire de la Russie de 1850 à nos jours, Paris (Nathan) 1989

[2]Voir Jacques Sapir, "Le système économique et la guerre", Annales ESC 44, 1989, p. 251

[3]Sheila Fitzpatrick, The Russian Revolution 1917-1932, Oxford (Univ. Press) 1984. Voir aussi "The Bolshevik's Dilemma: Class, Culture, and Politics in the Early Soviet Years", Slav. Rev. No.2 1985, p. 599 et les critiques de Ronald Grigor Suny, "Class and State in Early Soviet Period: A Reply to Sheila Fitzpatrick", et de Daniel Orlovsky, "Social History and Its Categories", qui suivent au même endroit, p.614 et p.620

[4]Liebmann, loc. cit. cite pour la Russie entière SR 58%, Bolcheviks 25%, partis bourgeois 13%, Mencheviks 4%

[5]Académie des Sciences de l'URSS, Institut d'Histoire, Histoire de l'URSS de l'antiquité à nos jours (Kratkaia istoriia), Moscou 1967.

[6]V.I. Lenin, "Uderzhat li bo'sheviki gosudarstvennuiu vlast'", PSS. XXXIV, p.306

[7]"'Pis'ma moi k tebe, konechno, istoricheskie' (A,V, Lunacharskii - zhene; Mart-dekabr' 1917 g.)" Vopr. ist. KPSS, 2, 1991,p.50

[8]Ettore Cinnella, "Etat 'prolétarien' et science 'bourgeoise'. Les specy pendant les premières annèes du pouvoir soviétique", Cah. d. Monde russe et sov. 32(4), 1991, pp. 469-500

[9]Voir Marc von Hagen, Soldiers in the proletarian dictatorship. The Red Army and the Soviet socialist state 1917-1930. Ithaca-Londres, 1990.

[10]Ettore Cinnella, loc.cit. p.476

[11]N. Bukharin, "O rabkore i sel'kore" dans Stat'i i rechi, Moscou, 1926, p.77

[12]Voir Kendall E. Bailes, Technology and Society under Lenin and Stalin. Origins of the Soviet Technical Intelligentsia, 1917-1941, Princeton 1978, p.48

[13]Ibid., p.49

[14]Ibid., p.56

[15]M.S. Bastrakova, "Organizationnye tendentsii russkoi nauki v nachale XX v. dans: Org. nauchn. deiatel'nost, Moscou 1968 et Stanovlenie sovetskoi systemy organizatii nauki (1917-1922) Moscou 1973

[16]Kendall Bailes, loc.cit., p.50

[17]Sur Pal'chinski voir Loren Graham, The Ghost of the executed engineer - Technology and the Fall of the Soviet Union, NY 1993

[18]Kendall Bailes, loc.cit., p.63

[19]Robert Lewis, Science and Industrialisation in the USSR. Industrial Research and Development 1917-1940, London (MacMillan) 1979, p.20

[20]Kendall Bailes, loc.cit., p.64; quand les circonstances changèrent, Ipatieff 'déserta' en 1930, lors d'un congrès à Berlin.

[21]Voir la résolution du IXme Congrès, en avril 1920: "En dernier ressort, la direction par une personne, même là où un spets dirige, est une expression de la dictature du prolétariat".

[22]Une voix de l'opposition ouvrière contre l'edinonachal'ie' fut celle d'Alexandra Kollontai, qui considérait historiquement irreconciliables la direction collégiale et celle par une personne. Voir Nicholas Lampert, The Technical Intelligentsia and the Soviet State, London (MacMillan), 1979, p.20

[23]Pour d'autres affaires voir V.V. Babkov, "N.K. Kol'tsov i bor'ba za avtonomiiu nauki", Fil. izl. No.4, 1993, p.382

[24] Nahum Gergel, loc.cit., p.1567 s.

[25]Voir S. Hessen et N. Hans, 15 Jahre Sowjetschulwesen, Langensalza 1933 p.136

[26]Voir S. Fediukin, Velikii octiabr i inelligentsiia, Moscou 1972, aussi le même, Sovetskaia vlast' i burzhuaznye spetsialisty, Moscou 1965

[27]Voir Kendall Bailes, loc.cit, p.62

[28]Ibid., p.62

[29]Voir Guido Ortoni, La questione agraria in USSR negli anni venti, Bari (De Donato), 1978 et la discussion de Paulette Vanhecke-Tomasini, "Réflexions sur la collectivisation forcée" dans L'industrialisation de l'URSS dans les années trente. Actes de la Table Ronde du CEMI de l'EHESS le 10 et 11 décembre 1981, Paris (EHESS) 1982

[30]Charles Bettelheim, "La NEP, les années trente et l'industrialisation" dans: L'industrialisation de l'URSS dans les années trente.loc.cit., p.8

[31]Moshe Lewin, "Social Relations Inside Industry During the Prewar Five-Year Plans, 1928-1941", dans:L'industrialisation de l'URSS dans les années trente, loc.cit.

[32]Hélène Carrère d'Encausse, "Permances et changements du pouvoir politique" dans:L'industrialisation de l'URSS dans les années trente, loc.cit., p.171

[33]Voir récemment V.N. Shubkin, "Svidetel'stvo o smerti", Sotsiologicheskii zhurnal 1, 1994, p.124; aussi M.G. Iaroshevskii éd., Repressirovanaia nauka, Leningrad (Nauka) 1991

[34] Lionel Kochan, loc.cit., p.

[35]Voir Nicholas Lampert, loc.cit., p. 15 et I. Bardin, Zhizn inzhinera, Moscou 1938.

 

 

Trois étappes de sémiotisation. En 1897 le Meyers Lexikon (5ème éd.) décrivait ainsi le monde russe politico-culturel:

En Russie, le niveau et l'orientation de leur formation et de leurs intérêts intellectuels séparent les hommes en groupes et en 'partis' socio-politiques. Pendant des années on peut fréquenter un cercle sans connaître le statut social, d'aristocrate ou autre, d'un membre ou d'un autre, on ne l'interroge que sur son orientation intellectuelle, sur sa formation. C'est pourquoi d'un pays si peu civilisé, à en juger par la grande masse des gens sans formation, sort un si grand nombre de périodiques mensuels et de revues (semblables à la Revue des deux Mondes ou la Deutsche Rundschau). Ce sont des livres d'environ 30 feuillets au contenu littéraire et politique et parmi les plus importants (mis à part les journaux et les hebdomadaires) nous comptons: Vestnik Jevropy, Otechestvennyja Zapiski, Russkij Vestnik, Russkaja Mysl, Russkaja Rech. Autour de ces périodiques se cristallisent les véritables groupes sociaux. Depuis toujours, la situation juridique empêchait l'action pratique et le combat pour le progrès civilisateur se limitait au cadre de la littérature. Avec le temps, même les belles lettres ont acquis une importance en éthique sociale, et à un dégré tel, que le traitement purement esthétique de la littérature a été remdu impossible. D'autre part, l'étude de cette littérature a été rendue difficile, en raison de la censure qui oblige les écrivains à écrire de telle manière, qu'il faut savoir lire entre les lignes, ce qui cause plein de malentendus et rend l'écriture incompréhensible pour celui qui ne s'y connaît pas. La virtuosité dans cette manière de s'exprimer est tellement développée, que souvent le gouvernement est intervenu contre des écrivains alors que leur production avait déjà passé la censure, pour les rappeller à l'ordre à cause du sens dissimulé de leurs écritures.

La fin du siècle est marquée par la sortie du Mir' bozhii, l'un des journaux qui regroupaient les intérêts intellectuels, peut-être le plus innovateur de son genre. Périodique "littéraire et scientifico-vulgarisateur pour l'auto-éducation", il commença à paraître en 1891 à Petersbourg et s'adressait

"non seulement aux couches de bonne éducation, mais aussi à des lecteurs d'autres groupes sociaux qui cherchent à complèter leur formation". La publication offre un "savoir systématique et scientifique en sciences, en histoire, en sciences sociales".

En 1898, par exemple, l'académicien-botaniste Andrei Sergeevich Famintsin (1835-1918) y développe le thème de "La psychologie et les sciences naturelles contemporaines", Kliment Arkadevich Timiriazev (1843-1920, physiologie des plantes) explique "La physiologie des plantes comme base d'une agriculture rationnelle", Iu. Malis écrit "Rudolf Virchow, sa vie, son activité scientifique et sociale", Vitold Karlovich Tserasko (1849-1925, directeur de l'observatoire de Moscou) discute "Le programme de géographie mathématique, paru dans Communications de la Société Russe d'Astronomie", le géologue Aleksei Petrovich Pavlov (1854-1929) raconte "Le pays des miracles sur les rivages de l'Elevetone(?)" et Vladimir Konstantinovich Agafonov (1863-1955), un élève de Dokuchaev, signe un résumé de "Nouveautés scientifiques" en astronomie, physique, géologie, biologie et techniques ou encore Orest Danilovich Khvolson (1852-1934, physicien) évoque les succès de la physique. D'autre part le volume contient des poêmes d'Ivan Bunin, la commémoration d'Adam Mickievic (1798-1898) par le directeur du journal A. Bogdanovich, la traduction du roman "The Christian" de Hall Cane (Kholl' Kena?), celle d'une nouvelle d'Arthur Schnitzler et celle de "Lutte entre les mondes" d'H.G. Wells; on y trouve également une description du système allemand d'éducation classique par N. Speranski, "Marx sur Goethe" par Petr Struve, "L'adaptation de la production agricole au capital" par L. Krzyvicki, ou encore "Les ateliers de femmes dans le gouvernement Tver" par I. Krasnoperov.

Parmi les collaborateurs on rencontre également Vilgelm K. Vilgemovich Bitner (1865-1921, futur directeur du Vestnik znania), Ev. Tarle, M. Tugan-Baranovski, N. Berdiaev (avec la traduction d'un essai de Ludwig Stein sur Nietzsche). Dans un compte rendu, Lenin y salue avec chaleur le "Manuel abrégé de science économique" d'Alexandre Bogdanov. Régulièrement, dans Mir' Bozhii paraissent des résumés et des extraits d'autres périodiques russes ou étrangers comme The Ethical WorldLa revue de ParisLa revue des deux mondesLa revue des revuesThe HumanitarianThe National ReviewThe Fortnightly ReviewNineteenth Century, ou Cassel's Magazine.

En 1900 Mir' Bozhii publie "La résurrection. Leonardo da Vinci", roman de D.S. Merezhkovski; le numéro propose aussi la traduction de "Transformisme et Darwinisme" d'Ernst Haeckel et celle de "Mouvements intellectuels et sociaux du 19ème siècle" de Theobald Ziegler (traducteur: P. Miliukov). E. Pimenova y publie une esquisse biographique de Cecil Rhodes et Fedor Dmitrievich Batiushkov (1857-1920), le futur directeur du journal, commémore son collègue, "L'humaniste-académicien Leonid Nikolaevich Maikov" (1839-1900, historien de littérature, spécialiste de Pushkin); Karl Kautsky analyse la guerre des boers. En 1901 on discute la différence proposée par Merezhkovski entre la Russie et l'ouest, "sa caractérisation de Tolstoi et de Dostoevski, sa petitesse à propos du premier". Evg. Tarle évoque le rôle de Gambetta dans la 3ème république. A. P. Pavlov esquisse une histoire de la géologie, M. Tugan-Baranovski offre des esquisses de l'histoire de l'économie politique et P. Miliukov de l'histoire culturelle russe. Tatiana Bogdanovich apporte sa contribution avec un rapport, "Le mouvement des femmes au cours des derniers 50 ans", écrit au deuxième congrès international des femmes. V. Agafonov critique et ridiculise largement un best-seller francais (prix Audiffret de l'Académie des Sciences morales et politiques 1900), paru en russe, "La philosophie de la longévité" de Jean Finot (Jean Finckelhaus 1858-1922, directeur de La revue des revues). Dans la livraison de 1903, Nikolai Berdiaev publie "Critique du matérialisme historique", A. Rykachev écrit sur l'économie politique de John Ruskin, Evg. Anichkov offre une esquisse critique de Paul Verlaine et l'histologiste Aleksandr Stanislavovich Dogel (1852-1922) explique "L'état actuel de la question des neurones". G. Markelov considère "La philosophie de Nietzsche comme problème culturel". Le volume contient également la traduction (par N. Andreev) de "La philosophie contemporaine en Allemagne" d'Oswald Külpe. En 1905 V. Agafonov poursuit son "Feuilleton scientifique" et les rubriques "Bibliographie du journal Mir' Bozhii", "Extraits des périodiques russes", "Extraits des périodiques étrangers" occupent la même place. Lors de la guerre contre le Japon, le numéro de mars 1905 s'ouvre avec l'appel du tsar à l'unité, au rassemblement des forces. Mir' Bozhii cessera de paraître en août 1906.

Le Mir' Bozhii s'approche - également dans sa façon de traiter les sciences -, plus d'un périodique comme le Der Türmer, que de la Deutsche Rundschau; des rénovateurs culturels s'y expriment et s'y retrouvent; un petit air d'ouverture, d'une 'vie nouvelle', spirituellement plus riche, passe par les feuilles et fait penser aux tendances rénovatrices caractérisant l'époque, dite la 'belle': le Naturalisme, le Nietzschéanisme, la 'Lebensphilosophie' le 'Kulturprotestantismus' ... Un journal, certes, pour des élites, mais pour des élites engagées, qui 'cherchaient le peuple', qui envisagaient une généralisation de la culture, essentiellement par l'éducation. La place accordée aux sciences naturelles est comparable à la part culturelle qu'elles occupent dans des projets republicains des pays occidentaux; Famintsin, Timiriazev, Tseraskii, Khvolson, Pavlov, Dogel, Agafonov, scientifiques du premier rang, écrivaient comme leurs collègues allemands, anglo-saxons ou français. Mir' Bozhi, la revue liée à l'ouverture de l'Age d'argent, représente une sémiotisation des sciences naturelles dans le cadre d'une réforme culturelle. La formule reste celle de la bourgeoisie libérale, hantée par la peur de l'insurrection des incultes: "la culture, l'éducation d'abord, ensuite la participation et l'autodétermination".

Après 1917 une révolution culturelle fut portée par le mouvement PROLETKULT. Le mensuel Proletarskaiia kultura, organe du comité central du conseil panrusse, commença à paraître en 1918 et représente une désémiotisation et un programme de sémiotisation des sciences dans le cadre révolutionnaire. Dans le numéro deux, Alexandr A. Bogdanov-Malinovskii (1873-1928) écrit sur "La science et la classe ouvrière"; dans le numéro quatre il expose "Les méthodes de travail et les méthodes de la connaissance" et dans le numéro cinq il développe le plan de "L'université prolétaire" dont l'institution avait été réclamée par la première réunion générale du PROLETKULT en juillet 1918. Bogdanov expose un plan détaillé d'études et il insiste sur l'acquisition d'une capacité générale, scientifique:

"Il faut mettre ici (dans le cours introductif K.S.) au premier rang l'assimilation des méthodes pratiques d'acquisition de la science, dans le travail individuel comme dans le travail collectif: tout ce qui a rapport à la capacité d'utiliser méthodiquement toutes sortes de livres, d'exprimer des idées oralement et par écrit, de discuter et de débattre logiquement, et même de mener des réunions"[1].

Pour Bogdanov, la nouvelle science du prolétariat devait être l'instrument général d'organisation de la vie sociale, du travail, de la production, de la culture, bref de cette unité inséparable de la pratique. En ce sens il fallait assumer l'abolition des anciennes institutions universitaires. Comme ce n'était pas le cas, Bogdanov ne manqua pas de remarquer l'échec total de son projet.

Dans "La science et la classe ouvrière", il constate la rupture entre la science, telle qu'elle est pratiquée, et sa base réelle, le travail social; il condamne un fétichisme abstrait de la connaissance et il écrit:

"Le réexamen du contenu et de la transformation de la forme extérieure de la science en constitueront la base, c'est-à-dire son "socialisme", son mode d'adaptation aux tâches de la lutte et de la construction socialiste. La diffusion des connaissances et du travail scientifique doit être une affaire organisée parallèlement. Les deux choses sont indissolublement liées: elles doivent s'incarner dans la vie sous la forme de l'Université ouvrière et de l'Encyclopédie ouvrière"[2].

