Trois pilier de la sémiotisation. L'imprimé, la vulgarisation, l'encyclopédisme:

 

A) Fabricants de lecteurs - fabricants de chercheurs? Pendant longtemps l'imprimé fut le produit d'une technologie de pointe. Les imprimantes rapides, motorisées à la vapeur, en usage depuis les années trente, les procédés de clichage plus récents, les papiers et les couleurs étaient continuellement perfectionnés, de même que les procédés de reproduction d'images comme la lithographie; et les années 80 apportèrent l'utilisation plus générale des procédés photo-mécaniques en imprimerie.[1] En Russie, l'industrie de l'imprimé s'était activée et intensifiée avec les efforts d'éducation publique des zemstvo (recevant leur orientation de personalités comme Korff, Pavel Korsakov, l´éducatrice Kh.D. Alchevskaia ou, dans les années 1890, N.A. Rubakin), qui laissaient entrevoir des marchés agrandis. En 1883, dans le cadre de la nouvelle politique de répression, l'orthodoxie, elle aussi décida d'investir dans des livres d'école, et dès 1879, V.A. Berezovski imprimait pour l'armée.[2]

"Nous sommes prêts à mourir pour le tsar et pour la Russie" avaient proclamé les imprimés lubki (lithographiés à grands chiffres de tirage) pendant la guerre russo-turque de 1877/8. Jeffrey Brooks confirme, que toutes les publications subventionnées par l'Etat et l'Eglise appellaient constamment à la subordination, au respect des autorités.[3]

L'imprimé gagne alors le boulevard[4]. Au début l'influence d'immigrants, surtout d'origine allemande, domine le commerce de l'imprimé, et la main d'oeuvre qualifiée vient elle aussi de l'étranger. Il est donc logique, qu'en 1884 Aleksei Sergeevich Suvorin (1834-1912), l'ami et l'éditeur de Anton P. Chekhov, tsar d'une presse 'populiste' jusqu'à être antisémite et chauvine[5], ouvre une première école privée pour former des imprimeurs et remplacer cette main d'oeuvre spécialisée, qu'on recrutait à l'étranger. Pourtant, ni la date, ni le personnage et ses opinions ne relèvent du hasard; l'initiative est prise par quelqu'un de particulièrement "russe" et patriote aux yeux de l'administration.

Malgré la censure et une légère crise du secteur dans les années 80, les capitaux augmentent. L'hebdomadaire illustré "Niva" (Le champ de blé, prix de souscription 4 roubles par an) fondé en 1869/70 par Adol'f Fedorovich Marks (1838-1904), le "producteur" de lecteurs,[6] circule à 110 000 exemplaires en 1885 (275 000 en 1904) et le quotidien "Novoe vremia" (Les Temps Nouveaux) de Suvorin - libéral d'abord, puis conservateur et parfois scandaleusement antijuif[7] - fut sans doute un bon investissement: le tirage monta jusqu'à 60 000 en 1900.[8] Les revenus des quotidiens et des journaux de famille permettaient aux éditeurs des projets plus ambitieux, des éditions de livres bon marché. "Niva", bien que déclaré "apolitique", n'hésitait pas à appeller ses lecteurs à l'antisémitisme et à l'impérialisme antipolonais.[9]

Une autre forme d'accumulation primaire est illustrée par Ivan Dmitrievich Sytin (1851-1934) qui fit fortune avec la lithographie des lubki et des calendriers pour la paysannerie.[10] Sa maison "Posrednik" (L'intermédiaire) "inondait" la Russie de la littérature des "écrivains du village" de l'époque y compris Lev Tolstoi : 1200 titres, tirés parfois à un million d'exemplaires et plus, au prix de moins d'un kopek l'unité. La distribution était assurée par des "ofeni", des vendeurs ambulants.[11]

Les usines de l'imprimé n'étaient pas des plus petites. Ainsi la compagnie Levenson, typique, avait débuté à Moscou en 1881 et employait 400 imprimeurs à la fin du siècle.[12]Certes, Sytin, non sans avoir absorbé tôt ou tard des entreprises de concurrents comme Konovalova[13] ou Marks, fut en 1917 le plus grand des entrepreneurs de la branche; en 1915, son catalogue comprenait 440 titres (dont 50% bannis des écoles pour "tendances radicales"), sa maison employait 1000 ouvriers en 1914[14] et en 1917 son chiffre d'affaire s'élevait à 18 millions de roubles par an.[15] Après la révolution la maison fut nationalisée, le patron devint conseiller du nouveau pouvoir. En 1973 le Soviet de Moscou a apposé une plaque en son honneur sur sa maison, 18 rue Gorki et en 1974 un bas-relief a été sculpté sur son tombeau au cimetière Vvedenski.[16]

Jeffrey Brooks constate l'absence de la science fiction en Russie à une époque, ou les Jules Vernes et autres font fureur en Europe de l'ouest et aux Etats Unis[17]. Par contre, une lutte contre la superstition qui se refère à la science joue un rôle en Russie que la France n'a pas connue. Elle accompagne une croisade pour la foi et l'Eglise orthodoxe, pendant qu'à l'ouest un courant modernisateur de sécularisation oppose la foi traditionnelle à la science. Les écrivains des périodiques de masse, des lubki de la maison Sytin, et à partir de 1908 ceux de la Gazeta Kopeika[18], pensaient combattre la superstition notoire de leurs lecteurs en faisant référence à la science.[19] La "vie quotidienne" scientifique comme sujet du roman feuilleton n'apparaîtra qu'avec le 20ème siècle et le plus souvent en liaison avec la médecine moderne, scientifique, avec le sujet des docteurs des zemstvo.[20] Et cette autre entrée de la pensée scientifique qui se fait, ailleurs, par la porte du roman policier semble bloquée en Russie[21].


[1]La première presse rotative fut introduite en Russie en 1878, en 1896 en en comptait 12 rien qu'à Moscou (Miranda Beaven Remnek, op. cit., p.44)

[2]Jeffrey Brooks, Wen Russia learned to read, loc.cit. p.307 et 315. Suivant cet auteur et sa source: A.A. Bakhtiarov, Istoria Knigi na Rusi, SPb 1890, p239, le "bestseller" de l'Eglise, les vies des Saints Cyril et Method fut tiré à 371000 exemplaires en 1885.

[3]Ibid., p.315

[4]Voir aussi N.M. Zorkaia, Na rubezhe stoletii. U isbokov massovogo iskustva v Rossii 1900-1910, Moscou (Nauka) 1975

[5]Laura Engelstein, The Keys to Happiness, Ithaka 1992, cite Simon Karlinsky ed., Anton Chekhov's Life and Thought: Selected Letters and Commentary Berkeley 1973, p. 306,307 pour la constatation: "Although Chekhov was closely associated with A.S. Suvorin, he did not share the conservative publisher's attitude toward the Jews". Une amitié 'compliquée' pour Chekhov? Y avait-il 'deux Suvorins' - l'entrepreneur peu scrupuleux et l'homme d'esprit repentant?

[6]Voir la biographie de E.A, Dinershtein, "Fabrikant" chitatelei: A.F. Marks, Moscou (Kniga) 1986. Marks était le fils d'un horlogier-entrepreneur à Szeszin et fit son apprentissage de libraire à Wismar. Il travailla à Berlin pendant deux ans, et à Szeszin avant de partir à Petersbourg en 1859 sur invitation de Vol'f. Il fut le premier arrivé de ceux qui commencèrent par travailler pour ce libraire avant de s'établir eux-mêmes sur le marché du livre. Marks, Hermann Hoppe und Hermann Kornfeld formèrent le "Trio" de la librairie Vol'f avant de devenir des éditeurs concurrents. Pendant cinq ans, Marks fut employé des chemins de fer sur la ligne de Varsovie; et de temps en temps il écrivait pour des journaux allemands. Son journal devait d'abord s'appeller Besedka na sadu d'après le fameux journal de famille Die Gartenlaube (La pergola, Leipzig, depuis 1853, directeur Ernst Keil). L'analogie entre les deux productions, d'après Dinerstein et son garant O. Feyl (Börsenblatt, 1983, No.2, 29 et No.3, 50), s'arrête là: Niva ne partagea jamais le libéralisme, dont la "Gartenlaube" s'était inspirée au début (E.A. Dinershtein, op. cit., p.25). Si l'on compare avec les journaux allemands, Niva ressemble plutôt à Westermanns Monatshefte(Braunschweig, depuis 1856), à Daheim (Leipzig, depuis 1864), ou à Über Land und Meer(Stuttgart depuis 1857)

[7]Voir Laura Engelstein, The Keys to Happiness. Sex and the Search for Modernity in Fin-de-Siècle Russia, Ithaca (Cornell Univ. Press) 1992, pp.311,312

[8]Miranda Beaven Remnek, Pre-revolutionary Russian Publishing dans: la même éd., Books in Russia and the Soviet Union. Past and Present, Wiesbaden 1991, p.44-54. Laura Engelstein (loc cit. p.312) a montré qu'après 1905 le journal offrit une plateforme pour les écrits antijuifs et racistes de Mikhail Men'shikov et Vassili Rosanov.

