La mise en place du progrès technique.

 

Cadres et formation. L'industrialisation arrivait par l'industrie lourde, par la machine à vapeur, par la construction de chemins de fer et de ponts en fonte. L'empire russe avait sa fonderie et depuis la construction de la première ligne de chemin de fer (Petersbourg-Moscou) en 1842, son usine de locomotives et de wagons - la fameuse usine Alexandrov à Petersbourg, plus tard pépinière de la révolution (avec l'usine Putilov à Ekateringof, datant de 1801, dont elle partageait les origines de fabrication de canons) et nommée "Proletarski zavod" dès 1923.[1] L'Etat possédait et dirigeait ce secteur de l'industrie. Une société technique russe (Russkoe tekhnicheskoe obshchestvo RTO) date de 1866, une section électrotechnique fut fondée en 1879, la section des chemins de fer en 1881[2].

La science russe était organisée selon le modèle français du premier empire[3]. L'administration tsariste sévissait sur l'éducation des élites du pays à une époque où sciences et industries débutaient en mariage. Pendant la deuxième moitié du 19ème siècle, les institutions allemandes gagnèrent une réputation d'exemplarité. Surtout, depuis qu'en Allemagne la fabrication des couleurs synthétiques était devenue une branche-clef de l'industrialisation. Le statut universitaire de 1863 (dit du ministre Golovin) représenta un pas vers une plus grande autonomie de l'éducation supérieure. La rigidité du ministère Tolstoi provoqua, en partie au moins, les grands troubles universitaires de 1874, où les étudiants réclamaient le droit d'association, la publicité des cours, l'admission des femmes. 10 ans plus tard la loi de 1884 envisagea un contrôle plus strict des universités et de la sélection des étudiants par un système de rétributions et de bourses. Elle prescrivit que, comme en Allemagne, les professeurs soient nommés par le ministre (et le recteur par le tsar lui-même). La liberté de réunion fut interdite aux étudiants et la discipline controlée par un inspecteur et sa garde d'auxiliaires. Comme en Allemagne encore, les étudiants payaient une rétribution aux professeurs dont ils suivaient les cours. Ceux-ci recevaient un traitement annuel fixe de 3000 roubles - de 4500 roubles à Tomsk, où l'université nouvelle, fondée en 1889, recrutait plus difficilement son personnel. En 1888, sur 5705 étudiants, 4678 recevaient une subvention, d'une manière ou de l'autre[4]. Résultat de la loi de 1884: les études deviennent plus sérieuses, plus fonctionnelles pour la formation de bons spécialistes. En outre, - un rapporteur de l'époque nous le rapelle:

"Comme les titres universitaires ne sont pas exigés pour arriver aux fonctions d'Etat, les familles nobles préfèrent envoyer leurs fils aux écoles privilégiées qui dépendent de certains ministères, notamment de celui de la Guerre. Sous le rapport de l'enseignement ce ministère forme comme un monde à part; ses écoles présentent un système complet par elles mêmes. L'enseignement supérieur y est représenté par des académies militaires (d'état-major, de médecine et de chirurgie, de droit militaire). Puis viennent les Ecoles du génie et de l'artillerie..."[5]

Parmi les autres institutions qui dépendaient directement d'un ministère, l'institut des communications produisit entre 1865 et 1900, 2487 puteitsi; celui des mines entre 1866 et 1900, 1069 ingénieurs et l'institut technologique de Petersbourg 2924 spécialistes pendant la même période. L'augmentation de la demande pendant les années 90 aboutit à une multiplication des écoles techniques: à celles de Moscou (1869) et de Kharkov (1885) s'en ajoutèrent d'autres à Riga , à Kiev et à Varsovie, à Tomsk, à Petersbourg, à Ekaterinoslav[6].