Il exposa les mêmes idées que dans la conférence qu'il prononça lors de la première réunion du PROLETKULT "La science et le prolétariat".[3] Son article "Les méthodes du travail et les méthodes de la connaissance", commence ainsi:

"Un devoir fondamental de notre culture nouvelle sera la reconstruction sur toute la ligne du lien entre le travail et les sciences, détruit pendant l'évolution des siècles précédents. Le devoir décisif suppose une compréhension nouvelle de la science, un nouveau point de vue par rapport à elle: la science est l'expérience organisée du travail collectif et l'arme d'organisation du travail collectif. Par conséquent, cette idée doit être introduite dans tout l'enseignement, dans tous les manuels de science, en changeant ce qu'il faut. Alors le royaume de la science sera conquis par le prolétariat. L'âme de la science, le fondement de son oeuvre, ce sont ses méthodes, c'est à dire ses instruments pour élaborer la vérité. A la lumière de notre nouveau point de vue, nous allons maintenant montrer, qu'elle est l'origine de ces méthodes et quelles sont les forces qui produisent leur développement"[4]...

Lors de cette première réunion générale en juillet 1918, V. Polianskii parle de "la révolution et des devoirs culturels du prolétariat" et A. Lunacharskii projette ses vues sur "Le prolétariat et l'art". A. Gastev organise le travail culturel dans les associations professionelles, N. Vasilevskii celui des coopératives ouvrières. S. Krivtsev est chargé de parler des clubs, V. Polianskii des bibliothèques, A. Bogdanov de l'organisation de cours, V. Kerzhentsev de l'édition littéraire, N. Preobrazhenskii du cinéma , D. Shterenberg des ateliers artistiques , A. Lunacharskii du théatre, O. Briusova de la musique. Le mouvement envisage la mobilisation générale pour une production culturelle intégrée à la production, surtout à la production industrielle, et ceci sur un plan individuel comme sur un plan collectif: une autoproduction de leur culture par les travailleurs mêmes. La science y trouvera son rôle inséparablement lié à la divulgation des connaissances.

L'élan du PROLETKULT fut brisé par de multiples difficultés financières. Sur le plan idéologique, il était irréconciliable avec la continuité des concepts de travail technologique et scientifique favorisée par le pragmatisme politique et par la NEP. Quand Lenin, dans ces derniers écrits en 1923, se moque de lui, et condamne ainsi les idées de Bogdanov à la tabouisation, les activités du PROLETKULT étaient pratiquement réduites à zéro, suite aux mesures générales d'économie: le NARKOMPROS n'avait pu garder que 1160 collaborateurs des 8500 actifs en 1920, son comité sur l'éducation des adultes seulement 132 de 2500; de 41000 écoles d'alphabétisation il n'en restait que 3500; la plupart des nouvelles institutions culturelles et de formation étaient fermées depuis qu'elles étaient tombées sous le khosraschet comme entreprises indépendantes ou depuis qu'elles devaient être financées entièrement sur le plan local[5].

La rukovodstvo, l'initiative d'administration, l'emporta sur la stichinost, l'initiative spontanée. Lors de la NEP le projet et la construction d'une culture alternative furent dénoncés comme utopiques et abandonnés. En revanche, ce qui persistait de l'ancienne culture fut mobilisé et réactivé[6]. Selon les derniers propos de Lenin, l'alphabétisation et la mobilisation intellectuelle du pays, devenues tâches terriblement préoccupantes, s'organisaient dans une perspective d'éducation plutôt 'conventionnelle'. On comprend alors l'emphase sur la 'dialectique': pour Lenin, elle servait de garde-fou contre le volontarisme et elle introduisait la perspective historique, elle tempèrait l'impatience révolutionnaire.

Au sommet de la pyramide coiffant la deuxième tentative à 'cultiver' le pays, la révolution culturelle de Lenin, domine en quelque sorte le journal Krasnaiia nov', dirigé par Aleksandr Konstantinovich Voronskii (1884-1943). Il regroupait des membres du Parti et des popuchiki (compagnons de route), d'anciens professionnels qui n'étaient pas hostiles à la révolution. A en croire Hans-Jürgen Schmidt, Voronskii et son groupe élaborèrent le programme de ce qui allait devenir le Réalisme socialiste en 1934[7]; en tout cas, leur concept de l'écriture était diamétralement opposé à celui du PROLETKULT, frôlait le naturalisme et proclamait une reproduction assez mécanique de la "réalité". Krasnaia nov'représente une troisième tentative de sémiotisation des sciences, plus proche de la première que de la deuxième, une tentative en quelque sorte 'réactionnaire' qui anticipe le stalinisme.

Krasnaia nov' se présente comme publication typique de la NEP. En juin 1921, dans le premier numéro, Lenin s'explique par rapport aux nouveaux impôts 'en nature', Karl Radek défend les nouvelles formes paysannes de propriété, N. Krupskaia s'intéresse au taylorisme dans l'organisation du travail, N. Bukharin et G. Piatakov défendent non sans humour leur texte, L'économie de la période de transition, contre les critiques de Mikhail Stepanovich Ol'minski, Vladimir Nikolaevich Sarab'ianov et Aleksandr Vassilevich Chaianov. A.K. Timiriazev (1880-1955, fils de Kliment Arkadevich, physicien et membre du Conseil pour l'éducation) y fait l'éloge du système périodique de Mendeleev. La rubrique s'appelle otdel nauchno-populiarny, rubrique de vulgarisation.

Dans le numéro suivant ce même auteur publie en quinze pages, une conférence donnée à l'Association scientifique de l'Université communiste Sverdlov, sur le principe de la relativité. Il critique sévèrement la tendance à la métaphysique d'Einstein et de ses adhérants.

Vl. Arkhangelskii vante"Nos progrès en aéro-hydro-dynamique", Blaschko "Les succès de l'astronomie", Przheborovskii "Les succès de la chimie en Russie", A. Nemilov "Les succès de la biologie dans la Russie soviétique".

Boris Mikhailovich Zavadovskii (1895-1951, biologiste, université Sverdlov) y mentionne, que le dernier numéro du périodique de vulgarisation Priroda (La nature) prévu pour 1919 n'a pu paraître que maintenant, en 1921. Il fait l'éloge de ce journal, qui est dirigée par N.K. Kol'tsov[8], L.A. Tarasovich et l'académicien A.E. Fersman, et il exprime son espoir, qu'à l'heure où des beaux tolsty zhurnaly comme Krasnaia nov' et Pechat i revolutsii peuvent paraître,

"le prochain pas vers la normalisation de la vie intellectuelle serait la renaissance de Priroda, du meilleur des journaux russes, scientifiques, adressés à des grandes cercles de lecteurs".

En 1926, Krasnaia nov' publie une conférence prononcée par Trotskii à l'occasion de la première réunion de l'association des amateurs de la radio: "La radio, la science, la technique et la société".

"Nous sommes un pays techniquement arrièré, même dans ses parties les plus développées, mais en même temps, nous n'avons pas le droit de rester arrièrés, parce que nous construisons le socialisme, et le socialisme veut et demande des techniques avancées".

Quels progrès accomplis ces dernières décennies! - Trotskii énumère - l'automobile, l'aviation, le cinématographe, la radio, et poursuit: les savants libéraux décrivaient l'histoire humaine comme celle d'un progrès continu. C'est faux. Les cultures montent et descendent. Que reste-t-il des anciennes cultures? Les moyens techniques et les méthodes de recherche. L'esprit scientifico-technique monte toujours, par delà les obstacles et les arrêts. Nous pensons, qu'épaulée par une société à organisation socialiste, elle montera sans zigzag et sans arrêt, en harmonie avec la croissance des forces productives auxquelles elle est intimement liée. Il ne faut pas suivre ces philosophes-idéalistes, qui voient dans la théorie des électrons une preuve contre le matérialisme. Le matérialisme dialectique intègre bien les nouveaux phénomènes de la physique...

Pour Trotskii, les résultats scientifiques relèvent sans aucun doute de la catégorie des forces productives, dont la notion n'est pas mise en question. Il serait donc idéaliste de leur attribuer une dimension idéologique.

Dans l'ensemble, Krasnaia nov' laisse peu (et bientôt presque plus du tout) de place à la science et la technique. Les pages sont offertes en grande partie à la littérature et à la poésie, puis aux contributions politico-idéologiques; à des littéraires comme Dem'ian Bedny, A. Chapygin, Ilia Ehrenburg, Ivan Evdokimov, Maksim Gorkii, Vera Inber, Vsevolod Ivanov, Leonid Leonov, Pavel Logunov-Lesniak, N. Nikitin, V. Pletnev, Boris Pil'niak, Boris Sadovskoi, Viacheslav Shishkov, Aleksei Tolstoi, Mikhail Zoshchenko (plus tard, par exemple pour l'année 1932, Boris Aikhenval'd, Alexandr Fadeev, I. Ilf et I. Petrof, Valeri Kataev, John Dos Passos, A. Platonov, Konstantin Paustovski, Romain Rolland, M. Singer).

Les contributions journalistiques, historiques et politico-idéologiques viennent d'auteurs comme Lubov Axelrod, M. Braslavskii, P.S. Kogan, A. Lunacharskii, N. Meshcheriakov, M. Pokrovskii, Viacheslav Polonskii, E. Preobrazhenskii, Karl Radek, M. Reisner, V. Smirnov, I. Stepanov, I. Vardin, A. Voronskii, Clara Zetkin.

Le même mode de sémiotisation des sciences se retrouve plus ou moins dans une autre revue. Pechat' i revolutsii (L'imprimé et la révolution), publié lui aussi depuis 1921, fut le deuxième de 'nos périodiques' pour parler avec B. Zavadovski à s'imposer. Ce mensuel de "littérature, art, critique et bibliographie" excellait par ses comptes-rendus de publications russes et étrangères, comme ceux proposés dans les rubriques "Sciences naturelles" et "Production et technique". Dans le débat sur les principes de l'esthétique, Viacheslav Pavlovich Polonskii (Gusin) (1886-1932), le directeur, s'opposa à Voronskii en soulignant l'importance du facteur 'subjectif'[9], ce qui ne semble pas avoir touché la sémiotisation des sciences naturelles dans la revue, qui ressemble à celle de Krasnaia nov'.

Dans les premiers numéros, la théorie de la relativité joue un certain rôle. Sergei Tikhonovich Konobeevskii (1890-1970, physicien, enseignant à Moscou) commente un texte de N. Morozov: "Le principe de la relativité et l'absolu", A.K. Timiriazev pour sa part critique "Les fondements de la théorie de la relativité, présentés aux grand public" de Rudolf Lämmel, petit livre paru aux édition Kosmos à Stuttgart: il reproche à l'auteur son "idéalisme", le livre élargirait le clivage entre les lecteurs de textes de vulgarisation et le mouvement contemporain de la pensée strictement scientifique. La théorie des champs est associée à l'idéalisme, celle des atomes au matérialisme. En 1922 Timiriazev commente une collection de trois textes de H. Poincaré, M. Planck et P.P. Lazarev, préparés par le dernier, académicien et directeur de laboratoire à Moscou[10]"Les fondements physiques du principe de la relativité", conférence d'Henri Poincaré à Göttingen en 1909 dévoilerait l'influence d'unidéalisme malsain sur un grand scientifique dans la mesure où il attribuait une signification illimitée au principe de la relativité. Max Planck, ensuite, se trompait - toujours selon notre auteur - quand il écrit, qu'une théorie mécanique de l'éther n'atteint pas la précision des équations de Maxwell: les travaux de Bjerknes (Les champs, Brunsvig 1908) montrent bien le contraire. L'académicien Petr Lazarev enfin présente les formules de Lorentz comme construction grandiose, alors qu'il ne s'agit que d'une conséquence logique des faits expérimentaux; mais Lazarev, d'après Timiriazev, se distingue positivement des autres vulgarisateurs par une vue critique sur la théorie d'Einstein de la relativité générale; en ce sens le livre est moins mauvais que d'autres. Nikolai Nikolaevich Andreev (1880-1970, physicien, diplômé de l'université de Bâle en 1909, plus tard fondateur de l'Institut d'hydro-acoustique) fait l'éloge d'un texte de Felix Auerbach, Théories modernes du magnétisme en regrettant cependant l'absence d'applications techniques. "A notre époque, la technique et la science sont tellement liées, que leur séparation dans la littérature de vulgarisation est indésirable", constate-t-il. Il recommandait la traduction du livre en russe, car il s'agissait du seul texte vulgarisateur du magnétisme. Un autre livre d'Auerbach, La maîtresse du monde et son ombre, expliquant les concepts de l'énergie et de l'entropie venait d'être traduit et V. A. Kostitsyn commente sèchement: "Au niveau actuel de la science, le moment est passé depuis longtemps où il aurait fallu arrêter de faire de la "description pure" pour faire comprendre les lois de la nature, le livre est dépassé, sans espoir". Le même commentateur recommande vivement la traduction de La théorie dynamique des gaz de James Jeans ainsi que du Repertorium de la physique de R. H. Weber et R. Gans. N. Andreev offre une critique aimable, assez détaillée, du cours de physique de V. A. Michelson, paru chez Knizhnaia Pomoshch' à Moscou. Il recommande également un petit manuel d'expérimentation de N.S. Drentel'n, L'air, l'eau - le chaud, une contribution bon marché de la coopérative Zadruga, visant les débutants ou les écoliers. Andreev dénonce la NEP pratiquée par l'Edition technique de l'Etat comme fausse et à courte vue: un travail de qualité comme celui de N.N. Voznesenskii à propos du "perpetuum mobile" coûte beaucoup trop cher pour atteindre les lecteurs qu'il mériterait. S. Konobeevski présente le livre de Max Born, "Structure de la matière", traduit par Stozharov, paru sous la direction d'A.P. Afanas'ev chez Nauchnoe knigoizdatel'stvo à Petrograd: une présentation aussi claire et simple des résultats actuels sur la structure atomique, que la publication récente de l'auteur sur la théorie de la relativité. Le dernier chapitre, selon l'auteur, dépasse la vulgarisation simple. La traduction de l'ensemble laisse à désirer. Konobeevski est lui-même l'auteur d'un texte "C'est quoi, le Radium?" de la Bibliothèque naturelle-scientifique. Eduard Vlad. Shpolskii (1892-1975, physicien, collaborateur de Lazarev) lui reconnaît la réussite de sa présentation, entre autres des expériences de Rutherford et souhaite une large distribution du petit livre. Konobeevskii commente avec enthousiasme la parution du deuxième volume des Uspekhi fisicheskikh nauk (Les succès des sciences physiques), périodique dirigé par P.P. Lazarev, contenant des travaux originaux, des comptes rendus de la littérature spécialisée et des bibliographies. "Dans notre pauvreté en littérature étrangère", avoue-t-il, "une publication de grande utilité". Le célèbre géographe Dmitri Nikolaevich Anutchin (1843-1923) a lu le livre du vulgarisateur fertile Wilhelm Bölsche, récemment traduit, La fin du monde et autres esquisses. Le texte est dépassé, constate-t-il; il serait plus utile de communiquer les nouveaux résultats de la science que de raconter des "comptes de fées" à propos de la planète Mars. Il commente également la parution du périodique L'homme et la nature, dirigé d'A. V. Dogel. Jusqu'à maintenant, seule Priroda, existant de longue date, remplissait une pareille fonction. Mais faut-il une concurrence? s'interroge-t-il. Le premier numéro contient quatre articles principaux, dont celui d'O.D. Khvolson, "La radiation de la chaleur, ses aspects et ses origines" et celui de Nikolai Aleksandrovich Kholodkovskii (1858-1921, zoologiste, connu également comme traducteur du 'Faust' de Goethe) "Convivialité et société des animaux" auraient pu également paraître dans Priroda, ainsi que d'autres contributions de ces auteurs. Les deux autres articles, "Travail et repos" de D.I. Solovtsov et "La vieillesse chez l'homme et chez les animaux" de Nikolai Nikolaievich Anichkov (1885-1964, enseignant à l'Académie militaire de médecine) ne sont guère plus difficiles à comprendre. La perte ne serait donc pas trop grande, si la situation actuelle des imprimeries et de la production de papier forçaient à l'arrêt de l'initiative de Dogel. B. Zavadovski commentait régulièrement les textes de botanique, de zoologie, de pédologie et ceux qui traitent de l'évolution. Il était lui-même l'auteur d'un livre "Le sexe et ses indications. Une analyse de la théorie des formes du vivant". A. Nemilov avait du reste souligné la qualité visiblement d'avant-guerre de la fabrication de cet ouvrage, qui, suivant le résumé, contient nombre de résultats d'expérimentations, surtout sur des oiseaux, et d'explications du fonctionnement physiologique des glandes spécialisées. Zavadovski résume également la traduction d'un texte d'Emil Abderhalden "Fondements de la théorie de l'alimentation et du métabolisme", paru chez knizhnaia pomoshch' sous la direction de P.P. Lazarev. Il commente:

"De deux choses l'une, ou ce livre doit réorienter la théorie de l'alimentation, mais pour cela, le texte est trop dilué, trop superficiel, trop vulgarisateur, ou il s'agit de vulgarisation élémentaire: dans ce cas le texte serait un exemple de ce qu'on ne doit pas faire pour vulgariser si on veut atteindre le lecteur et en être compris".