[9]Voir E.A. Dinershtein, op.cit., p.33 :"Exagéré même pour la censure tsariste"

[10]Sytin lui-même était issu d'une famille de paysans, comme ses biographes ne manquent pas de le souligner. Anton Chekhov, en 1893, dans une lettre à Suvorin remarque la spécificité russe de l'entrepreneur: "Aujourdhui, j'étais chez Sytin et il m'a fait connaître son travail... C'est à mon avis la seul maison d'édition en Russie, où souffle une brise russe et où les paysans acheteurs ne sont pas les dupes (muzhika-pokupateli ne tolkaiut v sheiu). Sytin lui-même est un homme intelligent, qui parle d'une façon intéressante." S.V. Belov, A.N. Tolstiakov, Russkie izdateli kontsa XIX-nachala XX veka, Leningrad 1976, p.86

[11]Sytin en employa 2000 mille; voir Miranda Beaven Remnek, op.cit., p.45

[12]Ibid,p.48

[13]Parmi les entrepreneurs de l'imprimé, on remarque aussi des femmes: dans les années 1890 outre E.I. Konovalova, qui éditait des lubki comme Sytin (sans avoir le réseau d'ofeni de celui-ci), O.N. Popova, M.N.Vodozova et Verbitskaia, qui écrivait et éditait des romans-feuilletons (à l'eau de rose). A.M. Kalmykova fonda une édition en 1890 à SPb; pendant onze ans elle fournit des livres d'école en province. (Voir Miranda Beaven Remnek, op.cit.,p.50 et Nea Zorkaia, op. cit.)

[14]Ibid., p.53

[15]S.V. Belov, A.N. Tolstiakov, Russkie izdateli kontsa XIX-nachala XX veka, Leningrad 1976, p.89

[16]Ibid., p.90

[17]Ibid., p.265:"Nor was there a Russian Jules Verne or an H.G.Wells. The works of these writers circulated in Russia, but were not adapted for the lowest level of the reading public, perhaps because of more limited experience with new technology by both, writers and readers. There was also little evidence of popular interest in electricity in the Russian fiction, propably for the same reason."

[18]Editeur principal Mikhail Borisovich Gorodetskii (1866-1918); tirage du journal de 4 à 6 pages: 150 000 en 1909; une édition indépendante s'installe à Moscou en 1911 et obtient le même tirage un an plus tard. Seul le Russkoe slovo de Sytin, plus cher que la Kopeikadépassait ce tirage et fut vendu en 1917 ´de 600 000 à 700 000 exemplaires chaque jour. (Jeffrey Brooks, When Russia...,loc.cit. p.130/31)

[19]Voire Jeffrey Brooks, When Russia learned to read, Literacy and popular Literature 1861-1917, Princeton (Univ.Press) 1985, p.247: "In debunking the supernatural, the popular authors of the newspaper serials and detective stories communicated a high regard for science and its potential accomplishments. They also revealed a buding fascination with technology and new-fangled gadgets / All of the Lubok tales were at a very low level of sophistication, and none were genuine works of popular science. The lubok writers did not communicate much about the scientific method, nor did they impart an understanding of how science differs from magic. But in their limited task of combatting superstition, the popular writers made an important contribution to promoting a more modern outlook among common readers."

[20]Jeffrey Brooks, op. cit., p.259

[21]L'esprit de la déduction logique fait toute la différence entre les héros rocambolesques et les Sherlock Holmes d'après. Voir Régis Messac, "Le Detective Novel" et l'influence de la Pensée Scientifique, Paris 1929, cité ici d'après Jeffrey Brooks, op.cit., p.257)

 

 

B) Ni haut ni bas: la vulgarisation et la science-fiction. La Vesmirnaiia Illustratsiia, hebdomadaire grand format, fondée par Hermann Hoppe à Petersbourg en 1869[1]contenait une rubrique "Résultats de la civilisation et de la science". En 1914, éditée par N.I. Pastukhov, rédigée par O.K. Ivanov', elle contient les rubriques "Nouvelles de la Technique" et "Notes scientifiques". En 1878 paraît la revue, le tolsty zhurnal Priroda i Ludi (La nature et les gens), un mensuel de famille, de vulgarisation géographique, ethnologique, scientifique, rédigé et édité par A. Il'in' à Petersbourg. En 1885 P.P. Soikin (1862-1938)[2] acheta (pour 2000 roubles) une petite imprimerie dans la capitale et avec l'étudiant (et futur grand médecin) Victor Sergeevich Gruzdev comme rédacteur, ils réaniment Priroda i Ludi comme hebdomadaire à partir de 1889. On y trouve pêle-mêle des sujets de littérature, d'art, de musique, de science et de technique.

En 1901 la gravure de couverture représente une femme couronnée de feuilles de laurier, qui tient un crayon et un tableau noir sur lequel est écrit "Natura est maxima praeceptrix". Dans l'autre main, elle tient un numéro du journal. A droite de cette "Nature" sous les étoiles, sous Mars et Saturne, un voilier dans la glace sous une lumière zodiacale; à gauche une famille de "sauvages" sous des palmiers, la femme porte un enfant pendant que l'homme tue un crocodile. A l'avant de ce tableau des poissons dans l'eau, un microscope, un globe, des lunettes, des instruments chimiques, astronomiques, électriques. A l'arrière plan une locomotive sort d'un tunnel et un avion type Blériot vole.[3]

En 1901 la section "Science vulgarisée" (populiarno-nauchnii otdel) du journal propose les rubriques astronomie, botanique-zoologie-biologie, médecine-hygiène-psychologie, technologie et art, physique-chimie-mathématique. L'abonnement revient à 5 roubles par an. D'après ses biographes, S.V. Belov et A.P.Tolstiakov (1976), Soikin se rapprocha beaucoup d'une proposition de D.I. Pisarev:

"Sans la moindre exagération, on peut dire, que la vulgarisation représente mondialement la tâche la plus importante de notre siècle. Un bon vulgarisateur apporte à la société, surtout chez nous en Russie, bien plus d'utilité pratique qu'un chercheur de talent. En Europe de l'ouest, les recherches et les découvertes ont été accumulées en grande quantité. Des énormes quantités d'idées sont gardées dans les plus hautes sphères de l'aristocracie du savoir, il s'agit maintenant de changer ses idées de place, il faut les changer en petite monnaie et les lancer dans l'éducation générale."[3]

En 1904 Iakov Isidorovich Perel'man commençe à travailler pour "Priroda i Ludi"; à partir de 1907 il fait partie du comité de rédaction. Sous les pseudonymes Ia. Lesnoi et P. Syl'vestrov, Perel'man devient l'un des vulgarisateurs les plus connus. Sur son initiative Soikin lance en 1909 "le premier et jusqu'aujourdhui (1912 K.S.) unique journal russe sur le modèle des meilleurs mensuels anglais",[4] Le monde des Aventures (Mir prikliuchenii). En 1914 Perel'man publia chez Soikin Zanimatelnaia Fisika (La physique amusante), qui connut de nombreuses rééditions jusqu'aux années 50.