Avec la réforme universitaire de 1884 l'Etat remet au pas la formation scientifique. La Russie est passée, en 1880, par sa première phase d'investissements industriels d'une certaine envergure[7]: en témoigne la montée rapide du nombre de banques commerciales pendant les années 70[8]. Jusqu'au "roll back" de 1889 la juridiction de base, civile et pénale, selon la loi de 1864 est assurée par les juges de paix (mirovye soudi), des magistrats électifs choisis parmi les notables du ressort, élus pour trois ans par le conseil du district (uezdnoe sobranie) ou par le zemstvo de province (gubernskoe zemskoe sobranie). Ils appartiennent à la 5e classe du chin (conseillers d'Etat au rang de colonel), doivent posséder une fortune précisée par la loi et reçoivent un traitement de 1500 à 2200 roubles auquel ils peuvent renoncer contre certains privilèges. Ils ont une compétence fort étendue. Au civil ils connaissent de toutes les affaires jusqu'à concurrence de 500 roubles. Le code général est celui de 1835, prescrit par les quinze gros volumes du Svod zakonov, mais plusieurs territoires comme la Pologne, les provinces baltes, la Finlande ont gardé leurs propres règlements. S'y rajoutent les "lois" sous forme russe, les décrets du souverain.[9]

La crise politique qui suit la première vague de modernisation s'étend de la fin de la guerre serbo-turque en 1878 jusqu'au régicide de 1881 et au delà. Le nouveau régime s'annonce par des pogroms dans le sud, d'abord à Elizavetgrad lors de pessah 1881[10]. L'enthousiasme pratique et théorique, pour l'éducation du narod dans les campagnes, déclanché grâce aux nouvelles écoles "laïques" des zemstvo (11000 des 22600 écoles crées sous Alexandre II)[11] ou avec les travaux et l'influence de Nikolai A. Korf[12] (1834-1883), ou ceux de Pavel Korsakov[13] change de cap; la répression politique du régime d'Alexandre III nourrit un sectarisme radical aussi bien religieux que politique. En même temps le capital lance les chemins de fer et l'industrie lourde; le nombre de travailleurs industriels monte à 1,4 Millions en 1886[14]; la population s'accroît de 1,37% par an, de 63 millions en 1867 à 92 millions en 1896.[15] Norman Naimark a souligné la complexité et la rapidité du développement de la Russie entre 1881 et 1894.[16] Nikolai Khristianovich Bunge (1823-1895) fut ministre des Finances de 1881 à 1886. Il préconisa et réalisa l'abolition de la capitation, la baisse des impôts directs et une réforme des impôts fonciers. La discussion autour des impôts indirects (alumettes, tabac, sucre, alcool, kérosène à partir de 1888), considérés comme peu sociaux,[17] se prolongea. Bunge favorisa la taxation directe, sur le revenu. L'impôt sur le sel fut aboli en 1881; un impôt sur les profits des capitaux fut introduit en 1885. Les revenus de l'Etat qui montèrent de 205% entre 1860 et 1900 restèrent inchangés de 1881 à 1886. Bunge est considéré comme "l'ami des paysans".[18] D'après Peter Gatrell[19] il était un "chinovnik" peu ordinaire, voire marginal, qui au delà de ses propres activités exerça une grande influence sur Sergei Iulevich Witte (1840-1915). Commence un déplacement des ressources de l'Etat vers les zones urbanisées et les secteurs industriels et dynamiques.


[1]Pour l'histoire de cette usine voir P.E. Bezruchnik, Stoletnii gigant, Leningrad 1929. Mes remerciement à Yves Cohen, qui m'a indiqué ce travail et m'a fait cadeau d'une copie du texte.

[2]V.R. Leikina-Svirskaia, Intelligentsia v rossii vo vtoroi polovine XIX veka, Moscou (Mysl) 1971, p.132

[3]Voir Irina et Dmitri Gusevich, "Les contacts Franco-Russes dans le monde de l'enseignement supérieur technique et de l'art de l'ingénieur", Cah. du Monde russe et soviétique, 34 (3) 1993, p.345

[4]Voir G. Lejeal, Instruction publique. - Universités et Ecoles, dans L. Delavaud et.al., La Russie, Paris (Larousse) 1900

[5]Ibid., p. 247

[6]Voir V.R. Leikina-Svirskaia, loc.cit., p. 114-132

[7]R. Portal, "Das Problem einer industriellen Revolution in Rußland", Forsch. z. Osteur. Gesch. 1, 1954, p.209 s.