Dans un compte rendu du petit livre de K.A. Timiriazev "La signification de la science (Louis Pasteur)", Zavadovski remarque la pertinence des idées de l'auteur face à un gouvernement qui a du mal à reconnaître la place de la science dite théorique à côté des études d'application. Il n'y a qu'une science à utilité unique comme l'ont enseigné Pasteur et Timiriazev. Plus loin, à côté de textes sur la production, par exemple du pétrole, un livre de K.A. Oppenheim, "La Russie en perspective des voies de communication" est présenté en raison de son intérêt à l'époque. C'est D. P. Krynin, qui le résume: Oppenheim insiste sur la nécessité de constuire des voies de transport, parallèles aux grands fleuves, telles qu'elles existent en Europe de l'Ouest. Jusqu'en 1930, il faudrait prévoir la construction de 70 000 kms de chemins de fer, quoiqu'il faille craindre, que la triste situation de l'industrie métallurgique et la parcimonie de métaux sur le marché mondial soient des obstacles sérieux sur ce chemin.

Pechat' i revolutsii réservait une place plus importante aux sciences et technologies que Krasnaia nov'. Mais ni l'un ni l'autre ne présentaient les sciences et la technologie de manière, telle que des lecteurs critiques, non spécialisés, auraient pu juger du statut institutionnel, économique, intellectuel et social des travaux dans ces domaines. Une véritable intégration nouvelle des sciences et de la technologie dans la vie socio-culturelle, tel que le PROLETKULT la proposait n'est visiblement pas très présente dans ces périodiques; elle l'est encore moins dans les publications de vulgarisation comme Prirodaou, celle pour les adolescents, Znaniia sil'a[11]. La révolution culturelle y restait réduite à une attention formelle pour les sujets scientifiques et technologiques; la production dans ces domaines est regardée comme indispensable, précieuse et prestigieuse, sans autre considération que celle de l'efficacité et celle de l'utilité. Finalement la science continue à être une activité sectorielle, dont la "démocratisation" ne semblait pas poser plus de problèmes que celle d'une industrie quelconque.

D'autres revues, tolsty zhurnaly, comme Nashi dostizheniia (sous la direction de M. Gorkii) sortie après 1928 ou Novy mir' (avec une rubrique 'science et technique'), confirment cette vue. S'il n'est pas question d'une démocratisation, une certaine 'esthétisation' parfois se dessine. Bien qu'en 1923, les débats entre les amis de Voronskii ('Pereval') et le groupe Oktiabr autour du journal Na postu et des propos tenus par les périodiques Lef, novy lef, sur la pratique du travail culturel, linguistique et visuel furent vifs, ils écartèrent la problématique scientifico-technique ou n'y touchèrent qu'indirectement et superficiellement. La question, comment faire une 'vulgarisation' qui ne constitue pas "le procès de l'ignorance"[12], restait ouverte.


[1]Voir A. Bogdanov, La Science, L'art et la classe ouvrière, traduit du russe et annoté par Blanche Grinbaum, Paris (Maspéro) 1977, p.158

[2]Ibid., p.101

[3]Sur Bogdanov et le Proletkult voir Dieter Grille, Lenins Rivale: Bogdanov und seine Philosophie, Köln, 1966; Richard Lorenz, Proletarische Kulturrevolution in Sowjetrußland. Dokumente des Proletkult, München 1969; Jutta Scherrer, Les écoles de Capri et de Bologne, La formation de l'intelligentsia du Parti, Cahiers du Monde russe et soviétique , XIX, no 3, 1979; George Haupt, "Aleksandr Aleksandrovich Bogdanov (Malinovskii)" dans Georges Haupt et Jean-Jacques Marie, Makers of the Russian Revolution Ithaka (Cornell UP) 1974; K.M. Jensen, Beyond Marx and Mach, Aleksandr Bogdanov's Philosophy of Living Experience, Dordrecht (D. Reidel) 1975; Dominique Lecourt, "Bogdanov, mirroir de l'intelligentsia soviétique" dans: A. Bogdanov, La Science..., loc. cit.; Gabriele Gorzka, A. Bogdanov und der russische Proletkult. Theorie und Praxis einer sozialistischen Kulturrevolution, Frankfurt/NY (Campus) 1980; Krisztina Mänike-Gyöngyösi,Proletarische Wissenschaft und Sozialistische Menschheitsreligion als Modelle proletarischer Kultur, Wiesbaden (Harrassowitz) 1982

[4]A. Bogdanov, "Metody truda i medody poznaniia", Proletarskaia kultura no.4, 1918, p.4

[5]Chiffres cités par Gernot Erler, "Die Leninsche Kulturrevolution und die NEP" dans Eberhard Knödler-Bunte, Gernot Erler (éds.), Kultur und Kulturrevolution in der Sowjetunion, Berlin Kronberg (Scriptor) 1978, p.40, d'après G. Meyer, Studien zur sozialökonomischen Entwicklung Sowjetrußlands 1921-1923, Cologne 1974 et d'après Fünf Jahre Sowjetherrschaft in Rußland. 1917-1922, Berlin 1923. Il me semble que les chiffres donnés par S. Hessen et N. Hans dans 15 Jahre Sowjetschulwesen, Langensalza 1933 ne soit pas tout à fait aussi dramatiques.

[6]Voir P. Scheibert, "Lenin, Bogdanov and the Concept of Proletarian Culture" in: B.W. Eisenstat (éd.), Lenin and Leninism, Lexington 1971, p.43-57: qui soutient, que la NEP signifiait "the abolition of all autonomous cultural organisations and a rather abrupt end to visionary writing, but also brougt to an end the debates of the future of man in a communist society".

[7]Hans-Jürgen Schmitt, "Einleitung" dans: H.J. Schmitt et G. Schramm (éds.), Sozialistische Realismuskonzeptionen. Dokumente zum 1. Allunionskongreß der Sowjetschriftsteller, Frankfurt 1974

[8]Nikolai Konstantinovich Kol'tsov (1872-1940), biologiste et auteur du célèbre Pamiati pavshikh. Zhertvy iz sredy moskovskogo studenchestva v oktiabr'skie i dekabr'skie dni, fut enseignant à l'université privée Zhanavskii et à l'institut pour femmes de V.I. Gor'e. En 1916, un financement privé lui permet d'établir son Institut de biologie expérimentale IEB. Après 1917 l'IEB fut pris en charge par le NARKOMPROS. Kol'tsov fut arrêté en 1920 pendant l'une des premières actions répressives contre les spécialistes. Voir V.V. Babkov, loc.cit.

[9]Voir V. Polonskii, "K voprosu o nashikh literaturnykh raznoglaziiakh", P.i R. No.4 1925, 48-70

[10]Petr Petrovich Lazarev (1878-1942) était 'l'héritier' de son maître, Petr Nikolaevich Lebedev(1866-1912), un des 'pionniers' de la physique russe, et lui-même un organisateur polyvalent. Voir ci-dessous.

[11]Une alternative à Priroda n'exista que pour quelques années: Nauchnoe slovo (La parole scientifique) paru à partir de 1927 sous la direction d'Otto Iulevich Shmidt; dans les année trente débuta Nauka i zhisn (Science et vie).

[12]Voir Daniel Jacobi et Bernard Schiele, Vulgariser la Science. Le procès de l'ignorance, Seyssel (Champ Vallon) 1988

 

 

Une dernière tentative de sémiotisation révolutionnaire. En 1918, le PROLETKULT demandait la création d'une Université prolétaire et l'édition d'une encyclopédie pour tous. L'attention pour le prolétariat était en réalité détournée et reduite aux cadres du Parti. L'université communiste Sverdlov ne correspondait nullement aux intentions proclamées d'Aleksandr Bogdanov et de ses compagnons. Un programme pour une Encyclopédie socialiste fut finalement établi par une commission de l'Académie socialiste en octobre 1922. L'encyclopédie devait

"poursuivre à la fois des tâches scientifiques et éducatives (prosvetitel'nye zadachi), elle n'aspire pas à la 'vulgarisation', mais à la vraie démocratisation du savoir".

Le projet ne prévoyait que 200 pages[1]. Cette entreprise n'avait évidemment que peu à voir avec celle qui se mettrait en route deux ans plus tard sous la direction de Otto Iulevich Shmidt (1891-1959), la Bolshaiia sovietskaia entsiklopediia (BSE), dont le premier volume d'une série de 65 parut en 1926 et le dernier en 1948.

Où était donc la différence avec la science 'capitaliste' dans les disciplines comme la biologie, la psychologie, la physique? Le vitalisme, le lamarkisme, le freudisme, la mécanique quantique et la théorie de la relativité n'étaient-ils pas autant d'idéalismes? La question des spécialistes soulevait également celle du contrôle et de l'orientation de la recherche scientifique. N'était-elle pas un cheval de Troye du capitalisme au coeur de la construction socialiste? Après la disparition du PROLETKULT les quelques institutions académiques, universitaires et intellectuelles de la révolution et de la construction du socialisme devaient s'occuper d'urgence du vide théorique.

Les dirigeants occupaient souvent plusieurs fonctions à la fois, ce qui faisait, qu' une douzaine de personnes , une petite élite, qui avait du mal à s'élargir et - en ce qui concerne les sciences naturelles - à s'établir, menait un débat d'une importance séculaire. En 1929, Shmidt regrettait le manque de ce qu'il était alors convenu d'appeler les théoriciens des sciences naturelles; il se plaignait surtout du manque de jeunes et quand il apprit, qu'à Leningrad, dans cette métropole de la recherche fondamentale, parmi les 400 diplômés (aspiranty) il y avait 40 membres du Parti (partintsy)il proposa de les activer et de les intéresser à une carrière dans ce nouveau domaine.[2] Deux ans plus tard, les chances pour entreprendre une telle carrière retomberont à zéro. L'idée d'une théorie des sciences naturelles tombera sous le verdict 'd'idéalisme'. Le statut social des sciences, leur mise en valeur, leur sémiotisation, seront tabouisé.

En 1918, le Conseil des Commissaires du Peuple avait créé l'Académie socialiste de Sciences sociales, avec l'idée de 'doubler' en quelque sorte l'ancienne institution, l´Académie des Sciences, plutôt que de la réformer. L'historien Mikhail Nikolaievich Pokrovskii (1868-1932)[3] en fut nommé sécrétaire général, fonction qu'il gardera jusqu'à sa mort. En 1925 il prit l'initiative de fonder la Société d'historiens marxistes, une association libre, de combat contre l'historiographie non-marxiste, dominante dans l'Académie des Sciences et, moins peut-être, dans l'Association russe des instituts de sciences sociales RANION. La même année, l'Académie socialiste, rebaptisée 'communiste' un an auparavant, fut augmentée d'une Section des sciences naturelles et exactes, et en 1926 le Comité exécutif (TSIK) la dota d'une charte d'institution scientifique suprême de l'URSS. Paradoxalement, le rang d'institution suprème avait été accordé à l'Académie ancienne un an auparavant. A ce moment, 'le Parti' envisageait toujours de faire de l'une une institution capable de se substituer à l'autre[4]. A partir de 1922, les travaux des membres et les rapports de leurs réunions furent diffusés par le Vestnik, le Messager de l'Académie communiste.

Les instituts de la RANION étaient supposés former les enseignants 'nouveaux' de l'éducation nationale. Destinée spécifiquement à la formation de cadres de l'enseignement supérieur et des écoles du Parti, l'Institut des Professeurs Rouges IKP avait été créé par décret en 1921[5]. Il dépendait du NARKOMPROS avec Pokrovski comme recteur. La durée d'études en économie politique, histoire et philosophie s'étalait sur trois ans, et ce fut seulement à la fin des années 20 qu'on parvint à l'effectif prévu de 200 étudiants à Moscou et 100 à Leningrad. Un département de sciences naturelles fut rajouté tardivement, en 1928, et placé sous la direction de Boris M. Gessen (1893-1936, voir ci-dessous). Lubov Isaakovna Akselrod (1868-1946) et Abram Moissevich Deborin (1881-1963) en furent les premiers enseignants en philosophie.

Deborin fut aussi le promoteur de la Société des matérialistes militants en 1924. En 1928 cette société fusionnna avec celle des Amis matérialistes de la Dialectique hégélienne (de 1922) en Société des matérialistes-dialecticiens militants.

Une fois abandonnée l'approche du PROLETKULT, il était logique, qu'une réflexion théorique se spécialise. Nikolai Bukharin membre du Comité central et directeur de laPravda, défendait une théorie du matérialisme historique contre le propos 'nihiliste' d'Emmanuil Semenovich Enchmen (1891-?), selon qui le prolétariat dans un cataclysme organique, biologique se libérerait de toute logique, positiviste ou dialectique, de toute pensée abstraite[6]. D'autres "liquidateurs" soulignaient avec Sergei Konstantinovich Minin (1882-1962), recteur de l'Université de Petrograd et de l'Université communiste, que la philosophie n'était que l'empreinte spirituelle de la bourgeoisie, la quintessence de son 'âme de classe'[7]. Contre cette critique et en intégrant le débat, la revue philosophique Pod znameniem marksizmu (Sous la bannière du marxisme) (PZM) s'établit à Moscou en 1922. Dès le debut, Deborin en fut l'un des principaux animateurs (il dirigera la revue de 1926 à 1930) et partisans de la nécessité d'un travail théorique[8].

La revue publiait également la contribution d'un autre 'liquidateur', V.V. Adoratski (1878-1945), l'un des fondateurs de l'Académie socialiste, enseignant de l'IKP et futur directeur de l'Institut Marx-Engels, qui soutenait, que

"le prolétariat doit se comporter dialectiquement par rapport à la bourgeoisie et sa pensée: il doit s'approprier les connaissances positives et surmonter le point de vue idéologique typiquement bourgeois"[9].

L'appropriation des connaissances positives lui semblait garantir la disparition de l'idéologie bourgeoise. Lenin dans "Sur l'importance du matérialisme militant" soulignait l'importance primordiale de la lutte antireligieuse. Il citait Dietzgen, selon lequel la plupart des philosophes n'étaient que des laquais diplômés du clergé.