La maison Soikin publia des écrits traduits de Camille Flammarion; dans une "collection d'utilité pratique" (poleznaia biblioteka) des traductions des géographes Elisé Reclus et Friedrich Hellwald; dans une "collection du savoir" (biblioteka znaniia) des textes de Charles Darwin, Adolf Brehm, Baudouin de Courtenay et - en 1895 - des écrits marxistes de A. Kirsanov (G.V. Plekhanov; en l'occurence "Le rôle de la personnalité en histoire" 1898) et K. Tulin (V.I. Lenin; son traité contre Struve et Tugan-Baranovski). D'ailleurs, en 1898 "Lenin regardait le journal Priroda i Ludi à la bibliothèque municipale de Krasnoiarsk".[5] Au début du siècle, le directeur de l'hopital psychiatrique, V.M. Bekhterev, faisait imprimer le périodique "Travaux de la clinique des maladies mentales et nerveuses" chez Soikin. Cette collaboration scella une amitié durable entre les deux hommes.[6] En 1896 déjà, les lecteurs de Priroda i Ludi pouvaient rêver avec V.V. Rumin et K.E. Ziolkovskii gràce aux aventures cosmonautiques, aux "anticipations" imaginées par le dernier, défendues par le premier; et en 1918 le journal publia le conte fantastique (povest) de Ziolkovski "Au delà de la terre" (Vne zemli), écrit en collaboration avec Iakov Izidorovich Perel'man, vulgarisateur, mais aussi écrivain de science-fiction.[7] En novembre 1930 l'édition Soikin devient "Lenizdat". Soikin obtient une retraite de l'Etat et quand il meurt en 1938, le "héros du livre" est enterré à Pushkino.

En 1902, V.V. Bittner, officier d'artillerie à la retraite, organise l'édition du Vestnik znaniia(Messager du savoir), un mensuel plus sérieux que Priroda i Ludi. Les abonnés obtenaient des "Suppléments pour la formation autodidacte", comme en 1904 avec le numéro 4 "L'université pour tous: la mécanique". Le journal vise également un public féminin et "féministe"; par exemple le numéro 6 de 1904 contient un article d'Ellen Key, "L'amour de nos jours" (Sovremennaia Liubov') et la traduction de "Deux femmes du Véme siècle" du français A. Tierry. Le volume de 1914 contient un article de K.A. Pazhitnov (SPb), "L'évolution du marxisme russe". La section "sciences sociales" est rédigée par A.A. Isaev (économie), I.Kh. Ozerov (politique et finances) et A.G. Timofeev (jurisprudence). Pour les sciences y figurent A.G. Genkel (botanique), S.P. Glasenap (Astronomie), N. Kabanov (physiologie), N.I. Karakish (géologie), A.A. Kuliabko (biologie), V.K. Lebedinski (physique, mathématique), N.A. Orlov (physique), Ir.P. Skvortsov (géophysique, climatologie, chimie physiologique). Le journal offre également une section d'art et de littérature; par exemple J. Baudouin de Courtenay écrit "En avant au galop", une critique de l'art moderne (français). La section "Savoir Appliqué" est rédigée par P.N. Elagin, N. Kabanov, A.A. Kuliabko, Ir.P. Skvortsov, M.S. Snisarenko, V.N. Tsederbaum (pour la médecine).

La littérature proprement dite scientifique trouva d'autres éditeurs. La première place appartient à Karl Leopoldovich Rikker, qui depuis 1861 à Petersbourg éditait des ouvrages de médecine, de pharmacie et des périodiques comme "Vratch" (Le Médecin), "Le journal pharmaceutique""Le Messager de la Psychiatrie""Lettres de la Chirurgie russe".

Un catalogue des frères Granat de 1908 contient un "bestseller" comme les "Welträtsel"(Enigmes du Monde) de Ernst Haeckel, ou une histoire du développement de la biologie par K.A. Timiriazev, biologiste et rédacteur des l'encyclopédies Granat.

Les frères Sabashnikov furent des véritables spécialistes de la vulgarisation[8]. Sergei Vassilevich (1873-1940),juriste et chimiste, Mikhail (né en 1872), biologiste éditaient des oeuvres du biologiste K. Timiriazev (La vie des plantes), du neo-darwinien Adolf Weisman (Leçons sur la théorie de l'évolution), du physicien Abram Ioffe (La construction de la matière), du physicien O. Khvolson (La théorie de la relativité d'Einstein et la nouvelle vue du monde), du biochimiste D. Prianishnikov (Les Enzymes). Plus tard V.A. Engelgardt, biologiste moléculaire, posa la question rhéthorique : "qui de ma génération ne connaissait pas cette édition extraordinaire?"[9]. En 1926 la Société russe des amateurs du livre vit dans le programme de l'édition "ce qu'on peut appeller l'Humanisme Russe", et Nikolai Rubakin parle d'une page de l'histoire du livre russe.

Les parents des Sabashnikov, des riches commerçants, étaient venus de Khiakhta en Sibérie à la fin des années 60 Ils anticipaient ainsi les conséquences négatives de l'ouverture du canal de Suez pour le commerce (essentiellement du thé) avec la Chine à travers la Sibérie.[10] Ils avaient hébergé Elena Bestuzheva, fille de l'un des décabristes condamnés à la déportation - ce qui leur vaut une place dans l'hagiographie soviétique. Des enfants Sabashnikov, Antonina Vassilevna édita le mensuel Messager du Nord de 1885 à 1890 et Feodor Vassilevich publia Leonardo da Vinci à Paris dans les années 90. Il avait été d'abord connu des spécialistes pour une publication sur la recherche de l'or en Sibérie. La soeur aìnée, Ekaterina Vassilevna fonda la maison d'édition à Moscou. Elle avait 20 ans quand en 1880 les cinq frères et soeurs devinrent orphelins. Elle dirigea alors les affaires, la maison et l'éducation de ses frères. La maison était fréquentée par l'intelligentsia de l'époque, par l'économiste et statisticien Alexandr Ivanovich Chuprov, par le juriste Anatoli Fedorovich Koni[11]; une maison où l'ethnographe et voyageur Nikolai Nikolaievich Miklukho-Maklay racontait ses voyages en prenant le thé, où Anton Grigorevich Rubinstein jouait du piano.

Les frères avaient 16 et 17 ans, quand ils commencèrent à éditer des livres, tout en continuant leurs études, d'abord avec les meilleurs enseignants à la maison, puis à l'université de Moscou. Leur maison entra en concurrence avec les entreprises établies des Marks, Soikin, Rikker et Sytin. Elle se distingua par le niveau scientifique plus élevé de ses productions qui commencent en 1891 avec une monographie botanique sur la Russie centrale de Potr Feliksovich Maevski et se terminent en 1934 avec un manuel scientifique sur le béton armé. Des plantes au béton - le chemin de la modernisation?

Le paléontologue renommé V.O Kovalevski, également éditeur scientifique fut le premier propagandiste du darwinisme en Russie dès les années 60 avec la traduction des ouvrages de Huxley, Vogt, Moleschott et Kölliker. Les Sabashnikov renouvelèrent ce travail. Mikhail se rapellera qu'il y avait à l'époque cette tendance du social-darwinisme, glorifiant l'égoisme, la force, la guerre etc. Parmi leurs professeurs à l'université cette tendance était pourtant absente. Qu'un individu doive se sacrifier pour la collectivité lui semblait une proposition absurde.[12] Il se sentit parfaitement d'accord avec son jeune maitre Kliment Arkadevich Timiriazev dont il devint l'ami et l'éditeur à partir de 1905 (La vie des plantes). Les darwinistes anglais, Wallace, Huxley, Parker, que les Sabashikov introduisirent en Russie dès 1898 furent traduits par leurs enseignants à l'université, M.A. Menzbir, S.A. Usov et surtout V.N. L'vov. Ce dernier traduisit également les ouvrages d'Arabella Bakely"Les vainqueurs de la lutte de l'existance"(1900), "La vie et ses enfants" (1901) et "Abrégé d'histoire des Sciences"(1907). Aleksandr A. Borisiak. participa également à la traduction de "L'Abrégé..." Bref, autour de la maison Sabashnikov surgit un cercle de traducteurs, chercheurs et propagandistes de la science et du progrès. A partir de 1910 l'entreprise Sabashnikov édita une collection "Monuments de la littérature mondiale".ProdForceRu III

Une remarque s'impose sur l'effort communicatif de la vulgarisation: le "matérialisme" de leurs sujets semble pousser les auteurs vers un "idealisme" ou un utopisme parfois désarmants.