[8]Thomas C. Owen, "The Population Ecology of Corporations in the Russian Empire, 1700-1914", Slavic Rev. no 4 (Winter 1991), diagr.p.817.

[9]Voir Ernest Lehr, Droit public. - Organisation politique, administration et judiciaire, dans L. Delavaud et.al. La Russie, Paris (Larousse) 1900

[10]Pour l'attitude du tsar voir S.M.v. Propper, Was nicht in die Zeitung kam. Erinnerungen des Chefredakteurs der Birschewyja wedomosti, Frankfurt (Societäts) 1929, p.117

[11]René Girault, Marc Ferro, De la Russie à l'URSS. L'histoire de la Russie de 1850 à nos jours, Paris 1989.

[12]Pour un résumé voir Ben Eklof, "Worlds in Conflict: Patriarchal Authority, Discipline and the Russian School, 1861-1914", Slavic Rev. no 4 (Winter 1991), p.792.

[13]Pavel A. Korsakov, l'ami de Fedor Rodichev, arrangea la première des réunions régulières des instituteurs dans le district de Ves'egonsk/Tver', où, en 1878 déjà chacun des 24 volosti avait son école. (Kermit E. McKenzie, Biographical Sketch dans: Fedor Ismailovich Rodichev, Vospominanie i ocherki o russkom liberalizme, Newtonville, Ma, 1983, p.xxi)

[14]Lionel Kochan, Russia in Revolution 1890-1918, London 1966, S.8.

[15]ibid, S.3

[16]Voir Norman M. Naimark, Terrorists and social democrats, Boston (Harvard) 1983, l'introduction et p. 23 à 29

[17]voir la thèse de Ianshul citée par Alberto Masoero dans "Russian Economists Studying Abroad, 1860-1900", 4me rencontre ISF-MSH, Paris 27-29 mai 1993

[18]Stefan Plaggenborg, "Tax Policy and the Question of Peasant Poverty During the Industrialisation, 1881-1905", 4me rencontre ISF-MSH Paris, 27-29 Mai 1993

[19]Peter Gatrell, "Economic Culture and Economic Policy in Russia, c. 1861-1917", 4me rencontre ISF-MSH, Paris 27-29 Mai 1993

 

 

Vassili Vassilevich Dokuchaev et "le charbon de la Russie"Les sociétés cosmographiques du 17ème (Vénice) et 18ème siècles (Nuremberg) s'étaient donné des buts commerciaux. Quand au 19ème siècle des sociétés géographiques se créent dans les capitales de l'Europe (Paris 1821, Berlin 1828, Londres 1830, Petersbourg 1845), elles servent, à côté d'organisations similaires d'ethnologues, à la prospection coloniale; en même temps, leurs membres pensent en catégories stratégiques et militaires. Or, selon la formule d'Yves Lacoste: "La géographie, c'est d'abord la guerre." Géographes et géologues se sont joints dans l'organisation de la prospection des richesses naturelles, des matières premières, de l'or et du fer à l'or noir, le charbon.[1]

La terre était la première des richesses de la Russie. Il a été dit que

"le Chernozem, la terre noire, est à la Russie, ce que le charbon est à l'Angleterre."[2]

Depuis 1865 des spécialistes d'agronomie étaient formés à l'institut de pédologie à Petersbourg; en 1877 l'institut des forêts ouvre ses portes et de 1865 à 1900 au total 3799 spécialistes quittent les deux écoles. Mais la Russie ne produisait pas assez d'agronomes[3]. Et le plus connu des spécialistes, mis en mouvement et utilisé pour la propagande d'une science russe, V.V. Dokuchaev, n'était pas un agronome. Il appartenait à la génération d'un Il'ia Repin (1844-1930), "peintre de cour"[4] sous tous les régimes de sa vie (aux peintres, au contraire des écrivains, la Russie offrait comme aux savants et scientifiques l'échelle du chin, l'ascension graduelle des privilèges)[5]