Il faut organiser l'étude systématique de la dialectique d'Hegel. La propagande sera extraordinairement difficile; mais les chercheurs en sciences naturelles trouveront (s'ils veulent bien chercher et si nous les aidons à employer la dialectique d'Hegel en bons matérialistes) une série de réponses, qui feraient révolution dans les sciences et qui sont hors de portée de l'intelligence réactionnaire avec ses allures snob et bourgeoises.[10]

A l'Université communiste Sverdlov, fondée en 1920, le physicien A.K. Timiriazev (voir également plus haut), également professeur à l'Université d'Etat et membre du GUS, Conseil d'Etat de l'Enseignement, dirigeait le département des sciences naturelles. Dans le premier numéro de PZM, il dénonce dans la théorie d'Einstein son utilité pour les classes dominantes du capitalisme et refuse, de son point de vue 'matérialiste', la théorie générale de la relativité. En 1924 Timiriasev peut fonder un nouvel institut d'Etat, l'Institut Scientifique de Recherche Timiriazev, nommé ainsi en honneur du biologiste-académicien, grand vulgarisateur, encyclopédiste et sympathisant bolchevik K.A. Timiriazev (voir également plus haut), père du physicien. L'institut était destiné à la recherche de base en biologie et à la diffusion des résultats scientifiques dans le cadre de la propagande révolutionnaire. Entre 1926 et 1929 seront publiés cinq numéros de La dialectique dans la nature, recueils de travaux de méthodologie marxiste. On y parle de 'méthodologie' et non pas de 'théorie' des sciences, expression utilisée par Shmidt, Deborin et leurs amis. Dans le volume de 1928, on trouve - à côté des contributions de Timiriazev et d'Aleksandr Ignatevich Var'iash (1885- ?, philosophe et révolutionnaire à Budapest en 1918) à côté d'un article de S.S. Perov "La dialectique dans la chimie des dispersions", de plusieurs articles d'E.I. Tseitlin, dont "Büchner et Moleschott sur le rapport entre le physique et le psychique" -, deux contributions en statistique théorique d'Emil Gumbel, mathématicien à Heidelberg, poursuivi par la haine de l'Extrème Droite pour sa dénonciation des meurtres politiques.

En 1924 la parution de Le matérialisme historique et la science contemporaine de la natured'I. Stepanov-Skvortsov en appendice du livre de Hermann Gorter[11]Le matérialisme historique, déclenche une controverse qui sortira du cadre intellectuel, sera opérationnalisée par les pouvoirs dans leur politiques de recrutement et contribuera à la détérioriation du climat politique entre les révolutionnaires et dans les institutions.

Ivan Ivanovich Stepanov (1870-1928), auteur social-démocrate célèbre dans l'avant 1905, était à l'époque vice-président de GOSIZDAT, avant de prendre en main l'Izvestia, l'organe du TSIK et du VTSIK en 1926. - Que serait un bon dialecticien, interroge-t-il? Comme par hasard, la question émerge au moment où l'on envisage de contrôler les spécialistes par des dirigeants rouges, où l'Uchraspredotdel' et le GUS infléchissent leur rôle pour devenir des "bureaucraties-foire" où les intérêts des pouvoirs se croisent. Est-ce 'théoriquement' une tentative d'élever les sciences naturelles au rang de référence suprème pour l'organisation sociale? Est-ce une réduction et un détournement de l'intention de Bogdanov, qui, en effet, pensait fonder l'organisation sociale sur une double base scientifique, sur la base d'un mode de penser scientifique, commun et 'défétichisé', et sur la base de sa tektologie, science de l'organisation sociale et nullement science naturelle.

Ian Ernestovich Sten (1899-1937), un des premiers diplômés de l'IKP, fonctionnaire d'AGITPROP du TSK et du KOMINTERN, membre de la rédaction de PZM (et de Revolutsia i kultura) reproche à Stepanov de négliger la dialectique, mais déjà ils ne s'entendent guère sur la notion de la dialectique. Stepanov se défend par le pragmatisme, en se référant à ces deux guides importants: K.A. Timiriazev dans le domaine de la biologie et F. Engels dans le domaine de la science sociale et de la science de la nature; il accuse son adversaire de vouloir préserver un domaine à la réflexion pure, tentative rendue caduque par le marxisme.

La conception dialectique de la nature, c'est la conception mécaniste. Il s'appuie sur 'notre Timiriazev' (d'avant 1917 K.S.) en le citant:

"A notre époque sous le couvert du mot d'ordre de 'retour à la philosophie' se forment des nouvelles tendances qu'on peut aisément caractériser par le sobriquet de néo-obscurantisme". Le même avait remarqué en 1915: "Auparavant, il y avait devant nous la tâche de sauver de l'obscurité la lumière de la science, aujourd'hui nous en avons une autre - sauver la science de l'obscurité qui la rattrappe - de l'arbitraire des philosophes".

A la fin de son article, Stepanov ajoute que le Conseil de l'Institut Timiriazev a pris une résolution à l'appui de son point de vue[12].

Les 'théoriciens' continuaient à se battre contre les 'méthodologues'. Au printemps 1926, à l'Institut de philosophie scientifique de la RANION, le camarade German donna une conférence sur la philosophie d'Henri Bergson et son concept du temps[13]. La discussion déserta évidemment très vite le sujet de la conférence et se prolongea pendant deux mois en réunions hebdomadaires de quatre heures chaque fois. Elle opposa A. M. Deborin et son groupe à A.K Timiriazev et le sien; on procèda à l'examen de la dialectique et du rapport des sciences naturelles au marxisme.

A.M. Timiriazev trouve dans les textes, surtout celui d'Engels, La dialectique de la nature,paru en russe en 1924, la légitimation à intervenir sans façon contre les développements conceptuels récents de sa discipline: théorie de la relativité, théorie des électrons etc.. Les déboriniens ont une vue, pour ainsi dire, plus large des choses: ils font appel à une pensée extérieure au travail scientifique proprement dit, une dialectique qui permette une conceptualisation propre à la discipline, que le marxisme encadrerait par une sorte de 'metadiscours'. Leurs adversaires constatent alors la contradiction entre le 'matérialisme' solide des sciences exactes et la 'métaphysique' d'une réflexion 'autonome' qui se veut davantage matérialiste.

Les déboriniens se considéraient comme les seuls dialecticiens et dénonçaient les autres comme 'mécanistes'. Mais les différences ne s'arrêtaient pas là. Rappellons que Lenin, en introduisant la dialectique dans le débat, avait recommandé l'étude d'Hegel. En Allemagne Korsch, Wittfogel, Lukács, en critiquant le Kautskyanisme, avaient entamé une relecture du philosophe. Les déboriniens faisaient la même chose. Les 'mécanistes' soupçonnaient leurs adversaires de poursuivre une tendance 'idéaliste' dans ce retour aux sources de la dialectique marxienne. La question sousjacente, celle du 'monisme' de la pratique, de l'encadrement social des sciences et du développement technique par cette pratique, restait, semble-t-il, close aux 'mécanistes' avec l'exégèse des textes de Marx, Engels, Lenin, tandis que les 'dialecticiens' continuaient à se battre pour une définition de cette pratique, pour une réflexion théorique à ce sujet.

C'est en 1926 également, que Nikolai Afanas'evich Karev (-1936)- comme I.N. Sten sympathisant de Trotskii dans le groupe de Deborin et dans l'IKP -, publie dans PZM une critique de la tectologie ou théorie de l'organisation de Bogdanov. Il cite le passage suivant sur le lien entre les idéologies et la société:

"Le marxime a été le premier à éclairer ce lien, mais pas entièrement, seulement en partie, seulement un côté de ce lien, la dépendance de l'idéologie des rapports de production comme forme secondaire, ou produite par la forme de base. Il n'a pas donné d'explication au rôle objectif de l'idéologie dans la société, à sa fonction sociale nécessaire: dans un système organisé, chaque part ou côté représente le complément d'autres parts ou côtés et dans se sens, il est important pour eux, comme organes de l'ensemble, qu'ils reçoivent une définition générale. Dans certains cas, le marxisme s'est approché de cette tâche en constatant que telle ou telle idéologie sert les intérêts de telle ou telle classe, renforce les conditions de sa dominance ou lui sert d'arme dans la lutte contre d'autres classes. Mais il n'a pas soulevé la question d'une façon générale, et dans beaucoup de cas importants il s'est servi, sans critique, d'anciennes formulations pré-scientifiques; par exemple l'art était considéré simplement comme embellissement de la vie, les sciences naturelles et mathématiques comme des vérités pures supérieures, indépendantes des classes et des rapports sociaux. Du point de vue de la théorie de l'organisation, ces appréciations changent d'un seul coup. Disparaissent la mauvaise définition, le caractère chatoyant des idéologies et la vraie place nécessaire de l'idéologie dans la vie sociale apparaît. Se sont des formes organisantes pour toutes les activités de la société ou, ce qui revient au même, ses outils d'organisation. En effet, ils sont formés dans leur développement par les conditions et les rapports de production, non seulement comme leurs produits, mais aussi et spécialement comme formes qui organisent les contenus. Ils se forment selon les contenus et s'assimilent à eux. Tout le côté idéologique de la vie se présente ainsi sous une nouvelle lumière et toute une série de ses énigmes s'éclaircissent relativement facilement."[14]

Karev détecte dans ces phrases une polarisation reductrice, avec la société confinée à ses fonctions biologiques et psychologiques d'un côté, rien d'autre que ses techniques de l'autre. "Où sont l'économie, les structures économiques de la société, les rapports sociaux de production, tous ce que les marxistes estiment important?" demande-t-il. N'est-il donc pas aberrant que Bogdanov écrive:

"la croissance des forces productives n'est qu'une expression abstraite pour le progrès de la technique sociale, et ce qu'on appelle 'économie' n'est que la sphère (oblast') limitée du progrès technique et idéologique".

Le fait même que les propositions de Bogdanov se discutaient de nouveau, malgré la retraite presque totale de leur auteur, indique leur force latente. Karev cite Bogdanov également pour son principe du plus faible; sa confiance dans l'avant-garde de la révolution, le Parti, ne l'empêche visiblement pas de se montrer bien alarmé par ces réflexions un peu simplistes et polémiques mais toujours actuelles:

"Par exemple, prenons un parti type 'bloc', deux ailes qui sont alimentées par deux couches ou classes sociales, celle qui est plus avancée et celle qui est plus retardée. Laquelle des deux détermine finalement le programme et la tactique du parti? D'après le schéma de la plus grande marginalisation - le plus retardé. Cette conclusion n'est pas habituelle et même inattendue, parce qu'à première vue, pour la plupart des gens, la classe ou couche avancée 'traine' l'autre avec elle, c'est elle qui donne la parole, choisit les chefs etc.. Oui, mais la parole et la direction en réalité ne vont pas plus loin que les limites accordées par le reste de l'ensemble; quand on essaye d'aller plus loin, les liens qui tiennent le bloc risquent d'être rompus, comme à l'attaque, le lien d'une unité composée d'infanterie et de cavallerie risque d'être rompu, quand la cavalerie ne se limite pas à la vitesse de l'infanterie"[15].

Au début de 1929, les déboriniens tiennent une position et une présence institutionelle assez forte. La défaite de l'opposition au plus haut niveau, de Trotskii, de Bukharin, ne les avait pas encore touchés. Ils ont éventuellement pu 'profiter' aussi bien de la klassovaia bor'ba contre les spécialistes et du système des directeurs rouges, que des extensions de l'Académie communiste et de l'IKP. En même temps, les signes d'un redressement intellectuel dans le camps des marxistes sautaient aux yeux. Pokrovski lui-même, depuis son retour du congrès des historiens à Oslo en 1928 - où devant la presse, l'émigrant M.I. Rostovtsev avait laissé libre cours à son hostilité anti-bolchévique -, s'associait à l'idée d'une conspiration entre des impérialistes à l'étranger et des intelligenty et des kulaky dans le pays[16]. Peu avant, à l'occasion d'une réunion sous l'égide de l'AGITPROP, département de propagande du TSK, Lunacharski s'était fermement opposé à l'idée d'existence d'une campagne antisoviétique organisée par l'intelligentsia non-marxiste. Il soutint Bukharin et affirma, que le concept même de perelom, de 'grand bond en avant' perdait son sens en matière de politique de l'enseignement et culturelle.

La lutte de classe intensifiée empoisonnait pernicieusement le camp des marxistes mêmes. En 1928, les travaux sur l'économie médiévale de l'historien non-marxiste Dmitrii Moiseevich Petrushevski avaient déclenché un débat sur les concepts de Max Weber; des collègues marxistes (A.I. Neusykhin) étaient passés au crible pour déviation du chemin préscrit. Des événements pareils survinrent dans le cas de l'historien-académicien Evgenii V. Tarle. A l'IKP, un exposé de N.A. Uglanov, sécrétaire du Parti à Moscou et partisan de l'opposition de droite avait déclenché une lutte pour le contrôle de la cellule du Parti[17]. De surcroît, le NARKOMPROS avait subi l'affront de voir A. Ia. Vyshinskii (1883-1954), l'accusateur du procès dit de shakhty à l'été 1928 (mais aussi recteur de l'université de Moscou et futur procureur général) nommé à la tête du département de l'éducation technique, le GLAVPROFOBR, en remplacement de Khodorovskii.

Dans ce climat général, peu favorable à un élargissement des horizons, les déboriniens remportèrent une sorte de victoire formelle au cours de la 2ème réunion panrusse des institutions scientifiques marxistes-léninistes. Elle sera pourtant de courte durée; et les discours de cette réunion mémorable, bien qu'ils fussent encore marqués par la polémique aiguë contre les 'mécanistes', ne se dirigaient-t-ils pas en vérité contre un adversaire plus puissant, presqu'invisible encore, mais bien pressenti? O.Iu. Shmidt évoqua les événements à l'IKP, l'atmosphère changée, décourageante. Les déboriniens insistant sur leurs mérites, semblaient néanmoins sur leur défensive.

229 délégués participaient à cette réunion du 8 au 13 avril dans les murs de l'Académie communiste. Pokrovski avait insisté sur l'ordre du jour: l'offensive à marche forcée, forsirovannogo nastupleniia, contre la science bourgeoise, en particulier en sciences naturelles. L'adversaire commun n'unifiait nullement le camp marxiste. Déborin reprochait aux 'mécanistes', en particulier au camarade Var'iash de l'Institut Timiriazev, d'avoir négligé la critique, d'avoir abandonné cette tâche à ses amis qui avaient, bien ou mal, critiqué Kautsky et Adler, le Freudisme, Bergson et DeMan, les socio-démocrates et les machistes (ne parlons pas de 'mystificateurs' comme Losev); en outre ils étaient les seuls à éditer la Bibliothèque de l'athéisme.

La majorité des participants appuyait les vues de Deborin (Zagarul´ko, Angarov, B.M. Gessen, S.Iu. Semkovski, I.I. Agol, N.A. Karev, A. Kol'man, V.A. Iurenets, I.K. Luppol, N.I. Podvolotski, Bammel, M.L. Levin, P.I. Demchuk, S.L. Gonikman, V.F. Asmus, Ia. E. Sten). Du côté des déboriniens, Zagorul'ko exprimait clairement, que leur leitmotiv était la révolution culturelle, la révolution dans la Science[18]. Outre Var'iash et Timirazev, le groupe des 'mécanistes' était représenté par A.Z. Tseitlin, Perov, Geilikman, Perel'man. V.L Sarab'ianov comptait parmi les 'mécanistes', mais défendait une position un peu différente: selon lui les 'mécanistes' étaient de mauvais matérialistes, mais au moins ils pouvaient être considérés comme de bons athées; et les premiers à profiter de la zizanie séparant le camps des marxistes seraient les popes. Cette tentative de médiation fut pourtant refusée.

Deborin souligna, que

"le temps était mûr pour s'atteler à la tâche de l'unité de la méthode": "Ici comme ailleurs nous voyons la nécessité d'une reconstruction (perestroika) de toutes les sciences sur la base d'une seule méthode, celle du matérialisme dialectique. Et cette tâche se présente également - c'est objectivement indéniable - dans les sciences naturelles"[19].

P.I. Demchuk rejeta le reproche d'un hégélianisme malsain, d'une gegelevchina:

"Nos mécanistes n'ont ni le courage ni la force intellectuelle (umeiia) - la force intellectuelle surtout leur manque - de libérer Hegel de cette compagnie (prikrytiia) idéaliste. Nous savons qu'à l'Ouest, des centurions noirs se donnent cette couverture. Mais est-ce que cela veut dire que nous devrions nier Hegel? Quel marxiste, réagirait ainsi? Poser la question de cette manière contredit toute la genèse du marxisme"[20].

La résolution volumineuse sur le doklad de Deborin "Les problèmes actuels de la philosophie marxiste-léniniste" constate sous le point 6:

"La tendance la plus active du révisionnisme philosophique des dernières années était la tendance des mécanistes (L. Akselrod (Ortodoks), A. K. Timiriazev, A. Variash et d'autres)"[21].

La résolution sur la conférence de O.Iu. Shmidt paraît moins verbeuse, plus concrète. Premier point:

"La reconstruction de l'économie nationale de l'URSS arrive à l'un des premiers facteurs de ce processus, la science naturelle théorique"....