[1]Le frère de 'German', Eduard, s'occupait de l'imprimerie. Les deux frères, d'origine allemande, avaient été invités par l'éditeur et marchand de livres M.O. Vol'f, comme Marks.

[2]Voir S.V. Belov, A.N. Tolstiakov, Russkie izdateli kontsa XIX-nachala XX veka, Leningrad 1976. Soikin était comme beaucoup de collègues-éditeurs, comme M.O. Vol'f, I.D. Sytin, K.L. Rikker et N.P. Karbashikov un samorodok, un autodidacte, un 'selfmade man'. Il a écrit son autobiographie en 1936.

[125]Le dessin et la gravure sont signées I. Panov' et V. Tsekhomskii

[3]D.I. Pisarev, Soch., vol.3, Moscou., 1956 p.,129, cité d'après S.V. Belov, A.N. Tolstiakov, op.cit. p.93

[4]Selon une annonce dans Priroda i Ludi 23,1911, Nr.1

[5]S.V. Belov et A.N. Tolstiakov citent E. Vladimirov, Poezdki i vstrechi. V.I. Lenin v Sibiri. 1897-1900 gg, Novosibirsk 1966, p.88

[6]S.V. Belov et A.N. Tolstiakov, op.cit., p.115

[7]Voir S.V. Belov, A.N. Tolstiakov, op.cit., p.94

[8]S.Belov, Knigoizdateli Sabashnikovy, Moscou 1974, préface de D.S. Likhachev

[9]Ibid., p.6

[10]Ibid., p.9

[11]Koni fut juge au procès de Vera Zasulich

[12]Ibid. p.51

 

 

C) Communication morcelée et filtres de stockage: l'encyclopédisme. Il s'agissait des projets les plus prestigieux du secteur, les plus couteux, les plus volumineux; ceux qui dans un monde où de nouvelles connaissances scientifiques et techniques étaient produites au jour le jour, voulaient intégrer ces connaissances au savoir général, accessible au public non spécialisé sous forme de dictionnaires et d'encyclopédies. Ces entreprises tendaient à dépasser les capacités russes et pouvaient intéresser les grandes maisons spécialisées de l'étranger, en l'occurence celles d'Allemagne. "L'Institut bibliographique" de Meyer à Hildburghausen, l'édition Brockhaus à Leipzig, Larousse, l'Encyclopédie Britannique faisaient finalement école en Russie, où ces mêmes maisons d'édition étaient présentes.

Un premier "Dictionnaire encyclopédique établi par des savants et des littéraires russes"[1]est publié en 6 tomes entre 1861 et 1864" avec la collaboration d'Engel'gardt et A.N. Beketov. Cela devint le "Russkii entsiklopedicheski slovar" rédigé par le géographe et spécialiste de la Sibérie, I.N. Berezin, en 16 volumes entre 1873 et 1878 à l'université de Petersbourg.

L'entreprise capitaliste Brokgaus-Efron démarre en 1891. La rédaction des premiers volumes de cette grande encyclopédie par le juriste Ivan Efimovich Andreevski(1831-1891) "représente un véritable scandale"[2]. Mais Andreevski meurt en 1891 et Fedor Fomich Petrushevskii (1828-1904), physicien à l'université et président de la société de physique de Petersbourg, qui prend aussitôt sa relève[3], eut la main heureuse. L'édition de ce 'trésor des savants russes réunis' ne se termine qu'en 1904 avec le volume 51 et une "Galerie de portraits des collaborateurs". En 1901 - avec le volume 33, qui contient un article "Technologie" de Mendeleev - l'éditeur Brokgaus-Efron apparaît associé à la société par actions Izdatel'skoe delo.

Ce n'est qu'en 1902 que Meyer, le concurrent plus libéral de Brockhaus en Allemagne, s'associe à une entreprise russe pour faire paraître la Bolshaia Entsiklopediia. La direction rédactionnelle en est confiée au journaliste, historien et philosophe S.N. Iuzhakov (1849-1910), qui avait été rédacteur au Messager d'Odessa . Mais en 1879 il est arrêté et envoyé en Sibérie comme sa soeur, Elizaveta Nikolaevna (1851-1883), une des activistes de la narodichestvo[4]. Le premier volume paraît à Petersbourg, produit par la compagnie Knigoizdatel'skoe T-bo "Prosveshchenie" (Nevskii pr. 50). 19 volumes paraîtront jusqu'en 1914.[5] Les deux encyclopédies à participation allemande furent tirées à 25 000 exemplaires chacune. Rappelons, qu'en Allemagne le tirage de Meyers 5ème avait dépassé les 300 000.

En 1911 le marché semble permettre encore une entreprise du même genre, la Russkaia entsiklopediia[6]. Onze des 20 volumes prévus à l'origine parurent jusqu'en 1916, année où l'édition est arrêtée.

En 1896 les frères Aleksandr Naumovich (1861-1933) et Ignati Naumovich (1863-1941) Granat, éditeurs moscovites depuis 1891, achetèrent les droits d'une encyclopédie relativement petite, la Nastol'nyi entsiklopedicheskii slovar éditée par A. Garbel avant 1891. La 5ème édition augmentée parut entre 1896 et 1901 en huit volumes et la 6ème en 1903 en neuf volumes[7]. Des deux frères, Aleksandr, l'ingénieur se révéla l'homme d'affaires comme son père qui fournissait le capital pour l'entreprise de ses fils; Ignati s'imposa comme le savant, juriste, économiste et sociologe, étudiant et collègue de V.K. Rudnev, A.I. Chuprov, V.A. Kosinskii à l'université de Moscou[8]. La formule de l'encyclopédie changea complètement avec la 7ème édition. Une grande encyclopédie des frères Granat avec une couverture dessinée par Leonid Pasternak, style âge d'argent parut à partir de 1910 sous la rédaction de Vladimir Ia. Zhel'znova, M.M. Kovalevski, S.A. Muromtsev, K.A. Timiriazev. Elle continua jusqu'à la révolution avec 33 volumes sous cette même rédaction et se termine en 1928 avec le volume 58.[9]

Les projets relativement ambitieux d'avant la révolution comptent également l'Encyclopédie judaïque, produite par la maison Brokgaus-Efron de Petersbourg en 16 volumes à partir de 1913[10]. Et Sytin édite sous la rédaction de Iu.N. Vagner et suivant un modèle anglais une grande encyclopédie pour enfants (14 volumes) en 1914. Y collaborent deux "révolutionnaires", N.A. Morosov et M.V. Novorusskii.[11] De même fit-il paraître une petite Narodnaia entsiklopediia nauchnykh i prikladnykh znanii (encyclopédie populaire de connaissances scientifiques et pratiques).

Après la révolution, à partir de 1926 la Grande Encyclopédie Soviétique BSE, sous la rédaction de Otto Iulevich Shmidt entreprendra une "reconstruction socialiste du savoir". La BSE fut d'abord produite par une Aktsionernoe obshchestvo "sovetskaia entsiklopediia" à Moscou. Le volume 13 paraît en 1929, le volume 54, le dernier, sortira en 1946 au Gos. nautchnyi institut "Sov. Ents.". La rédaction comprend outre Shmidt F.N.Petrov, P.M. Kerzhentsev, F.A. Rotshtein, P.S. Zaslavskii. Il n'est pas sûr, que la thèse de Jeffrey Brooks sur la séparation de l'espace publique et de l'espace privé par l'imprimé soviétique[12]s'applique bien à cette entreprise remarquable. Une petite encylopédie paraît pour la première fois entre 1928 et 1931, sa deuxième édition s'étend de 1933 à 1940 (vol.10).