"De 1875 à 1883, un Russe, Vassili Vassilievitch Dokuchaev, apporte une vision beaucoup plus complète de l'objet-sol qui déclenchera, par la suite, tout un champ de recherches nouvelles."[6]

Dokuchaev fut l'un des innovateurs dont une agriculture industrialisée avait besoin. Les intéressés ont su se trouver leur homme. Né en 1846 à Miliukovo près de Smolensk, où son père représentait l'Eglise orthodoxe, il fit ses études à Petersbourg, fut nommé conservateur du cabinet de minéralogie de la capitale en 1872 et commença ainsi une carrière de fonctionnaire d'Etat. Au cours de trois expéditions du temps de la guerre russo-turque dans les années 1877 à 1879, il parcourut - dit-on - 10 000 kms à pied, le sud, les régions "colonisées" de l'empire, l'Ukraine. Il collectionnait des centaines d' échantillons de sol, dont une trentaine fut analysée à l'université de Derpt (Tartu). Le reste devait être traîté à l'étranger, l'empire à l'époque manquait de capacités logistiques dans ce domaine. Les résultats furent significatifs pour le développement d'une agriculture industrielle, pour l'afflux de capitaux.

Par la suite l'école de Dokuchaev réussit à s'imposer lors d'expositions mondiales et universelles: Grand Prix à Paris en 1889, un bloc de Chernozem de huit mètres cube provenant de Voronezh figurait en bonne place à l'exposition universelle. En 1899, cinquante ans après les premières cartes des sols de la Russie dressées par le géographe Vesselovski, le journal Pochvovedenie (Connaissance des sols, pédologie) fut lancé. Dokuchaev mourut en 1903; en 1954 une ville de la région du Donjets fut baptisée Dokuchaevsk.


[1]Depuis 1871, suite à la politique coloniale, les chiffres des adhérents des sociétés géographiques étaient en hausse. En 1892 à la société impériale fondée en 1845 par Middendorf et qui comptait parmi ses membres des savants connus comme Baer, Gelmers, Krusenstern, V.Ia. Struve, Wrangel, s'étaient jointes onze autres associations locales. L'ensemble annonçait 1500 membres. (Brokgaus-Efron, article "geogr. obshch'vo", signé par Iu. Shokal'skii). Inévitablement ces associations furent des lieux de rencontres et de rassemblements politiques. Le congrès de Kiev en 1873 est entré dans l'histoire comme haut-lieu de la narodnichestvo.

[2]Voir Jean Boulaine, Histoire des pédologues et de la Science des Sols, Paris INRA 1989, p.112

[3]V.R. Leikina-Svirskaia, loc.cit., p.124

[4]Merci à B.S.Kaganovich pour sa note en marge: "Mne kazhetsia, chto ne sovsem tak" ("il me semble, que ce n'est pas tout à fait juste")

[5]Voir Elizabeth Kridl Valkenier, "Politics in Russian Art: The Case of Repin", The Russian Review 1978? p.21: "Nor did Repin find it fit to reject the ever higher civil service ranks, the regime awarded him over the years"

[6]Ibid., p.107

 

 

Sémiotisation alternative: Serge Podolinsky (1850-1891). En juin 1880, le mensuel Slovoà Petersbourg, fondé deux ans auparavant, publie - page 135 à 211 -, "Le travail de l'homme et son rapport à la répartition de l'énergie" de S. Podolinsky[1]. Le périodique, fondé deux ans auparavant, se proclamait scientifique, littéraire et politique. Y collaborent entre autres Vladimir Korolenko, André Léo, Martov, L. Slonimskii. Le texte de Podolinsky traitait de la quantification des rapports énergétiques de la production agricole, 'photosynthétique'. Il paraît également, réduit en taille et modifié dans La Revue internationale des sciences biologiques, La Revue Socialiste, La Plèbe, Die Neue Zeit et Arbeiter-Wochen-Chronik (Budapest). Il a fallu attendre l'écologisme des années 1970 pour que les bilans énergétiques à la Podolinsky suscitent l'intérêt des économistes et des politiciens, pour que le statut d'une méthode scientifique leur soit reconnue[2]. Mais la discussion à l'époque dépasse la question scientifique, telle qu'elle nous apparaît aujourd'hui; l'horizon de l'auteur est plus large. Qui était Podolinsky?[3]