Point numéro quatre:

"Les scientifiques de l'URSS s'orientent en partie vers les derniers développements de l'idéalisme et de l'agnosticisme de l'Ouest, ils conservent pour une autre part l'ancien matérialisme simpliste (mécaniste) et une petite partie d'entre eux enfin, mais qui est en train de grandir, étudie consciemment le matérialisme dialectique... L'appropriation de la dialectique s'avère difficile pour les scientifique hors du Parti. Au début, on avait recours à des façons d'enseigner trop légères et trop peu réflèchies, qui employaient la terminologie marxiste et prétendaient parfois avoir le monopole du savoir marxiste (dans leur science), mais manquaient de connaissance solide."

Le point numéro 10 de la résolution concerne l'organisation d'une société panrusse de scientifiques-matérialistes autour du journal Sciences naturelles et marxisme issu du département des sciences exactes et mathématiques de l'Académie communiste; il exprime la satisfaction pour le travail de ce groupe.

Onzième point: l'assemblée recommande l'élargissement du cabinet d'études en histoire des sciences, les activités de l'Académie en cette matière étant considérées comme insuffisantes. De même, la propagande parmi les masses est jugée insuffisante: il serait inadmissible, d'abandonner le champs de la vulgarisation aux ennemis du marxisme[22].

Cependant à l'Institut Timiriazev on forgeait, toujours dans le cadre de la lutte contre les deborintsy, une arme du stalinisme, un scientisme, une sorte d'intégrisme scientifique récupérant la parole 'marxiste', qui lui en changeait brutalement le sens. A.K. Timiriazev et A.I. Var'iash s'en prirent au directeur de l'Institut Marx-Engels, David Borisovich Riazanov (1870-1938) qui, à l'occasion de la réunion panrusse des instituts des recherches marxistes-léninistes, venait de s'exprimer sans aucun détour:

"Le camarade Deborin m'accuse souvent d'une indifférence éxagérée, presque d''indifférentisme', bien qu'en général et au fond nous partagions le même point de vue. Cela s'explique tout simplement par le fait, que cette chaussure ne me fait pas autant mal qu'à Abram Moiseevich. Mais le fait demeure, que chez nous, ces derniers temps, dans cette chasse à la science naturelle, l'image se répète: le chasseur prend l'ours, mais l'ours ne laisse pas s'en aller le chasseur. Ces derniers temps, des signes multiples s'emploient à montrer que ce n'est pas la science qui se laisse infecter par le marxisme, mais que la science infecte le marxisme...La science est une chose grandiose. Elle manipule les millions et les milliards, mais dans le domaine de la recherche scientifique, dans le domaine de l'enseignement marxiste, la science doit accepter sa place. Et nous devons souligner cela. On doit marteler, que cette infection du marxisme par la science se fait partout déjà sentir. Elle se fait sentir, je la sens, cette infection, quand je lis quelques uns de ces articles philosophiques. Ils me transportent dans le bon vieux temps, dans les années 80 ou 90, - ma vie consciente ne va pas plus loin, mais si je me sers des sources littéraires, j'arrive jusqu'aux années 70 -, quand il y avait cette rage de fertiliser le marxisme avec n'importe quoi".

Timiriazev et Var'iash décrétaient, qu'avec de telles phrases, ("comme l'avait déjà exprimé le camarade Miliutin lors de la réunion")

"le camarade Riazanov s'est opposé au travail des marxistes dans les sciences, il n'y a pas d'autres interprétations possibles....il croit avec des sophismes bon marché, pouvoir se débarasser des tâches auxquelles nous devons nous attaquer dans ce domaine. C'est totalement faux"[23].

Riazanov, le savant, déclaré antimarxiste, parce qu'il se moque du 'marxisme' instrumentalisé d'un groupe de scientifiques?


[1]Voir "Izdanie 'Sotsialisticheskoi entsikolopedii", Vestnik Sots. Akad. 1, 1922, p.207

[2]Otto Julevich Shmidt, "Zakliuchitel'noe slovo" dans Komm. Akad. éd., Zadachi marksistov v oblasti estestvoznaniia, 1929, p.125

[3]Pour une appréciation brève des activités de Pokrovskii voir George M. Enteen, "Soviet Historiography in the 1920s", Slav. Rev. 35, 1976, p.91

[4]Voir J. Shapiro, A History of the Communist Academy 1918-1936, (thèse, Columbia University) NY 1982

[5]Pour l'histoire de l'institut voir Larisa Alekseevna Kozlova, "Institut krasnoi professury (1921-1938 gody)", Sotsiologicheskii zhurnal no.1 1994, p.96

[6]Voir les extraits dans P.V. Alekseev ed., Filosofiia i mirovozzrenie, Moscou (Iz. pol. lit.) 1990, p.224.

[7]Citation de S. Minine dans René Zapata, Luttes philosophiques en URSS 1922-1931, Paris (PUF) 1983, p. 28, le volume contient le texte intégral de Minine, "La philosophie par-dessus bord! (PZM 1922 no 5-6, p.126). Pour des textes en russe voir également P.V. Alekseev ed., loc.cit.

[8]Sur Deborin voir René Ahlberg, "The forgotten philosopher: A. M. Deborin" dans Leopold Labedz éd., Revisionism, London 1962

[9]PZM,no.11-12, 1922 p.210

[10]Lenin profite de l'occasion pour dénoncer les intellectuels diffamateurs du régime révolutionnaire. L'exemple lui en est fourni par P.A. Sorokin, qui, dans l'Economiste(organe de la Société technique russe, dirigé par Pal'chinskii), exagère l'instabilité des mariages à Petersbourg et tire de cette statistique une "conclusion inadmissible: le mariage légal serait devenu une forme d'association superficielle dont le but principal serait de satisfaire légalement l'appétit sexuel".

[11]A la demande de Krasnaia nov', Stepanov avait révisé la traduction russe du livre de Hermann Gorter (1864-1927), poête et écrivain, 'communiste de gauche'.

[12]Voir I. Stepanov, "La conception dialectique de la nature c'est la conception mécaniste", dans René Zapata, loc cit., p. 123 (originalement PZM, no 3, 1925),

[13]Bergson est celèbre à l'Ouest, il obtiendra le prix Nobel de littérature l'année suivante. Son texte à propos de la théorie d'Einstein Durée et simultanéité en traduction russe (par A.A. Frankovskii) avait été publié par la maison Academia en 1923.

[14]Voir Nikolai Karev, Tektologiia ili dialektika (2), PZM No.3-4, 1926, p.39; texte d'Aleksandr A. Bogdanov; Tektologia, (2ième éd.) Moscou 1922, p.90/91

[15]Voir ibid., p.42 et A.Bogdanov, loc.cit., p.77

[16]George M. Enteen, loc.cit. p.100

[17]Pour tout ce paragraphe voir George M. Enteen, loc.cit.

[18]Voir Sovremnnye problemy filosofii marksizma, (sbornik), Moscou (Izd. Komm. Akad.) 1929, T.1

[19]A.M. Deborin, Doklad, Sovremennye problemyloc.cit., p.38

[20]P.I. Demchuk, Preniia po dokladu, Sovremennye problemyloc.cit, p. 162

[21]Rezoliutsiia po dokladu, Sovremennye problemyloc.cit., p.196

[22]Rezoliutsiia po dokladu, Zadachi Marksistov v oblasti estestvoznaniia (sbornik) Kom. Akad. Moscou, 1929, p.128

[23]Voir Dialektika v prirode. Mekhanika noveishego pokhoda na dialekticheskii materialism. sbornik piatyi, Moscou (iz. Gos. Tim. Inst.) 1929, p.7 à 8

 

 

V.I. Vernadski et le Grand retourNatalia Egorovna et Vladimir Ivanovich Vernadskii revinrent de Paris (via Prague) en 1926. Pendant son stage dans le laboratoire de A. Lacroix, et payé par la fondation Rosenthal[1], Vladimir Ivanovich avait terminé deux livres, La géochimie et La biosphère, ainsi que plusieurs articles dans des revues de minéralogie, de géochimie et surtout dans la Revue générale des sciences pures et appliquées, dont "L' autotrophie de l'humanité". Mais il n' a pu mener à bien son projet d'institut de bio-géochimie[2] La fondation Rockefeller semble avoir refusé sa demande de crédits. Et voilà, qu'on publie son livre en Russie, qu'on lui offre l' institut de bio-géochimie, n'a-t-il pas toujours été un grand patriote - le communisme sera vite oublié[3], il décide de rentrer.

Il faut peut-être ajouter, que l'Académie de Petrograd et ses institutions, après la perte de la moitié de ses membres et les difficultés des premières années révolutionnaires, s'était consolidée pendant la NEP en s'appuyant sur son savoir technique et son ancien réseau, couvrant tout le pays. Elle employait environ mille personnes, dont 70 à 80% de personnel en sciences exactes et techniques et venait de célébrer son bicentenaire en 1925 par une action publicitaire d'envergure. Par ailleurs elle dépendait du plus haut niveau de l'administration, le SNK et jouissait ainsi d'une autonomie relative; en 1925 elle fut même reconnue comme première institution savante de l'URSS par le SNK et le TSIK. Sergeii Oldenburg en était resté le secrétaire permanent[4], et Aleksandr Evgenevich Fersmann (1883-1945), le collègue le plus proche de Vernadskii, y jouait un rôle d'organisateur et de propagandiste de premier ordre. Les jeunes talents en géo-sciences, comme Aleksandr Pavlovich Vinogradov (1895-1975) ne manquaient pas non plus.

Dans "L'autotrophie de l'humanité"[5], Vernadskii exprime sa conviction, que le problème de l'alimentation, si aigu en Russie et ailleurs, ne peut être résolu que par la science. Les fondateurs du socialisme, Saint-Simon, Gowin, Owen

"comprenaient l'importance primordiale de la science. C'était vraiment un socialisme scientifique dans le sens qui a été oublié depuis. Le problème qui se pose à l'heure actuelle devant l'humanité dépasse clairement l'idéologie sociale, élaborée depuis par les socialistes et les communistes de toutes les écoles, lesquelles dans leurs constructions ont toutes laissé échapper l'esprit vivifiant de la science, son rôle social. Notre génération a été victime d'une application de cette idéologie dans le cours des événements tragiques de mon pays - l'un des plus riches en ressources naturelles, - dont les résultats furent la mort et la disette de multitudes et l'échec économique du système communiste qui semble incontestable. Mais l'échec du socialisme semble plus profond. Il présente en général le problème social sous un point de vue trop restreint, qui ne correspond pas à la réalité; il reste à la surface".

Le scientifique Vernadskii renvoit les questions de production et de distribution, de négociation et de consensus, d'égalité et de justice au deuxième rang:

"Pour résoudre la question sociale, il est nécessaire de toucher aux fondements de la puissance humaine - de changer la forme de la nourriture et les sources de l'énergie que l'homme utilise". Emil Fischer, chimiste de la synthèse des hydrates de carbone, lui sert de modèle et selon lui seuls quelques écrivains comme Kurt Laßwitz (profond penseur et historien des idées) ont senti la grandeur du progrès.

Naïf et grandiloquent, Vernadskii propose son utopie scientifico-technique ou technocrate du nouvel être autotrophe. Pour celui qui écrit

"L'entendement humain produirait par ce fait non seulement un grand effet social, mais un grand phénomène géologique",

il n'y a à peine qu'un pas à franchir pour arriver au concept des concepts, la noosphère, le summum de la pensée vernadskienne. L'idée d'une transition de la biosphère à une reconstruction humaine, entièrement fondée sur la recherche scientifique, fut d'abord conçue, selon l'auteur, pendant les conférences du bergsonien Edouard Le Roy au Collège de France, lieu de rencontre également avec le père Teilhard de Chardin; elle n'apparaîtra développée qu'en 1944[6].

Quand les Vernadskii arrivèrent en Russie, leur ami Kornilov venait de mourir. Vladimir Ivanovich écrivit à Shakhovskoi:

"Entre temps l'avenir, un grand avenir, de quelques unes des idées qui nous liaient devint de plus en plus clair: la primauté de la morale et la négation des actions amorales; le respect de la personnalité; la liberté; la question religieuse dans ses formes différentes, et la reconnaissance - en accord avec les principes de la morale - de l'extraordinaire importance de la recherche scientifique, de la créativité scientifique, qui n'est pas et ne peut pas être limitée, la demande d'une nouvelle forme de personnalité dans l'éducation familiale, la personnalité libre dans toute sa grandeur... Nous avons touché la vérité, nous lui sommes restés fidèles - mais nous, les membres, nous étions incapables de l'apporter dans la vie. Les générations à venir s'y prendront avec plus de courage".[7]

L'année 1926 est la dernière année relativement calme de cette société de transition. Vernadskii reprend la direction de l'Institut du radium des mains de son vice-directeur Vitalii Grigorevich Khlopin (1890-1950). Arrivé en mars, il parle à l'assemblée générale de l'Académie le 3 avril, et reprend également la présidence de la Commission permanente pour l'histoire du savoir (istorii znanii) KIZ, créée en 1921 avant de s'être endormie avec le départ de son animateur.

"Nous ne pouvons plus avancer - avec l'assurance habituelle et la clarté de la pensée - sans connaître les perspectives historiques et sans connaissance réelle des idées présentées et rassemblées par la science sur son chemin historique, spécialement difficile"[8].

En octobre 1926 la KIZ - un des 'réseaux' de Vernadskii- réunit entre autres M.A. Blokh (chimiste), Andrei Alekseevich Borisiak (1885-1962, violoncelliste et astronome)[9], A.F. Ioffe, A.N. Krylov (1863-1945, constructeur naval, mathématicien), P.P. Lazarev, Nikolai Iakovlevich Marr (1864-1934, linguiste), Ernest Leopoldovich Radlov (1854-1928, philosophe, traducteur d'Hegel, éditeur de V. Soloviev), Fedor Ivanovich Uspenskii (1845-1928, byzantinologue). Vernadskii y publiera "Des pensées sur la signification actuelle de l'histoire du savoir"[10] et la commission propose un musée d'histoire des sciences. Comme s'il évoluait dans un monde à part, Vernadskii poursuit sa propagande d'une science 'éternelle' pour le bien-être de l'humanité, sans aucune considération pour les débats qui traversent le monde des 'communistes'. Cette attitude et cette production idéologique lui réussissent. Il travaille dans son ancien Institut du Radium, dirige le département pour la matière vivante de la KEPS qui, deux ans plus tard, sera remplacée par le BIOGEL, le nouveau laboratoire de bio-géochimie de l'Académie.

En 1927 s'annonçait, ce que Aleksey E. Levin appellera la catastrophe utile (Expedient Catastrophe)[11]l'épuration, la restructuration, l'élargissement et la mise au pas de l'Académie pendant le grand bond. Ces événements ont stimulé nombre d'écritures historiographiques[12]. Pour les historiens soviétiques, ils s'intègrent au plan quinquénal et leur description évoque la remise en route d'une entreprise capitaliste malade par des pratiques d'assainissement'hire and fire'[13]. En tout cas, une stabilisation et un agrandissement de l'institution en résultèrent.

L'Académie dut d'abord se doter d'un nouveau statut, l'ancien datait de 1836. Ce statut était en préparation depuis 1923. Le compromis, dont un des négociateurs principaux avait été Fersmann, fut approuvé par le SNK en mai/juin 1927, mais quelques mois plus tard, des changements furent imposés; le nombre d'académiciens passa de 60 à 85 et l'intervention gouvernementale dans le choix des candidats s'accrut. Puis commencèrent un certain nombre de 'scandales' et d'attaques publiques, influençant la restructuration de l'Académie. Aleksey Levin a suivi le procès des années 1928 et 1929 à travers les journaux locaux et les documents officiels[14]. Ce sont les années des purges de l'appareil des soviets. L'examen de l'Académie fut organisé par le Bureau d'inspection RABKRIN local, dirigé par le NARKOMRABKRIN de Moscou. Pendant que le PARTKOM de Leningrad (Sergei M. Kirov) n'intervenait pas, le sécrétaire du PARTKOM de Moscou, Viacheslav M. Molotov, s'engagea à plusieurs reprises pour la réalisation de la dictatature du prolétariat; et le président du SNK, Aleksei I. Rykov exerçait de fait la pression nécessaire. L'Académie collaborait. Le bilan des purges à l'Académie - licenciement de 11% du personnel permanent - ne dépassa pas la moyenne nationale. Sergei Ol'denburg dut démissionner, et un autre ami de Vernadskii, le botaniste V.L. Komarov (1869-1945), le remplaça au sécrétariat permanent. Mais, signe de l'importance que le gouvernement accordait à l'organisme réformé, le budjet de l'année 1929/30 augmenta de 41% par rapport à l'année précédante, passant à 4,84 millions de roubles et les salaires des académiciens furent relevés de 250 roubles à 325, ceux des jeunes scientifiques de 50 à 75. Le gain effectif fut moins élevé voire totalement absent puisque les années suivantes virent le démarrage d'une hausse des prix[15].