[1]Entsikloped. Slovar russkikh uchenykh i literatorov, SPb

[2]Voir S.V. Belov, Brat'ia Granat, Moscou 1982

[3]Le frère de Fedor, Vassili Fomich Petrushevskii (1829-1891) fut professeur à l'Ecole d'Artillerie et en 1871 fonda une usine de soude à Petersbourg (voir S. Averbukh, Vas.Fom. Petrushevskii, Moscou-Leningrad 1963)

[4]Elizaveta Iuzhakova avait vécu à Zurich entre 1869 et 1871. Elle édita le journal "Nabat" (le tocsin), fut membre de la "Société pour la Libération du Peuple", retourna à Odessa en 1875, participa à la guerre de 1877 comme infirmière dans l'armée serbe. Voir S. Ivanovskaia P., "E.N. Iuzhakova i ee brata", katorga i sylka 1926/1

[5]Bol'shaia entsiklopediia, slovar obshchedostupnykh svedenii po vsem' otracliam' znaniia. S.-Peterburg tipografiia knigoizdatel'skago T-va "prosveshchenie". Ed. Bibliographisches Institut (Meier') Leipzig Vienne et Prosveshchenie SPb.

[6]Russkaia entsiklopediia, russkoe knizhnoe tovarishchestvo "Deiatel' pod red. S.A.Andrianova, E.D. Grimma, A.V. Klossovskago G.B. Khlopina. S. Petersbourg 1911, 20 volumes de prévus, le 11ème (et dernier?) parut en 1914 chez Aktsion. Obshch. "Myravei"

[7]Nastol'nyi entsiklopedicheskii slovar Tva Br. A. i I Granat' i Ko, 6oe dopolnennoe izdanie 1903

[8]En 1908 il publia une thèse de doctorat sur les paysans sans terre en Angleterre sous le pseudonyme d'I. Grei (voir S.V. Belov, op.cit.)

[9]Comparer I.M. Kaufman, Russkie entsiklopedii, Moscou 1960

[10]Evreiskaia entsiklopediia svod' znanii o evristve i ego kultur' v proshlom' i nastoiashchem', Obshchestva dlia nauchnykh' evreiskikh' izdanii i izdatel'stva Brokgaus'-Efron' SPb 1913-? 16bde

[11]Detskaiia entsiklopediia pod red. Iu.N. Vagnera et. al. tipografiia Tva I.D.Sytina Moskva 1914 14vol.

[12]Jeffrey Brooks, Public and Private Values in the Soviet Press, 1921-1928, Slav. Rev.48,1989 p.17: "The Soviet media lacked the broad representativeness of prerevolutionary popular culture. Unchecked by the need to sell what they produced, Soviet publishers ignored popular taste and produced materials unsuitable for the least-educated readers...they wished to instruct rather than to entertain."

 

 

Vedette de l'âge d'argent: Vladimir Ivanovich Vernadskii (1863-1945). A partir de 1905 les cycles économiques de la Russie suivent un autre rythme que ceux de l'Europe occidentale et des États Unis[1]. Cette divergence découle de la politique agraire, d'une restructuration ni vraiment capitaliste, ni libérale des campagnes, des "réformes" qui protègent les seigneurs et crèent le kulak, le nouveau propriétaire des anciennes terres communes. Cette politique est accompagnée d'une "russification" des territoires annexés (Pologne, Finlande, Ukraine...) et d'un renforcement général du chauvinisme grand-russe. Petr Arkadiévitch Stolypin (1863-1911), grand propriétaire de Kovno, gouverneur de Saratov et ministre de l'Intérieur en 1904 ("ministre des déportations politiques"), devient le symbole de cette période. Dans cette Russie "semi-constitutionnelle"[2], partisans du "manifeste" (promettant la constitution) du tsar d'octobre 1905 ("octobristes"), démocrates constitutionnels (K.D.), social-révolutionnaires (S.R.) et social-démocrates (S.D.) "profitent" d'une manière inégale d'un règlement électoral distinguant des classes d'électeurs (seigneurs, bourgeoisie, paysans, ouvriers) pendant qu'un conseil de l'empire et le tsar manipulent le parlement et gouvernent par ordonnances.

En 1911, la grande famine est reçue comme l'échec de la politique agraire - d'autant que les plans stolypiens de colonisation ne réussissent pas. La démission de nombre d'enseignants de l'université de Moscou suite aux actions policières marque un point dans l'opposition de l'intelligentsia libérale. En même temps, l'essor de l'économie capitaliste à travers la production industrielle (notamment de l'armement) reprend et "l'embourgeoisement" du pays, de la société, la "société civile", toujours fragile, fait des progrès. Malgré des initiatives à la Douma, la discrimination légale des juifs, en particulier les restriction de séjour restent en vigueur; au début de la guerre un grand nombre de juifs se voient expulsés de leurs domiciles près des frontières, ou sont pris "en otage" par l'administration militaire.

La hausse économique du début des années 10 dépasse de loin les précédentes: un vrai take off semble se produire. L'industrialisation russe se diversifie, dépasse les quelques secteurs de premières nécessités pour s'étendre aux chemins de fer, à la production du sucre, à l'extraction du pétrole. Les capitaux engagés sont importants, certains en provenance de l' étranger, en particulier de France et de Belgique. Mais les chiffres par tête d'habitant restent toujours très faibles et mettent le succès du capitalisme en perspective.[3] De plus, la distribution du développement industriel et de son administration est loin d'une homogénéisation: les industries du chemin de fer, de la métallurgie sont concentrées à Petrograd, celles du textile et de la Chimie à Moscou, la fabrication de sucre dans la région de Kiev et les mines de manganèse et de charbon en Transcaucasie. Quelques autres centres d'industrie, Warsaw, Riga, Kharkov, Rostov, Baku (déstructions en 1905 dans le conflit entre Azeri et Arméniens), Ivanovo-Vosnesiensk, Jekaterinoslav, Tsaritsyn (Volgograd) ont moins d'importance.

L'efficacité du fonctionnement et de la gestion des chemins de fer pose un problème de fond: aux États Unis et en Europe occidentale les entreprises de transport assumaient une fonction de modèle de gestion moderne; il en était pas question pour l'administration en Russie.

"Paradoxalement, l'Allemagne impériale et les autres pouvoirs vaincus réussissent à éviter la catastrophe économique pendant la guerre, tandis que la Russie victorieuse n'y réussit pas. L'effondrement du réseau des chemins de fer intensifie la crise d'alimentation dans les grandes villes de l'empire et contribue à l'insurrection politique qui porte les Bolcheviks au pouvoir."[4]

Néanmoins, l'empire laisse aux révolutionnaires la cinquième économie du monde et son infrastructure étendue permet des taux de croissance impressionants une fois la guerre civile finie - "plus importants en effet, que ceux du premier plan quinquenal".[5]

Une photo expose un chariot à deux roues dans la plaine ensoleillée. Deux animaux sont attelés : on ne voit qu'un bovin; sur l'autre, à cheval, un moujik; sur le chariot trois hommes, deux devant, un derrière, barbu, en uniforme, coiffé d'une casquette de militaire, accroupi. V.I. Vernadskii s'en va en arba (chariot lourd d'Astrakhan) dans une des provinces transcaucasiennes à la recherche de radioactivité.[6] Nous sommes en 1911 au cours d'une mission officielle de l'Académie. Vladimir Ivanovich, le barbu, a 48 ans. Il est né à Petersbourg l'année de l'insurrection polonaise et il mourra en 1945 quelques mois avant la victoire. 'Un des plus grands hommes de science' et pour quelques uns un 'vrai russe', à ce que j'entends dire[7]. Il a grandi à Kharkov, où son père, Ivan Vassil'evich (1821-1884), ukrainien de petite noblesse, professeur et chercheur au service du gouvernement, a fondé l'"Ekonomist" qu'il dirigera de 1859 à 1864. Il est aussi le directeur de la banque municipale. Ivan Vassil'evich avait été marié à Maria Nikolaevna Shigaeva (1831-1860), économiste et protagoniste de la lutte des femmes pour le droit de vote. Il se remarie à Anna Petrovna Konstantinovich (1837-1898), fille d'un militaire kosaque au rang (chin) de général.[8] Elle est très présente sur les photos de famille publiées,[9] mais mes sources en disent très peu sur elle, sauf qu'elle avait du talent pour la musique et que la chanson ukrainienne animait la maison - ce qui après 1876 deviendrait une infraction. Vladimir avait deux soeurs à peine plus agées que lui. D'après ses notes autobiographiques, un cousin du père, Evgraf Maksimovich Korolenko, militaire à la retraite, athée et philosophe autodidacte a laissé une forte impression spirituelle sur le garçon. (Vladimir Galaktionovich Korolenko, l'écrivain, était un cousin plus éloigné).

En 1875 toute la famille voyage en Europe de l'ouest, en France, dans les Alpes. L'année suivante, elle déménage pour la capitale et Vladimir entre au lycée Alexandre I. La phase pubertaire est marquée par la guerre russo-turque et l'enthousiasme patriotique. Quand il entre à l'université, toujours à Petersbourg, le cercle des amis s'est agrandi. Avec notamment (le prince) Dmitrii I. Shakhovskoi, venu de Varsovie, fils d'un général; il sera appellé en 1885 par Fedor Rodichev à organiser l'éducation à Ves'egonsk/Tver où il s'habillera et travaillera comme un moujik.[10]

En 1882 Vernadskii est élu président d'un nouveau cercle universitaire de lectures scientifiques, dans lequel ses amis forment un noyau. Après le régicide et face à la situation politique, les jeunes amis esquissent le plan d'une communauté, Priyutino (priyut = abris)[11]. Très idéaliste, très ascète, élitiste, "chrétien-de-gauche"[12]. Le côté matériel du plan était d'acheter des terres, ce qui n'a jamais été réalisé. Fin 1885, William Frey, prophète anglo-américain de la vie communautaire, venu pour rencontrer Lev Tolstoi, fut l'attraction de quelques soirées petersbourgoises. Priyutino se constitua alors formellement. Les frères Sergei et Fyodor Ol'denburg, Ivan et Maria Grevs[13], Vernadskii et ses amis d'avant, Andrei Krasnov, le biologiste et Alexandr A. Kornilov, l'historien, Shakhovskoi, la soeur de Maria Grevs, E.S. Zarudnia[14] et sa cousine, Natalia.E. Staritskaia en signèrent le code de bonne conduite: le travail, la pauvreté, la solidarité, la vie ouverte. Réunion annuelle le dernier jour de l'an. Lettre d'excuse obligatoire en cas d'absence. Il semble que cette "fraternité" - d'ailleurs peu originale à l'époque - a effectivement servi comme base d'action à plusieurs reprises et n'a jamais été abandonnée. Une des premières actions comme initiation à la vie politique fut d'organiser les secours dans la province de Tambov lors de la famine en 1892.[15]

Depuis 1885 Vernadskii travaillait comme chercheur-fonctionnaire au cabinet de minéralogie à Petersbourg. De la même année date son mariage avec Natalya Egorovna Staritskaya, fille du président de la section des lois du sénat. Leur fils Georgi, futur historien, est né en 1887; onze ans plus tard suivra Nina, future psychanalyste, qui dira de son père "Father could understand everything".[16] Pendant deux ans, de 1887 à 1889 le jeune minéralogue et cristallographe fut envoyé en mission à l'étranger. Il fit le tour des laboratoires et acquit des connaissances utiles. Naples, Munich, Londres, mais surtout Paris, l'école des mines, le collège de France. Dokuchaev le chargea de surveiller les travaux de l'exposition universelle de 1889.

De retour en Russie, il enseigne à l'université de Moscou à côté d'Alexandre Petrovich Pavlov (1854-1929, le frère cadet du "réflexologue") et part à l'ouest presque chaque année pour des séjours de quelques semaines[17]. Sous l'égide de Dokuchaev il fait des recherches pédologiques dans le district de Kremenchugo, financées par la zemstvo de Poltava. En 1897 il soutient sa thèse de doctorat sur les phénomènes de glissements en matière cristalline. Nommé professeur, il sera un savant prolifique dans plusieurs domaines. La liste de publications indique nombre de sujets : pédologie, cristallographie, minéralogie, géochimie, radiogéologie, biogéochimie, ressources géologiques, matières cosmiques, eaux naturelles, histoire de science, philosophie des sciences, organisation des sciences, travaux journalistiques[18]. En 1892, au moment où la Sonate à Kreutzer de Lev Tolstoi fait scandale[19], Vernadskii s'exprime - ce qui peut surprendre -, ainsi:

"Je ne comprends jamais la distinction entre l'amour "sensuel", animal et une sorte d'amour spirituel ou idéal. Notre conception du sensuel, de l'animal me semble une chose vraiment ridicule. Il n'y a qu'une chose importante: à quelle hauteur se trouve la personalité des deux qui s'aiment et jusqu'où sont-ils égaux... Il est temps, cessons de regarder le "corps" comme quelque chose d'abominable, débarassons nous de la division édroite, chrétienne (ou monastique) entre corps et esprit. La vraie vie spirituelle, le vrai côté de la vie, celui à hauts principes, devrait profiter des meilleurs parts des deux, du corps et de l'esprit."[20]

Vernadskii, pour qui l'histoire fut toujours un instrument de combat - faits égal vérités, donc un réservoir de vérités -, avait pris connaissance des travaux de Dragomanov (donc aussi de Podolinsky) du temps de la Hromada. Les deux hommes, le jeune et son aîné de 22 ans, le vétéran de la cause ukrainienne mort prématurement en 1895, se sont rencontrés (à Paris en 1888), se sont écrits des lettres quand Dragomanov avait finalement retrouvé un poste de professeur à Sofia. Vernadskii prépare son rôle politique de spécialiste pour l'éducation supérieure et l'orientation de la recherche. Le minéralogue publie en 1902: Sur la conception scientifique du monde; des questions de philosophie et de psychologie, 54 pages de conférences universitaires. Puis vient 1905.

37 ans auparavant, en mars 1878 sur l'initiative d'Ivan Ilich Petrunkevich, leader de la majorité du zemstvo de Chernigov, les constitutionalistes de Chernigov, Tver', Khar'kov et Kiev se recontrèrent dans la clandestinité pour la première fois. Un début de mouvement libéral en Russie. L'enthousiasme est coupé trois ans plus tard. Fedor Ismailovich Rodichev (1854-1933), propriétaire à Ves'egonsk, maréchal de la noblesse, se souvient de la déception qu'apportèrent les années 80. Après l'échec de la commission Kakhanov pour la réforme de l'administration locale en 1885 et la révocation des juges de paix suite aux statuts de 1890 et 1892, il finit par quitter sa fonction de maréchal. L'engagement de Rodichev dans le zemstvo de Tver' date de 1878. Déjà cette province était marquée par une tradition libérale établie par les frères cadets de Mikhail Bakunin, Pavel et Alexandre et par le médecin M.I. Petrunkevich, frère d'Ivan. En 1894, Rodichev envoie une fameuse lettre ouverte du zemstvo de Tver' - avec l'approbation de la majorité - à Nicolas II, ce qui lui coûte ses fonctions. En 1901 il signe une protestation contre l'action brutale de la police lors de la manifestation devant la cathédrale de Kazan, ce qui lui attire des ennuis sérieux. Pour les mêmes faits A.A. Kornilov fut exilé, et nous le retrouvons à Paris, travaillant avec Petr Berngardovich Struve à l'Ozvobozhdenie. Rodichev participe à la réunion du noyau du Syndicat de la Libération à Schaffhausen en 1903 et s'active surtout auprès des constitutionalistes des zemstvos. Quand en 1905 se constitue un syndicat des syndicats, avec à la tête Miliukov, Rodichev y participe; quand en octobre les deux groupes, le Syndicat des Constitutionalistes des zemstvo et le Syndicat de la Libération forment le parti des Démocrates Constitutionels (KD) il en est aussi, et en Janvier 1906 il est élu membre du comité central. Vernadskii fut l'un des autres élus de ce comité. Pour sa dernière élection en 1917, il obtiendra le plus grand nombre de votes de tous.[21] A.A. Kornilov fut secrétaire du comité central (de 1905 à 1908). Le parti réunit également les Ol'denburg et Shakhovskoi.