Les purges coïncidèrent avec les élections de nouveaux membres. A côté de collègues comme A.N. Bakh, S.N. Bernshtein, S.A. Chaplygin, A.E. Favrovski, N.N. Luzin, D.N. Prianishnikov, N.I Vavilov, I.M. Vinogradov, N.D. Zelinskii, nombre de chefs bolchéviques (dont N.I. Bukharin, I.M. Gubkin, A.M. Deborin, G.M. Krzizhanovskii, N.M. Lukin, M.N. Pokrovskii, D.B. Ryazanov), furent candidats. Vernadskii et quelques autres académiciens protestèrent. Trois candidats ne furent pas élus, dont Deborin. En dénonçant ce résultat, Iurii Larin (Mikhail Zal'manovich Lur'e 1882-1932, directeur du journal International,membre du VSNKH et un des fondateurs du GOSPLAN), proposa une renouvellement des membres tous les dix ans et un élargisssement de l'électorat au delà de l'assemblée générale de l'Académie. Ces idées ne furent jamais réalisées, en février 1929, l'Académie acceptait les trois candidats rejetés. Levin commente:

"...déjà l'Académie disposait d'une structure compliquée d'organisation et d'administration, qui correspondait plus ou moins aux coordonnées des disciplines en sciences humaines et naturelles. L'institution se prêtait donc à une manipulation par la nomenklatura pour produire de l'information. Pendant le processus de centralisation de la société soviétique, ce facteur de structure garantissait la sécurité de l'Académie"[16].

L'Académie, gràce à sa flexibilité et gràce au Grand retrait culturel, n'était pas en danger. Par contre, l'intégration des bolchéviks scella sans doute le sort de la Komakademia. Celle-ci venait d'accepter Stalin et Molotov dans ses rangs; elle sera utilisée dans les dernières années de luttes décisives au sein du Parti avant d'être dissoute en 1936.

En 1932 l'Académie accueillera dans ses rangs de nombreux représentants des sciences techniques. En 1931, la KEPS, présidée par le géologue Ivan Mikhailovich Gubkin (1871-1939, pionnier de la géologie du pétrole), successeur de Vernadskii en 1930, organise le premier institut purement technique de l'Académie, l'Institut d'énergie.C'est également en 1931 que le premier plan de l'Académie, le Proizvodstvennyi plan deiatel'nosti AN SSSR,fut publié.

Début 1929, le byzantinologue Vladimir Nikolaevich Beneshevich, secrétaire scientifique de la commission byzantinologique de l'Académie et internationalement reconnu, fut arrêté et condamné à trois ans de camp de concentration. Fin avril, dans une lettre à Karpinskii, Vernadskii demande à l'Académie de réclamer le prisonnier dans l'intérêt de la science: Beneshevich venait de commencer l'édition de textes russes, mathématiques, du 15ème siècle.

"Selon les principes du gouvernement de l'Union et de l'idéologie communiste, la condamnation pénale ne doit pas punir un coupable ou un acte contre l'Etat, il n'est question que d'isolement d'une personne, pour qu'elle ne puisse plus nuire. Les formes de cet isolement peuvent varier, et selon les principes mentionnés, elles doivent coïncider avec les intérêts des organes de l'Etat, avec les fins du pouvoir étatique. Il est évident, qu'en ce moment historique de la vie de l'Union, le grand travail scientifique est d'une importance primordiale et les intérêts de la science méritent toute l'attention dans la grande construction proposée par le gouvernement. L'activité de V.N. Beneshevich doit être valorisée dans ce cadre. L'intérêt de la cause oblige l'Académie, l'organisation scientifique suprême de notre pays à faire part au gouvernement de sa conclusion dans cette affaire...Sans un grand effort en études byzantinologiques nous ne pouvons ni comprendre notre passé ni - par conséquent - savamment et objectivement étudier notre présent[17].

Beneshevich fut alors sauvé (il périra pourtant en 1937). Dans les années trente Vernadskii va plus loin, il écrit sans relâche des lettres de clémence - notamment dans le cas du géologue Boris Leonidovich Lichkov (1888-1966), forcené du canal de la Mer Blanche - à Molotov, à Bauman, à Stalin, à Vyshinskii, à Beriia[18]. Il insistait toujours, non sans grandiloquence, sur l'importance des sciences. Il ne manquait jamais non plus d'évoquer collègues et institutions à l'étranger, ou pour établir une comparaison avantageuse pour la science russe, ou pour suggérer la menace, que l'URSS pourrait perdre le combat du progrès. Il martelait sans cesse le développement des forces productives. En 1930/31 les autorités ne lui refusèrent l'autorisation de partir à l'étranger. Vladimir Ivanovich s'adresse alors à Molotov:

"le capitalisme m'est resté étranger, pendant toute ma vie j'ai été du côté du peuple opprimé, et je le suis toujours. ...Bien que je ne fus pas partisan de la reconstruction socialiste ou, en particulier, communiste, pensant qu'elle n'apporterait rien de nouveau, je pensais et je continue de penser, qu'indépendamment de mon opinion, l'expérience du socialisme ne pourrait réussir qu'avec l'aide d'une science forte et libre. La grande construction en cours doit se servir d'une organisation du travail scientifique plus forte et plus libre que celle des pays capitalistes..."[19]

Fin décembre 1931, en raison de changements prévus dans l'organisation de la recherche, il écrit à Iosif Vissarionovich Stalin,

"au titre de directeur de l'Institut du radium et comme chercheur, qui étudie depuis plus de vingt ans les ressources de radium dans notre pays": Cette année, l'Institut du radium a découvert de nouvelles grandes sources de radium dans notre république. Il s'agit de nappes d'eau, porteuses de radium, au Daghestan et qui contiennent quelques centaines de grammes de radium, tandis que toutes les ressources de notre pays antérieurement connues ne dépassent pas 10 à 12 grammes (Tiuia Myiun au Fergan). Non seulement cette découverte est d'une grande importance appliquée pour l'Etat, mais elle représente également une nouveauté stupéfiante pour la science, une telle source de radium étant tout à fait inconnue... L'Institut ne se fonde pas uniquement sur la valeur réelle de la recherche des minerais de radium et de mésothorium, il étudie également l'importance considérable du radium pour le grand problème scientifique du Cosmos... Les Etats du XXème siècle, dont aucun n'y dépasse le nôtre, qui cherchent de nouvelles voies pour le futur doivent s'intéresser à l'organisation gouvernementale des recherches sur la radioactivité"[20].

A partir de 1932, à l'image des laboratoires occidentaux, l'Institut du radium entreprend la construction épineuse d'un cyclotron; Igor Vassilevich Kurchatov (1903-1960), le futur 'héros' de la Bombe et de l'énergie nucléaire y participe.

Vernadskii doit subir une nouvelle attaque idéologique lorsqu'il enfourche un nouveau dada fin 1931: "Le problème du temps dans la science contemporaine"[21], un exposé qui menait à travers l'histoire des concepts - le passé comme toujours une carrière à exploiter -, à la transformation grandiose (velichaishii perelom) de l'esprit scientifique, ce qui n'arrive qu'une fois en mille ans:

"... Peut-être qu'au moment de la naissance de l'esprit scientifique chez les grecs, il y a 600 ans, pareille chose est arrivée. Posés dans cette transformation, regardant le futur qui s'ouvre devant nous, estimons-nous heureux d'avoir la chance de vivre un tel moment et de participer à la construction d'un tel futur. Nous commençons seulement à comprendre le pouvoir invincible de l'esprit scientifique libéré, du travail grandiose de l'Homo sapiens, de la libre personnalité humaine, nous reconnaissons ses grandioses forces cosmiques, qui domineront le futur. Le règne de ce futur avance vers nous à une vitesse inouïe."

Abram Deborin avait perdu son influence dans le parti un an auparavant; il était toujours membre de la KIZ alors présidée par Bukharin. Il se révoltait contre Vernadskii. Sa critique et l'article de son adversaire parurent dans le même numéro du Vestnik. Mais ses arguments n'aboutirent pas. Vernadskii contesta:

"L'académicien Deborin doit comprendre ce simple fait, que la majorité des scientifiques ne s'intéressent pas aux problèmes philosophiques et s'occupent très bien de leur travail et avec beaucoup de succès, sans même les connaître. En même temps et bien souvent, le travail de ces chercheurs génère des problèmes philosophiques et peut suciter l'intérêt des philosophes. De leurs constatations de résultats, le philosophe ne peut évidemment tirer aucune conclusion sur leurs concepts philosophiques - même s'il se sert de l'appareil critique de M. l'académicien Deborin -, simplement, parce que leur traces y sont absentes... Pour moi, une chose est claire - la recherche scientifique sur la biosphère donne naissance à des questions sur l'homme non seulement scientifiques mais aussi philosophiques. La rupture actuelle dans le travail scientifique, surtout en astronomie et en physique des atomes, lièes aux sciences de la vie par la bio-géochimie doit faire éclore une nouvelle pensée philosophique. La 'crise', vient du fait que les anciennes constructions philosophiques sont toutes inaptes au progrès tempétueux dans la déscription scientifique de la réalité. De telles périodes coïncident toujours avec une grande reconstruction de la vie sociale et dans la grande reconstruction planétaire d'aujourd'hui, de nouveaux systèmes philosophiques doivent naître, aptes à comprendre l'esprit et le langage de la nouvelle science. Et pour le chercheur comptent spécialement ceux qui sont fondés sur une vue du monde réaliste"[22].

Vladimir Ivanovich, en harmonie avec l'enthousiasme officiel, s'envolait vers la 'noosphère'[23]. Il rendit un autre grand service à sa patrie: en 1940, il mit en route la prospection d'uranium. Pendant la guerre, les Vernadskii se replièrent au refuge des académiciens à Borovoe près de Kazan. Natalia Egorovna mourut en 1943, Vladimir Ivanovich retourna encore une fois à Moscou où il mourut en Janvier 1945. En 1990, ses détracteurs semblent définitivement muets:

"Les critiques de Vernadskii se souciaient peu de la vérité. A l'époque, de nombreux chercheurs et philosophes maîtrisaient bien le marxisme-léninisme (à l'opposé de Vernadskii). Mais très peu nombreux furent ceux, qui en même temps proposèrent des résultats significatifs en science. Par contre, Vernadskii et des chercheurs à l'esprit idéaliste dans les pays capitalistes n'arrètaient pas d'offrir des découvertes importantes. Les faits en donnent la preuve; Vernadskii avait raison: le succès en science ne dépend pas des vues philosophiques du chercheur. Les connaissances de quelques problèmes et systèmes philosophiques n'expriment que le niveau général de la culture spirituelle"[24].

Est-ce la vérité? Ou s'agit-il plutôt d'une vérité relative, la vérité de la conscience sauvageidentifiant progrès et performance techniques. Il me semble que Deborin, le 'philosophe', n'avait pas tout à fait tort et le problème que Vernadskii lui pose reste au fond plus actuel que tous les travaux du grand bio-géochimiste.


[1]Vernadskii, selon sa lettre à Molotov du 17.11.1932, avait reçu 40 000 francs, voir V.I. Vernadskii, "Iz pisem raznykh let" (S.R. Mikulinskii éd.), Vestnik AN, No.5, 1990, p.89

[2]Voir "A plea for the establishment of a bio-geochemical laboratory", Transactions ot the Marine biological station of Port Erin. Port Erin, 1923, p. 38-48. Kendall Bailes, Science, Philosophy and Politics in Soviet History, The Russian Rev. 40 1981, p.283 cite des documents des archives Bakhmeteff.

[3]Voir Kendall Bailes, "Science, Philosophy and Politics in Soviet History", loc.cit.,p.284; Lettre à Fedor Rodichev, fin 1925, cité par Kendall Bailes

[4]George M. Enteen, loc.cit. rapporte, citant A.I. Ivanskii, éd., Molodye gody V.I. Lenina, 2ième éd. Moscou 1958, que Lenin et Ol'denburg s'étaient connus, il y avait longtemps, à cause du travail du frère de Lenin, Aleksandr.

[5]Rev. gén. des sci. pures et appl., 36, 1925, p. 495

[6]Voir plus bas

[7]Cité d'après la traduction anglaise d'Anton Struchkov dans Vadim M. Borisov, Felix F. Perchenok, Arsenii B. Roginsky, loc. cit., p.438

[8]Cité d'après G.I. Smagina, V.M. Orel, "Novie dokumenty o deiatel'nosti komissii po istorii znanii AN SSSR. (k 70-letiiu organisatsii)", Voprosy istorii estestvoznaniia i tekhnikino.2 1991, p.54

[9]Ou s'agisssait-il du géologue et paléontologue Alexandre Alexandrovich Borisiak (1872-1944)?

[10]V.I. Vernadskii, Mysli o sovremnnom znachenii istorii znanii, Trudy komissii po istorii znanii 1, Leningrad 1927

[11]Aleksey E. Levin, Expedient Catastrophe: "A Reconsideration of the 1929 Crisis at the Soviet Academy of Science", Slavic Rev. 47, 1988, p.261

[12]Citons ici les textes américaines d'Alexander Vucinich, The Soviet Academy of Sciences, Stanford 1956, de Loren Graham, The Soviet Academie of Sciences and the Communist Party1927-1932, Princeton, 1967 et A.V. Kol'tsov, Rasvitie Akademii nauk SSSR kak vysshego nauchnogo uchrezhdeniia SSSR, 1926-1932, Leningrad (Nauka) 1975

[13]Voir O.M. Karpenko et al., Akademiia nauk SSSR. Kratkii ocherk istorii i deiatel'nosti, Moscou (Nauka) 1968

[14]Aleksey E. Levin, , "Expedient Catastrophe: A Reconsideration of the 1929 Crisis at the Soviet Academy of Science", Slav. Rev. 47, 1988, p. 261

[15]Dans une lettre du 14.4.1930 à V.L. Komarov, le secrétaire permanent, V.I. Vernadskii rapporte, qu'il doit maintenant payer 100 roubles pour son appartement (appartenant à l'Académie), qu'il n'a reçu que 67 roubles de sa dernière paye; le calcul des prix de logement, selon lui, était absurde et il propose, qu'on leur double la réunération de 325 roubles: ils seraient de toute façon moins payés qu'en 1917. V.I. Vernadskii, "Iz pisem raznykh let, loc. cit., p.85

[16]Aleksey E. Levin, loc.cit., p.269

[17]Lettre du 26.4.1929, voir V.I. Vernadskii, "Iz pisem raznykh let", loc. cit., p.82

[18]Voir V.I. Vernadskii, "Iz pisem raznykh let", loc. cit. et annotations de S.R. Mikulinskii

[19]Lettre du 17.2.1932; V.I. Vernadskii, "Iz pisem raznykh let" loc.cit., p.89/90

[20]Lettre du 28.12.1931; ibid., p. 87

[21]Izv. AN SSSR, Ser.7.OMEN No.4 1932, p.511 et V.I. Vernadskii, Filosofskie mysli naturalista, Moscou (Nauka) 1988, p.228

[22]V.I. Vernadskii, "Po povody kriticheskikh zamechanii akad. A.M. Deborina" repris dans R.K. Balandin, "Anatomiia odnoi diskussii", Vestnik AN No.3, 1990, pp.88 à 93

[23]Les idées 'philosophiques' du nouveau phénomène géologique sur notre planète: l'homme comme force géologique supérieure ont trouvé leur expression concentrée dans "Neskol'ko slov o noosphere", exposé écrit quelques mois avant sa mort et paru dans Uspekhi biologii, Vol.18, 1944, pp.113 à 120

[24]R.K. Balandin, "Anatomiia...", loc.cit., p.96

 

 

'La science à la croisée de chemins': Boris Miakhailovich Gessen 1893-1936.