L'orientaliste Sergei Ol'denburg devient 'sécrétaire perpétuel' de l'académie, un poste qu'il gardera jusqu'en 1927. En 1906, 1907 et encore une fois en 1913, Vernadski est élu au Conseil d'Etat au titre de l'un des deux délégués universitaires et académiques. Son élection à l'académie, comme membre correspondant date de 1908; il sera consacré académicien en 1912. Il publie alors des articles et des discours officiels dans Russkie vedemosti, Rech et Nov', ou ailleurs. A partir de 1910 il s'engage publiquement dans la prospection du radium.[22] De Paris à Moscou cette substance miraculeuse deviendra une affaire très populaire et sans qu'on le sache alors, après les rayons X, la deuxième catastrophe radio-cancérologique. En 1911, les protestations contre la répression culminent avec l'exode d'une grande partie des enseignants de l'université de Moscou, dont Vernadskii. Dorénavant, il ne travaillera que dans le cadre de l'académie. S'il ne se trouve pas sur le terrain, s'il ne voyage pas à l'étranger et si les affaires publiques ne l'appellent pas à la capitale, il séjourne près de Poltava, à proximité de ses beaux-parents. En 1913 Madame et Monsieur les "priyutiniens" font construire une datcha à Shishaki/Poltava.

La culture liée au libéralisme caractérise cette période entre 1894 et la révolution de 1905 puis l'arrestation des membres de l'opposition de la deuxième Duma ("coup d'état de Stolypine") en juillet 1907, l'assassinat de Stolypine en 1911, la guerre de 1914. On l'appellera la période de "l'âge d'argent."[23] Les Rodichev, Vernadskii, Ol'denburg en sont acteurs comme les Shekhtel, les Akhmatova, Bely, Briusov, Ivanov et Tsvetaieva, Medtner, Merezhkovski et Berdiaev, Serov, Levitan, Rerikh et Vrubel, Skriabin et Rakhmaninov, Shaliapin, Diaguilev, Stanislavski, Komissarshevskaia. Cette effervescence culturelle semble un signe, certes, de la force du libéralisme. Mais elle rappelle une 'danse sur le volcan' et ressemble à un feu de paille au vu de l'échec politique du libéralisme.

Fedor Stepun entreprend le tour des villes de 1910 à 1914, engagé par le Bureau de lecteurs pour la province, présidé par Iuli Aikhenvald (1872-1928). Ce bureau, d'après Stepun, fut une extension "un peu injustifiée" de la Société pour la divulgation de connaisances techniques. Marqué par l'horizon culturel et personnel de l'époque, Stepun distingue trois orientations virulentes:[24] une reprise plus politisée des slavophiles pour la rénovation religieuse contre le "cléricalisme réactionnaire du Synode" (à noter un certain parallèle avec le mouvement pour la Volkskirche dans le protestantisme allemand); un regain de l'occidentalisme, sauf dans son côté politique, par le biais du symbolisme,[25] d'une esthétique autonome, voire élitiste, dirígée contre une pratique naturaliste, perçue trop vulgaire et didactique; et dans les milieus universitaires, tout simplement une ouverture, la rupture radicale avec la tradition pétrifiée. Bref, le libéralisme exprime à la fois une opposition à l'autocratie et la crainte d'une prise de pouvoir incontrolable par les masses, vue la faiblesse de la société civile et le progrès insuffisant de ses programmes pédagogiques. Selon Stepun, 20 à 30 ans de plus de culture libérale auraient "guéri" la Russie de son passé autocrate; à l'époque règnait une trop grande légèreté, une trop grande assurance dans les chances à gagner le pouvoir. Légèreté de Miliukov après le manifeste d'octobre 1907:

"Rien n'a changé, la lutte contre le gouvernement continue"; légèreté également de Rodichev, l'idole publique:

"Qui va contre le peuple, par la force du peuple périra"[26].

Stepun, le chrétien rénovateur, affiche sa notion du politique en affirmant que dans la vie publique la prépondérance du politique annonce la catastrophe.

Quand la misère politique allemande fait éclater la guerre de 1914, Vernadskii mobilise la science. En 1915 un comité de l'académie pour la prospection des ressources naturelles, à l'époque d'abord minéralogiques fut créé. Vernadskii et le géologue Alexandr Petrovich Karpinskii (1847-1936) (et le botaniste Famintsin?) animent la KEPS, la Komissii po izucheniiu estestvennykh proizvoditel'nykh sil Rossii. Vernadskii dira plus tard, que le travail pour la KEPS l'avait mis en contact avec une multitude de choses. Ce travail et la guerre lui avaient donné l'idée synthétique de son oeuvre de chercheur, celle de la pensée (mysl') scientifique et du travail scientifique comme force géologique dans la biosphère ou simplement celle de la pensée scientifique comme phénomène planétaire.

En 1917, Rodichev appelle à la guerre de toutes ses forces. Au printemps, à la demande de Maxime Gorki, Vernadskii participe à l'Association libre pour le développement et la divulgation des sciences positives qui réunit de nombreux autres chercheurs. En été Sergei Ol'denburg entre au cabinet Kerenski. En deuxième ligne, Dmitri Shakhovskoi et Vladimir Vernadski y participent également. En Octobre - tandis que Rodichev doit se cacher puis émigrer - Vernadskii part en Ukraine. Ol'denburg et Shakhovskoi décident de rester; le dernier s'engage dans l'organisation des coopératives à Moscou. Le 19 juillet 1917, avant d'aller à Petrograd, Vernadskii écrit de la datcha à sa femme. Il essaye d'esquisser le plan de sa future recherche, des idées qu'il poursuit depuis dix ans:

"Déjà j'ai écrit 40 pages... d'un côté, il me semble que la recherche, et le vrai travail scientifique, c'est l'expérience, l'analyse, prendre des mesures, de nouvelles données, ce n'est pas la généralisation. Mais maintenant, le principal, le tout nouveau c'est la généralisation."

Cette généralisation est le concept de la bio-géochimie.

De retour à Poltava en Novembre, Vernadskii reprend ses écritures sur la"matière vivante". Il fonde une Société des amateurs de la Nature, qui s'adresse aux écoles, et s'occupe de la station d'agriculture expérimentale pendant l'occupation allemande. Fin mai, toujours sous l'occupation, il se rend à Kiev[27]. L'Ukraine indépendante organise la science. Vernadskii à titre d'"expert" nomme l'orientaliste V.L. Modzalevskii sécrétaire du comité préparatoire pour la fondation d'une académie et le jeune géologue B.L. Lichkov sécrétaire d'un comité pour l'éducation supérieure. Il appelle également l'orientaliste A.E. Krymskii, qui arrive de Zvenigorodok accompagné d'un wagon de livres. Le premier comité réunit entre autres le physicochimiste V.A. Kistiakovskii, le géologue P.A. Tutkovskii, l'ingénieur S.P. Timoshenko, l'économiste M.I. Tugan-Baranovskii, l'historien d'art G.G. Pavlutskii, le philologue E.K. Timchenko, le physicien I.I. Kosonogov, le biologiste N.F. Kashchenko.

Fin novembre 1918 Vernadskii est élu président de la nouvelle académie, et Krimskii, son sécrétaire permanent. L'académie se met au travail. Vernadskii établit des contacts officiels avec l'académie de Petrograd et la KEPS. Fersmann vient en mission à Kiev : on discute le projet de barrages sur le Dnepr. La guerre continue. Vernadskii négocie avec le gouvernement de Denikin à Rostov. En novembre 1919 il se rend en Crimée, où l'attend sa famille. En janvier 1920 il tombe gravement malade de la typhoïde (épidémique). A peine rétabli, il enseigne à Simféropol où il est élu recteur de l'université. En novembre 1920 les bolsheviks arrivent en Crimée, l'administration de Bela Kun s'installe.

"Vernadskii collaborait activement avec le comité militaire révolutionnaire.". "Le pouvoir soviétique combat systématiquement la misère économique et l'utilisation des richesses naturelles du pays a commencé à grand échelle,"[28]

écrit-il à Kun et il lui propose la prospection du radium.