Londres, Juillet 1931.

"Le groupe d'hommes à la barbe noire marchant à travers la salle de South Kensington fut l'une des attractions de l'ouverture du Congrès International d'Histoire de Science. Ils étaient les délégués russes et ils étaient venus par avion de Moscou. A l'exception des Etats-Unis aucun autre pays n'était représenté par un groupe aussi nombreux."[1]

La délégation comprenait les académiciens et membres de la KIZ N.I. Bukharin, A.F. Ioffe, V.F. Mitkievich, N.I. Vavilov. Nikolai Bukharin dirigeait le NTO du VSNKH et le physicien Abram Fedorovich Ioffe (1880-1960) l'Institut physico-technique à Leningrad; l'ingénieur d'électrotechnique Vladimir Fedorovich Mitkievich (1872-1951) cumulait des fonctions de dirigeant au ministère de la défense NARKOMOB et au GOSPLAN, le biologiste Nikolai Ivanovich Vavilov (1887-1943) présidait l'Académie Lenin d'agro-science VASKHNIL à Leningrad. Les autres voyageurs de Londres étaient Boris Mikhailovich Gessen (1893-1936), physicien et dirigeant du département de physique à l'université de Moscou, Arnost Kol'man (1892-1979) mathématicien et fonctionnaire du département d'AGITPROP au TSK, M. Rubinstein (), économiste et fonctionnaire du GOSPLAN, et Boris Mikhailovich Zavadovskii (1895-1951), biologiste, directeur de l'Institut Timiriazev de neuro-physiologie et fondateur du Musée Timirazev[2]. Gessen, Rubinstein, Zavadovski étaient membres de la KOMAKADEMIIA. Zavadovskii fut le seul qui avait annoncé sa participation au congrès. Le niveau de pouvoir représenté, tant politique que gouvernemental, distinguait cette délégation des quelques 200 autres participants du congrès, chercheurs et enseignants universitaires bien plus éloignés du pouvoir. Pourquoi ce voyage à l'improviste, cette action, qui semble tellement disproportionnée? Devait-elle dépasser l'horizon du congrès? Qu'est-ce qu'on cherchait à Londres en cette période de crise économique mondiale, dans l'Angleterre de MacDonald, deuxième gouvernement travailliste? La délégation russe continua à mobiliser des moyens spectaculaires. En quelques jours, chaque membre reçut ses manuscrits traduits, polycopiés, prêts à être distribués dans l'audience. Trois jours après cette première étappe, les contribution furent disponibles sous forme de livre: La science à la croisée de chemins[3]. La préface préfigure le ton du premier texte, celui de Bukharin:

"L'économie planifiée du socialisme, l'élargissement énorme de l'activité constructive - en ville et au village, aux centres et à la périphérie lointaine - demande une progression exceptionnelle de la science. Le monde est divisé en deux systèmes économiques, deux système de relations sociales, deux types de culture. Dans le monde capitaliste, l'esprit scientifique paralysé et la crise de la philosophie reflètent le déclin économique profond. Dans la partie socialiste du monde, nous observons un phénomène totalement nouveau: une nouvelle union de la théorie et de la pratique, l'organisation collective de la recherche scientifique planifiée à l'échelle d'un pays énorme, la pénétration toujours plus forte de toutes les disciplines scientifiques par une seule méthode - la méthode du matérialisme dialectique. Le nouveau type de culture intellectuelle domine l'activité spirituelle de millions d'ouvriers et devient la plus grande force de nos jours. Les textes présentés reflètent en quelque sorte la grande transformation sociale qui se passe aujourd'hui dans notre pays. Par conséquent, nous espérons qu'ils rencontrent l'intérêt de tous ceux qui réfléchissent à la question tracassante du futur immédiat dans l'évolution de la société humaine".

Quinze jours plus tard, Rubinstein raconte l'aventure au présidium de la KOMAKADEMIA[4]. Sa conclusion: par un plan systématique d'actions comme celle de Londres, il serait possible d'intéresser des individus et des cercles de travailleurs scientifiques et techniques à l'URSS et à sa reconstruction socialiste. Une campagne d'agitation et de recrutement de spécialistes? Quelques jours avant leur voyage, Stalin avait en effet proclamé la fin officielle de la 'guerre' contre les spetsy.

Rubinshtein rapporta, que Joseph Needham et Lancelot Hogben avaient été leurs interlocuteurs et John D. Bernal résuma l'événement dans The Spectator[5]le groupe russe, selon lui, avait pu donner des informations de première main sur l'expérience russe si mal connue en Angleterre. Mais il fallut un certain temps pour juger l'effet de ce premier contact, il n'y eut pas de résultats immédiats; le temps manqua, et la différence des points de vue était trop grande pour qu'on se comprenne vraiment. Rubinshtein ajoute une anecdote: au terme d'une discussion animée, son interlocuteur, un des collègues-gentlemen, avait demandé à Bukharin: "ce Engels que vous citez tout le temps - qui est-ce?"

Les jeunes chercheurs que Rubinshtein désigne et quelques autres membres de l'élite oxbridgienne ou de l'Union of Scientific Workers, tout ce lobby de la gauche intellectuelle d'après la Première Guerre mondiale, formeront ce que Gary Werskey a appelé The Visible College[6]: quelques hommes et femmes dans les sciences qui, malgré tout ce qui les séparait, partagèrent une volonté durable de démocratisation du savoir. Ils se rappelleront pendant toute leur vie les événements de Londres et le texte, qui provoqua le plus de réactions dans un entourage fermement décidé à ne pas se laisser provoquer, texte de B.M. Gessen, titré "Les racines socialo-économiques des principes newtoniens"[7].

Gessen suggéra que la 'révolution scientifique' du 17ème siècle avait été mise en oeuvre 'à la demande' des entrepreneurs et commercants (de la nouvelle classe) du capitalisme naissant, thème marxisant qui par la suite, et parfois en union avec les thèses weberiennes sur le lien entre capitalisme et esprit protestant, fut travaillé par Henryk Grossman[8], Robert Merton[9] George Clark[10] et d'autres.

Le texte proposa également la réduction provocatrice du 'génie' du grand homme à la mesure humaine, ou autrement dit un glissement du 'sujet' historique de l'individu vers la collectivité ce qui paraissait parfaitement 'marxiste', d'autant plus 'doctrinaire' et 'ungentlemanly' (Bernal) pour une partie des lecteurs.

La thèse principale, - selon laquelle l'avancement scientifique et technologique ne peut être compris - et contrôlé - qu'en le mettant en relation avec les formes spécifiques des rapports sociaux et du travail, avec les 'modes de reproduction' et leurs problématiques actuelles, matérielles et intellectuelles -, demande, certes, à être nuancée. La conscience et l'inconscient de Newton, sa pensée, ses convictions suivaient leur contexte culturel et les programmes de sémiotisation de l'époque[11]. Mais la dépendance de l'entreprise cognitive serait-elle pour autant reconnaissable? Gideon Freudenthal a pu montrer que la réponse négative[12] à cette question posée par Gessen avait été donnée trop vite[13]L'acte ou le processus cognitifs peuvent être chargés d'idéologie, il serait absurde d'en exclure totalement l'expérience physique. La preuve de l'influence sociale passe nécessairement par des études spécifiques de chaque cas, d'où l'intérêt 'sociobiographique'. Des propositions générales comme par exemple celle de Thorstein Veblen[14] sur la correspondance entre mode de production et notion de causalité ne restent que des images suggestives.

L'essai de Gessen évoque les intérêts qui président à l'orientation de la recherche et à l'innovation, il s'oppose à l'idée d'un progrès désintéressé, autonome, 'objectif'. La hiérarchie 'objective' des intérêts - ceux du 'prolétariat' rangés avant ceux des 'bourgeois' - introduit un aspect qualitatif. Les meilleures sciences et techniques seraient celles de la meilleure collectivité. Les différences qualitatives seraient la conséquence des différences d'intérêts.

La dialectique historique intervenait sur deux niveaux: elle offrait une façon 'universalisante' de communiquer sur les résultats et les concepts des sciences et techniques. Cette 'théorisation' des sciences ne fut guère développée; ses tentatives ne dépassèrent pas les exemples banals donnés par Engels et l'entreprise fut stigmatisée d''idéaliste'. Elle visait au fond la transcendance du monde clos du langage de spécialiste.

D'autre part et sur un autre plan, la dialectique mettait précisement en relation l'évolution sociale et l'activité scientifique et technique. Pour Gessen et Bukharin elle s'érigeait en garant contre la 'folie technocrate', contre la réduction du marxisme à une 'logique des forces productives'. L'évolution technique ne devait pas produire automatiquement la meilleure des collectivités. Au nom de la dialectique historique, la demande de la démocratisation du savoir pourrait être réitérée avec insistance[15].

A l'Ouest, l'essai de Gessen fait l'objet de plusieurs citations, analyses et interprétations[16]. En Russie il semblait avoir été quasi oublié, sauf en 1978 quand K.Kh Delokarov publia un petit exposé "B.M. Gessen et les problèmes philosophique des sciences naturelles" où il résuma quelques travaux de Gessen, dont l'essai de Londres,

"qui a exercé une grande influence sur la recherche de la recherche et sur la méthodologie et l'histoire des sciences"[17].

Gràce à des articles récents de Gennadi Gorelik[18] et Paul Josephson[19] Boris Mikhailovich Gessen commence pourtant à sortir de l'obscurité. Il est né à Elizavetgrad en 1893, où son père était employé (ou directeur) d'une banque. La guerre du Japon et la révolution de 1905 se déroulent donc pendant son adolescence - qu'en a-t-il ouï et vu?. Après avoir terminé le lycée de sa ville natale, il part en compagnie d'un camarade d'école, Igor Evgenevich Tamm (1895-1971), pour étudier les mathématiques et les sciences à Edinburgh (où ils ont pour enseignants Withaker, Carse et Bazkla). Un an plus tard, au début de la guerre de 1914, il retourne à Petrograd où il assiste à des cours de physique et mathématique à l'université, et d'économie et statistique (d'A.A. Chuprov) à l'Institut polytechnique. En tant que juif, il est exclu des études régulières.

A Elisavetgrad il avait adhéré à un cercle d'internationalistes[20]. Il participe à la révolution , entre au Parti en 1919 et travaille pour la direction politique du REVVOENSOVET à Moscou. A partir de 1921 il enseigne à l'Université Sverdlov en compagnie de V.P. Egorshin (1898- ), social-démocrate depuis 1915, qui avait été mobilisé pour le travail politique à la campagne. En 1924 Gessen entre à l'IKP, où il continuera à travailler après avoir terminé ses études en 1928. Cette même année, selon une demande de komandirovka conservée dans les archives, Gessen, Egorshin (et Alexandr Alexandrovich Maksimov?) auraient du se trouver à Berlin pour quelques mois, mais Josephson n'a trouvé aucune autre trace de ce voyage. En 1930 Gessen est nommé directeur de l'Institut d'histoire de physique NIIF - de la nouvelle faculté de physique de l'université de Moscou MGU - et devient le premier doyen de cette faculté. Y travaillaient alors Leonid Isaakovich Mandel'shtam (1879-1944) et Grigori Samuilovich Landsberg (1890-1957), deux 'maîtres' de la physique de l'époque, ainsi que l'ami Tamm, futur Prix Nobel. En 1934, sous la direction de Sergei Vavilov, l'Institut de physique FIAN se constitue dans le cadre du transfert de l'Académie à Moscou. Gessen en est nommé vice-directeur. Jusqu'à ce qu'en août 1936 il soit arrêté et condamné à mort dans un procès clandestin. Il est fusillé en décembre.

Voici ce qu'en dit la Petite encyclopédie soviétique MSE, 2ème édition, parue en 1934:

"Gessen, Boris Mikhailovich (né 1883(sic!)), physicien soviétique, communiste, travaille sur la méthodologie des sciences exactes ainsi que sur les bases de la mécanique statistique et de la théorie de la relativité. Un des enseignants et directeurs de l'institut de recherches en physique de l'Université de Moscou. Travaux sur des problème de physique sous l'aspect du matérialisme dialectique - il a commis quelques erreurs, qu'il a corrigé par la suite. Il a été l'un des délégués de l'URSS au Deuxième congrès mondial d'histoire des sciences et des techniques. En 1933 il fut nommé Membre correspondant de l'Académie des sciences de l'URSS. Il a écrit de nombreux exposés et livres. Il est un des rédacteurs du département de physique de la Grande encyclopédie soviétique."

Gennadi Gorelik a consulté le dossier du KGB. Il écrit:

"Le 20 décembre 1936, le tribunal militaire auprès de la court suprème s'est réuni en séance non-publique sous la présidence de V.V. Ul'rich. Le procès verbal constate: "Gessen et Apirin sont membres d'une organisation terroriste, contre-révolutionnaire trotskiste-zinoviéviste, qui a préparé le meurtre criminel du camarade S.M. Kirov et qui, de 1934 à 1936, avec l'aide de la GESTAPO fasciste, a également préparé des actions terroristes contre des dirigeants du Parti et du gouvernement soviétique". B.M. Gessen plaida coupable, A.O. Apirin non-coupable. Les deux ont été fusillés le jour même, le 20 décembre 1936. A.M. Reizin a été condamné à 10 ans de reclusion; il est mort en prison."[21]

Le dossier contient une dénonciation:

"Le 9 septembre - le PARTORG de l'Institut de physique, Umanskov, informe, que ce jour-là, la femme de Gessen, Iakovleva, vint à l'Université et demanda de chercher d'urgence le professeur Landsberg. Elle ne l'a pas trouvé et quand elle a rencontré le professeur Tamm, elle lui a dit, qu'il devait tout de suite se rendre quelque part avec elle. Ils sont partis ensemble. S'y ajoute également l'information, que Tamm est un ami de jeunesse de Gessen, qu'ils ont fait leurs études ensembles à Edinburgh en Ecosse. Selon des informations non-confirmées, Tamm a été menshevik dans le passé, on prétend qu'il a participé au deuxième congrès des soviets"[22].

En 1925 'B. Gessen'[23] édita une Anthologie en anglais pour l'école secondaire et pour l'auto-enseignement à dix mille exemplaires dans le cadre du GUS, imprimée au'Komintern'. Il s'agit de textes sur le chartisme, le travail d'enfant, la vie des ouvriers, le communisme, des extraits de journaux, des textes littéraires (Dickens), ainsi que des poêmes, une nécrologie de Lenin, "Les dernières heures de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg", etc.. Le tout, selon l'éditeur, parce que "les textes anglais sont actuellement beaucoup moins accessibles que les textes allemands ou francais", mais aussi à cause de la spécificité du mouvement ouvrier anglais.

En 1926 il fait paraître dans la bibliothèque en langue anglaise Jack London, The People of the Abyss, préparé et complété d'un dictionnaire par ses soins.

En 1927 Gessen commence à publier dans PZM; en janvier, V. Egorshin et lui y font le résumé du cinquième congrès des physiciens russes (le premier se tint en 1920 à Petrograd):

La tradition pré-révolutionnaire, qui datait des premières réunions des naturalistes des années 60, prévoyait à côté des exposés spécialisés, des discussions générales et méthodologiques. Aujourd'hui cette tradition n'est plus suivie, les réunions ne traitent que des spécialités, la discussion générale et méthodologique manque, bien que les problèmes ne manquent pas. Les physiciens les évitent, naturellement sans s'en rendre compte et peut-être croit-on qu'en URSS tout ce qui ne concerne pas l'application technique est sans intérêt. Mais c'est en URSS que la nouvelle méthodologie est en train de naître. Les réunions devraient réserver une place à la dialectique matérialiste.

Le thème le plus intéressant fut la mécanique quantique, le remplacement de l'ancienne théorie de Bohr et de Rutherford par celles de Heisenberg et de Schrödinger. I.E. Tamm et les autres n'ont pas perdu un mot des conclusions philosophiques que Heisenberg tire de sa théorie: son 'phénoménalisme', son 'agnosticisme' etc. De même la présentation de la théorie de Schrödinger par V.R. Bursian, qui fut d'ailleurs très réussie.