Fin février 1921 Vernadskii se trouve en route pour Petrograd[29]. A Simféropol, Sergei Nikolaevich Bulgakov lui avait passé le livre de Pavel Alexandrovich Florenski, Stolp i utverzhdenie istiny, paru en 1914. Pendant le voyage Vernadskii note:

"Le livre me semble très intéressant. J'estime tellement le travail original sous quelque forme que ce soit. Voici l'impression d'une forte personnalité originale." A la fin de quelques extraits, il remarque: "Par rapport à la psychologie des masses: "Une réunion politique n'est jamais loin d'une cuisine de sorcière, on comprend que les diables s'installent chez les participants"(Florenskii, 1914, 699)."[30]

En 1921, Pavel Florenski (1882-1937), l'ami de Bely, enseigne les sciences à Sergiiev Posad, prépare un livre "Le chiffre comme forme", et participe à la recherche électro-technique aussi bien dans l'usine "Karbolit" à Moscou que dans le cadre de l'administration de l'électro-industrie auprès du Soviet Suprème, dirigé par Lev Trotskii.

En Avril 1921 Vernadskii écrit à Krymskii, qu'il imagine mal finir son livre sur la biogéochimie à Kiev. Il reste formellement président de l'académie ukrainienne jusqu'à la fin de 1921, et le 1. janvier 1922 il est nommé directeur du nouvel institut de radium. En mai 1922 il part en mission à l'ouest.

J'ai insisté sur nombre de détails pour mieux faire comprendre quelle science sera bâtie avec la "reconstruction des rapport sociaux" après 1917. Se profile le phénomène de personnes qui pratiquent une "diastase" théologique et morale. Ainsi Florenski en 1927:

"et j'ai toujours fuit la politique, plus même, j'ai toujours insisté que je considére nuisible pour la société, quand les hommes de la science, appelés à être des experts sans haine et sans passion, participent à la lutte politique. Jamais de ma vie je n'appartiendrai à un parti politique."


[1]D'après Thomas C. Owen, loc cit., p.821 ce fait à été constaté pour la première fois en 1925 par l'économiste soviétique Sergei A. Pervushin dans: Khoziaistvennaia kon'iunktura: vvedenie v izuchenie dinamiki russkogo narodnogo khosiaistva za polveka, Moscou 1925, p.184-213.

[2] voir Thomas C. Owen, loc. cit., p.812.

[3] Ibid., p.812.

[4] Ibid., p.823.

[5] Ibid., p.823.

[6]E.V. Mukhina, Stranitsy biografii v fotografiiakh, Nauka v SSSR No 3, 1988 p.36

[7]Pour la grandeur voir la préface dans A.V. Lapo, Traces of Bygone Biospheres, Moscou (Mir) 1982 (1979 pour l'édition russe), en ce qui concerne sa spécificité russe, (il est d'origine ukrainienne?) l'anachronisme d'une partie de ses propres vues donne libre cours à de telles interprétations.

[8]K.M. Sytnik, E.M. Apanovich, S.M. Stoiko, V. I. Vernadskii, zhizn' i deiatel'nost' na Ukraine, Kiev (Naukova dumka) 1988, p.19

[9]Ibid., p.31; D.B. Oreshkin, Ego laboratoriei byla vsia zemlia, Nauka v SSSR No 4, 1988, p.70, 77; R.K. Balandin, Vladimir Vernadsky, Moscou (Mir) 1982, "Parents of V.I. Vernadsky...1862"

[10]Kermit E. McKenzie, op.cit., p.xxii

[11]George Vernadsky, "Bratstvo 'Priiutino'", Novyi Zhurnal 93 (1968) pp.147-171; 95 (1969) pp.202-215; 96 (1969) pp.153-171; 97 (1969), pp.150-153

[12]Autour de l'idéal chrétien de sobornost'. Voir Vadim M. Borisov, Felix F. Perchenok, Arsenii B. Roginsky, Community as the Source of Vernadsky's Concept of Noosphere,Configurations, 1993, 3: 415-438, p.

[13]Cf. E. Tch. Skrisinskaia, "Ivan Michailovich Grevs", M.-L., 1946; B. S. Kaganovich, Vokrug "Ocherkov i istorii ruskogo zemlevladeniia" I.M. Grevse" dans Politicheskie struktury ..., L. 1990

[14]Depuis 1880 Fedor Rodichev était marié avec Ekaterina Aleksandrovna Svechina de la famille des Zarudnyi.

[15]Ibid., p.429

16]Nina Vladimirovna Toll-Vernadskaia, cité dans A.V. Lapo, op.cit., p.9

[17]A.P. Iushkevich, F.T.Ianshina, "V.I. Vernadskii i uchenye Frantsii"

[18]F.T.Ianshina, S.N. Zhidovinov, Bibliografiia sochinenii akademika V.I. Vernadskogo (spravochnik) Moscou (Nauka) 1991

[19]Voir Laura Engelstein, op.cit. p.218

[20]Cité dans Lapo, op.cit., p.13, traduit de l'anglais.

[21]Kermit E. McKenzie, op.cit; L'article très informatif cite de très nombreux travaux relatifs au mouvement libéral et ses agents de 1905, dont: Shmuel Galai, The Liberation Movement in Russia, 1900-1905, New York, London (Cambridge Univ. Press) 1973; Charles E. Timberlake, éd., Essays on Russian Liberalism, Columbia, Univ. of Missouri Press, 1972; V.V. Veselovskii, Istoricheskii ocherk deiatel'nosti zemslikh uchrezhdenii Tverskoi gubernii (1864-1913) Tver', 1914; I.K. Gudz', P.A. Korsakov, Tver', 1909; A. Tyrkova-Vil'iams, Na putiakh k svobode New York, 1952

[22]O neobkhodimosti issledovaniia radioaktivnykh mineralov Rossiskoi imperii. SPb, 1911, 58 p. et: Zadacha dnia v oblasti radiia (conférence à l'académie, le 29 déc. 1910) Izv. Imp. Akad. Nauk. Sér.6., vol.5, No 1, p.61 à 72

[23]Pour une présentation approximative voir Marc Slonim, From Chekhov to the revolution, Russian Literature 1900-1917, New York (Oxford Univ. Press), 1962, p.160

[24]Fedor Stepun, Vergangenes und Unvergängliches. Aus meinem Leben, Erster Teil 1884-1914, München (Kösel) 1947, p.309. La narration de Stepun malgré son discours anti-antisémite et anti-nazi n'est pas libre de sous-entendus racistes. Précisons que le texte fut écrit en 1940. Sur un autre plan, sa description de G.G. Spet caractérise l'auteur:"nihilisme typiquement russe," "incapable de donner la nourriture spirituelle, dont la Russie prérévolutionnaire avait tellement besoin."(op.cit., p.220)

[25]L'auteur distingue le symbolisme russe par son classicisme: une poétique dans la ligne de Tutchev, Goethe. (remarque p. 315: Margarita Vassilevna Sabashnikova traduisait Maitre Eckehart)

[26]Fedor Stepun, op. cit., p.351

[27]Voir K.M. Sytnik, E.M. Apanovich, S.M. Stoiko, V.I. Vernadskii, Zhisn' i deiatel'nost' na Ukraine, Kiev (Naukova Dumka), 1988.p.34 à 37; l'ouvrage n'informe qu'insuffisamment sur la situation en Ukraine: "la marionnette de l'Hetman Skoropadski"règne entre la paix de Brest (3/3/18) et la révolution en Allemagne (début novembre). Puis s'établit un directoire nationaliste, petit-bourgeois...

[28]Ibid., p.

[29]Ibid.,p.89 à 92; Kendall E. Bailes cite Georges Vernadsky (Bratsvo..., loc.cit.p.229,230) et Nina Vernadskaia (Vospominaniia, unpublished, Archives of the Hoover Institution, Stanford) pour plus de détails: Vernadskii fut persuadé par des étudiants de rester, quand "les blancs," dont Georges, s'évacuaient. Lui, sa femme et sa fille furent ensuite "dispatched under Cheka guard to Moscow by special train, where he was released and asked to resume his position with the Academy of Sciences." (voir Kendall E. Bailes, "Science, Philosophy and Politics in Soviet History: The Case of Vladimir Vernadskii", The Russian Review, , , p.282) Les Vernadskii en train, sous arrêt, "fondements et institutions de la vérité" comme sujet de reflexion....

[30]P.V. Florenskii, "V.I. Vernadskii i sem'ia Florenskikh 1930-1941 gg.", Biulleten' komissii po razrabotke nauchnogo naclediia akademika V.I. Vernadskogo No.11, 1993, p.3