A.K. Timiriazev a de nouveau expliqué ses objections contre la théorie de la relativité, mais M. l'académicien Ioffe lui a repondu par une critique écrasante de l'expérience de Dayton-Miller, base des considérations de Timiriazev.

Le programme de Gessen paraissait clair: tirer les discours des spécialistes de l'obscurité de leur language technique et médiatiser les résultats des sciences à l'aide de la dialectique. Il publia quelques essais: en 1927 sur l'auteur des expériences-clef de la statistique quantique, Marian Smoluchowski, mort dix ans auparavant[24]; une introduction à la traduction russe des articles de G.G. Thomson et Albert Einstein sur Newton, en commémoration du tricentenaire de sa mort[25]. Cet exposé se termine par ces phrases:

"Nous avons essayé de montrer, que l'opposition métaphysique entre hasard et nécessité peut être remplacée par le concept dialectique de la causalité qu'Engels avait suggéré: on éviterait ainsi la crise survenant avec l'abandon de la causalité et du concept de temps et espace des phénomènes"

En 1928 parurent un article de 42 pages[26], "Le mécanisme matérialiste et la physique contemporaine" et un livre de vulgarisation, Les idées fondamentales de la théorie de la relativité[27]. En 1930 il publia "Le problème de la causalité dans la mécanique quantique", une introduction à la traduction russe du livre de A. Haas, Les ondes matérielles.

En même temps, Gessen participait aux luttes du groupe Deborin. En 1927, avec Egorshin, il répondit à une attaque de Timiriazev[28] et commenta le numéro 2 des publications de l'Institut Timiriazev, chateau fort des 'mécanistes'. En 1928 il collabora aussi à La révolution communiste, journal dirigé par Egorshin. En avril 1929 il participa à la réunion des institutions marxistes-leninistes à la KOMAKADEMIA, contribua au débat de la conférence de Deborin[29] et prononça des remarques préliminaires après la conférence de Shmit[30]:

"Je pense que nous devons nous libérer de gens, pour qui le marxisme n'est en réalité qu'une parole (kotorye tol'ko fraziruiut marksizmom). Si vous regardez le texte de Kharazov, vous voyez que pour lui l'union des oppositions relève de n'importe quoi, comme par exemple l'algèbre et la géométrie. Je pense, qu'il faut mettre fin à de telles utilisations spéculatives du marxisme. Notre lutte ne réussira que si nous pouvons impressionner les scientifiques par le niveau d'application de la dialectique matérialiste aux problèmes des sciences."

Gessen tient pour 'catastrophique' la situation des cadres marxistes en sciences théoriques. Selon lui, et le Parti n'avait pas encore réalisé le problème, les communistes représentent au maximum un pour cent et demi des théoriciens.

On trouve également des articles de Gessen dans Science et marxisme (Estestvoznaiia i marksizm) et dans La parole scientifique (Nauchnoie slovo), revue dirigé par Shmidt.

Gessen, le 'théoricien' avait choisi sa 'spécialité' en science de la statistique. D'après Josephson, il avait donné une conférence dans le séminaire de Mandel'shtam sur l'approche de Mises et en 1929, il publia "Déduction de l'hypothèse ergodique sur la base de la théorie des probabilités" dans Uspekhi fisicheskih nauk (Résultats des sciences physiques). La revue était dirigée par Petr P. Lazarev (qui l'avait fondée en 1919) en collaboration avec E. Shpolski. L'académicien Lazarev était, certes, un 'mandarin'. Pour son institut de bio-physique, il avait 'hérité' du bâtiment construit pour son maître, Petr Nikolaevich Lebedev, mort en 1912. A partir de 1930, Lazarev devra céder la place à la tête de sa revue à - Boris Gessen[31].

La Grande Encyclopédie BSE fut l'un des autres champs d'activité de B. M. Gessen. Une première contribution 'Herwegh' (Gerweg), signée B.G. et B.I., date de 1929; suivent avec la même signature B.G. 'Journaux, années 60 à 1895' (zhurnaly ot 60 kh gg. do 1895)(1931), 'Terre et liberté' (zemlia i volia) (1932), 'années 60' (shestidesiatye gody) 1933[32]. Il signe de son nom entier (B.Gessen) 'éther' (efir) (1931), 'Einstein' (1933), 'energie' (energiia) (1933), 'enthropie' (entropiia) (1933); un grand exposé - 'dynamique' (dinamika)- est signé F.F. et B.G.. En 1931 le rédacteur en chef pour les sciences naturelles est A.A. Maksimov, également rédacteur du sous-département 'Histoire des sciences'. A.F. Ioffe et B.M. Gessen partageaient la responsabilité du sous-département 'Physique'.

A la fin de l'année 1930, la critique de la cellule du Parti de l'IKP, verbalisée en premier lieu par Mark Borisovich Mitin (1901-1989), lui même étudiant de Deborin, puis par les camarades Iudin et Adoratski, fut menèe à son terme, non sans l'autorisation personnelle de Stalin. Mitin remplaça Deborin à la rédaction de PZM. Les deboriniens avaient eu le droit de combattre la déviation du 'matérialisme mécaniste', mais ils étaient tombés (selon leurs détracteurs) dans 'l'idéalisme mensheviste'. La critique était dure pour les 'trotskistes' Karev et Sten. Gessen comptait pour sa part parmi ses adversaires V. Egorshin et A.A. Maksimov. La tâche de A. Kol'man était de défendre toujours la ligne du Parti.

Il ne restait alors plus aux 'camarades' corrigés qu'à être davantage vigilants. Dans cette hypothèse, l'exposé de Gessen à Londres ne serait-il que le resultat d'un effort d'adaptation?[33]. C'est possible, et le débat amorcé en 1929 a certainement laissé des traces (et des changement institutionnels, personnels). Mais qu'est ce que cela change? Le marxiste-dialecticien Gessen, théoricien d'une pratique social de l'écriture, n'était pas non plus exempt des idées d'absolu et de 'vérité'. À nous, aujourd'hui, de suivre son propos pratique, de l'appliquer également à la lecture de ses textes. Certes, il serait intéressant d'analyser de plus près l'évolution de son écriture à la recherche d'éventuels changements de vue, surtout à la lumière de ce que Gessen nous enseigne. Avec cette 'réflexivité', qui nous ramène à nos pratiques sociales à nous[34].

La remise en question du statut des sciences et techniques d'un point de vue marxiste fut suspendue. Leo Kofler résume ainsi les événements:

"Les têtes, sous l'influence persistante de la méthodologie scientifique n'étaient pas suffisamment préparées au marxisme. Cette influence devait même grandir, vue l'importance qu'on a donnée aux sciences pour la reconstruction du pays. Il y avait effectivement un courant de pensée attentif au danger. L'hégelien Deborin l'animait. Mais la bureaucratie stalinienne avait un penchant naturel vers une vue mécaniste, Deborin fut empêché de continuer son enseignement, et cette vue portait la victoire du marxisme vulgaire dominant de la suite. Une autre considération serait, que le changement de structure économique avait réellement détruit la dynamique sociale de la réification capitaliste. Mais une planification que la bureaucratie comprenait comme un processus mécanique et calculable remplaça l'ancienne forme de réification par une autre, nouvelle"[35].

Dans le cadre de cette nouvelle réification, les physiciens - et parmi eux les collègues de Gessen - réussissaient. En relisant les protocoles de l'actif du FIAN, établis en 1937, quelques mois seulement après la mort de Gessen[36], la célèbre réussite de 'l'âge d'or de la physique soviétique' se présente en même temps comme une sorte de fuite dans la spécialité d'un travail technique, comme le symbole de l'abandon de l'utopie du savoir démocratique. Elle scelle la suprémacie de la conscience sauvage en Russie.


[1]F.S. Marvin, "Soviet Science", Nature August 1 1931, p. 170

[2]Nous avons déjà rencontré Zavadovskii comme auteur de Pechat' i revolutsii et parmi les déboriniens (voir plus haut). Comme Gessen il était originaire d'Elisavetgrad.

[3]Science at the Cross Roads, London (Kniga) 1931

[4]M. Rubinshtein, "O poezdke na mezhdunarodnyi kongress v London po istorii nauki i tekhniki", (doklad na zasedanii prezidiuma 1.8. 1931), Vestnik Komakademii 1931, p.93

[5]L'entrée à cette revue concervatrice passait par Celia Simpson, amie de John Strachey, l'un des amis de Bernal. Voir Gary Werskey The Visible College, London (Allen Lane) 1978, note p.140.

[6]Gary Werskey, The Visible College, London (Allen Lane) 1978

[7] "The Social and Economic Roots of Newton's 'Principia'" Science at the Cross Roads, pp.151 à 212; Rubinshtein, loc. cit., écrit "Sotsial'no-ekonomicheskie korni niutonovskogo 'Printsipa'"; en 1934 paraîtra l'édition russe de B. Gessen, Sotsial'no-ekonomicheskie korni mekhaniki Niutona, Moscou Leningrad, le chapitre "Klassovaia bor'ba v epokhi angliiskoi revolutsii i mirovozrenie Niutona" avait été publié dans Priroda No.3/4 1933, p.16

[8]Henryk Grossmann, "Die gesellschaftlichen Grundlagen der mechanistischen Philosophie und die Manufaktur", Zeitschr. f. Sozialforschung, 1935 (également 'marxiste', mais sans rapport direct avec Gessen )

[9]Robert.K. Merton, "Science, Technology and Society in Seventeenth Century England", Osiris 1938, 2ème New York (Fertig) 1970 (stimulé par Gessen)

[10]George Clark, Science and Social Welfare in the Age of Newton, 2ème éd. Oxford (Clarendon) 1949

[11]Voir George Grinnell, "Newton's Principia as Whig Propaganda" dans P. Fritz et D.Williams éd., City and Society in the 18th Century, Toronto (Hackert) 1973, p.181; James R. Jacob and Margaret C. Jacob, "The Anglican Origins of Modern Science: the Metaphysical Foundations of the Whig Constitution", Isis 71 1980, p.251, Margaret C. Jacob, The Newtonians and the English Revolution Hassocks (Harvester) 1976; James R. Jacob, Robert Boyle and the English Revolution, 1977

[12]Voir dernièrement: Jeremy R. Ravetz, "Bernal's marxist vision of history", R.S. Westfall, "Reflections on Ravetz' Essay", Isis 72, 1981, p.263

[13]Gideon Freudenthal, "Toward a Social History of Newtonian Mechanics. Boris Hessen and Henryk Grossmann Revisited", dans: Imre Hronsky, Márta Fehér et Balázs Dajka éd., Scientific Knowledge Socialized, Budapest 1988.

[14]Thorstein Veblen, "The place of Science in Modern Civilization", 1906

[15]Voir aussi Antonio Gramsci, "Observations et notes critiques sur une tentative de 'Manuel populaire de sociologie'" dans Cahier de prison, cahiers 10,11,12,13, Paris (Gallimard) 1978, p.223;"La fonction et la signification de la dialectique ne peuvent être conçues dans toute leur fondamentalité que si la philosophie de la praxis est conçue comme une philosophie intégrale et originale qui inaugure une nouvelle phase dans l'histoire et le développement mondial de la pensée dans la mesure où elle dépasse (tout en en incluant les éléments vivants dans ce dépassement même) aussi bien l'idéalisme que le matérialisme traditionnel, ces expressions des anciennes sociétés".; Gramsci écrit à Tania le 31 août 1931:'Aujourd'hui même est arrivé le livre anglais sur La Science à la croisée des chemins' (note en bas de page p.210)

[16]Pour un résumé voir Simon Schaffer, "Newton at the crossroads", Radical Philosophy1984. Voir aussi: Günter Kröber, "Science at the cross-roads" - Voraussetzungen und Folgen in: E.G. Forbes Hg., Human implications of scientific advance, Edinburgh, 1978; Michael Wolff, "Boris Hessen und die sozialen Ursprünge physikalischer Theoriebildung" in: Materialistische Wissenschaftsgeschichte, Berlin, Argument, 1981; Loren R. Graham, "The socio-political roots of Boris Hessen: Soviet Marxism and the History of science." Social Studies of Science 15, S.705-22, 1985, Horst Poldrack et Dieter Wittig, "Beiträge sowjetischer Wissenschaftler im Umfeld des Londoner Kongresses 1931 zur Wissenschaftsgeschichte" Deutsche Zeitschrift für Philosophie 36/8, S.747-751, 1988; Wolf Schäfer, "Äussere Umstände des Externalismus. Über Boris Hessen und das Projekt einer Geschichte der Wissenschaftsforschungs-Geschichte" dans: Hans Poser et Clemens Burrichter éd., Die geschichtliche Perspektive in den Disziplinen der Wissenschaftsforschung, Berlin, TU, 1988; Rose-Luise Winkler, "Hessen, Boris Mikhailovich" in: Portraits of Russian and Soviet Sociologists, Berlin Moskow, GDR Acad. USSR Acad, 1990

[17]K.Kh. Delokarov, B.M. Gessen i filosofskie problemy estestvozaniia, Vestnik AN 1973 No.12, p.76. Voir aussi du même auteur: Filosofskie problemy teorii otnositel'nosti, Moscou (Nauka) 1973

[18]Gennadii E. Gorelik, "Moskva 1937. Fisika", IIET AN, 1991

[19]Paul Josephson, "Theoretical Physics and Philosophical Disputes in the Soviet Union in the 1920s and 1930s", Sarah Lawrence College Brunsvik NY 1991

[20]Voir Paul Josephson, loc.cit.; En 1968, Dirk Struik du MIT avait demandé à Arnost Kol'man, qu'il avait connu au congrès du PC allemand à Jena en 1921, des informations biographiques sur Gessen pour l'Encyclopedia Judaica. Selon la réponse de Kol'man, "Allready being a secondary schoolboy B.M. Hessen joined the communist party in Yelisavetgrad"; selon la même source, Gessen combattait dans l'Armée rouge dans sa ville natale et fut élu membre du conseil révolutionnaire local. Dirk Struik, Communication privée 1985, reproduit dans W. Schäfer loc.cit. La Judaica a reçu la note de Struik sur Gessen, elle ne l'a pas publié.

[21]Gennadi Gorelik, loc.cit., Supplément.

[22]Ibid.

[23]Il reste à confirmer, qu'il s'agit du même B. Gessen.

[24]"Marian Smolukhovskii (k desiatiletiiu so dnia smerti)", PZM 1927 No.9, p.144

[25]PZM 1927 No.4, p.152

[26]PZM 1928 No.

27]Voir Paul Josephson, loc.cit. pour plus d'informations et commentaires.

[28]PZM 1927 No.2/3, p.188

[29]Sovremennye problemy filosofii marksizmy, loc.cit., pp.58 à 64

[30]Zadachi marksistov v oblasti estestvoznaniia, loc.cit., pp.26 à 32

[31]Il me manque des précisions sur l'affaire. Lazarev fut - temporairement - arrêté en 1931: Madame Lazareva et sa fille se suicidèrent. L'institut fut fermé. En 1934, le nouveau FIAN y entre. Son directeur, Sergei Vavilov, était l'élève de Lazarev.

[32]Il reste à verfier, que l'auteur est Boris Gessen

[33]Question posé par David Joravski, loc.cit.; conclusion tirée par Loren Graham, loc.cit.,et par la suite par Wolf Schäfer, loc.cit.; c.f.. Loren Graham, "Sotsialno-politicheskii kontekst doklada B.M. Gessena o Niutone", Vopr. ist.est. tekh., 2, 1993, p.20

[34]Pour une étude philosophique du texte de Gessen cf. l'ouvrage ultérieurement parue de Pablo Huerga Melcón, La ciencia en la encrucijada. Análisis critico de la célebre ponencia de Boris Mijailovich Hessen, Las Raices socioeconómicas de la mecánica de Newton, desde las coordenadas del materialismo filosófico (Prologo de Serguei Kara-Murza), Oviedo, Pentalfa, 1999

[35]Leo Kofler, Stalinismus und Bürokratie, Neuwied, Luchterhand, 1970, S.43 (paru 1952)

[36]Voir Gennadi Gorelik, loc.cit.