Né en 1850, l'adolescent peut avoir été impressionné par l'insurrection polonaise et des actes de répression comme l'arrestation de Chernychevskii et son procès 1863-64, par l'attentat de Karakosov et sa pendaison en 1866. Parmi ces lectures peuvent avoir compté, certes, les romans "Que faire" de Chernychevskii", paru 1863 et "Pères et fils" de Turgenev, paru 1862; mais aussi les écrits de Dmitrii Ivanovich Pisarev (1840-1868) et sa revue "Russkoe slovo"[4]. Serge appartenait à ce groupe d'enfants d'aristocrats - de filles plus que de fils - qui, réagissant à la déstabilisation historique de leur classe sociale, aux perspectives de vie et de travail visiblement changés par rapport à celles de leurs parents, s'engagaient radicalement contre l'autocratie et du côté de la révolution. C'était le cas de Vera Zasulich, de Vera Figner et en premier lieu d'Elizaveta Dmitrieva qui prit la tête des femmes insurgées dans la commune de Paris.[5]

Serge était le fils unique de Maria Sergeevna Kudasheva, (qui à son tour était la fille d'une comtesse Choiseul-Gouffier et dont la soeur sera la mère du philosophe Nikolai Berdiaev[6]) et du Kamerger (titre dvorianets, de courtisan) Andrei Ivanovich Podolinsky (1806-1886), ancien chef de la poste impériale, retraité depuis 1850 sur ses terres de Jaroslav dans le district de Zwenigorodok, poète un peu épigone qu'on appelait le dernier du cercle de Pushkin.

L'oeuvre du père - incertain son influence sur le fils - représente néansmoins une source d'informations socio-biographiques. Andrei s'y montre vivement intéressé par une serie de questions sociales et politiques. Le poête chante l'ukraine en 1830, il dénonce la situation des paysans en 1858, il exprime son espoir dans les sciences en 1869, il commente la commune de Paris en 1871, il dénonce les "laquais", il ironise les "activistes". Les symboles nationales sont l'hetman Khmelnitsky et la Sich, la commune des Kosaques. Les paysans souffrent de la déraison des propriétaires, la commune fait craindre la déraison du peuple, la science symbolise l'humanisme. Le tableau du poête connaît l'égoisme et la phraséologie des propriétaires et des dirigeants, il y a la peur, la rage et la déraison des masses. Le spectre de la commune c'est la terreur de 1793/94. Mais les dirigeants lâches, égoistes et démissionnaires portent leur part de culpabilité. La poésie, selon lui, est une affaire serieuse, le poête donne au peuple (narod) ce dont il a besoin, la clarté des pensés et la "pureté" des émotions, seul le provocateur ne demande que l'amusement et la distraction ("Deux orientations", 1871). Serge avait un père qui sans cesse décrivait, commentait, et défend ses convictions, exprime des emotions et des humeurs, la melancholie, la joie par rapport au tendances politiques et sociales de son temps. Et qui recevait des livres, correspondait avec des collègues et des éditeurs, était abonné à des revues.

En novembre 1871 le jeune homme obtient le diplôme de "candidat" es mathématiques et es sciences à Kiev où il avait fréquenté le juriste et économiste N.I. Ziber (1844-1888), l'élève de Bunge, traducteur de Ricardo et le premier qui enseignait Marx en Russie. Il connaissait également bien l'historien démocrate-constitutionnel Mikhail Dragomanov (1841-1895) et il représentait à Kiev le cercle des Chaikovtsy[7] de Petersburg. Son entourage n'était nullement sectaire, la "cause ukrainienne" était à la mode.

Podolinsky part à l'ouest, à Lviv, à Vienne, à Mulhouse, à Zurich où il étudiera la médecine en 1872 et 1873. Parmi ses professeurs, on compte le physiologue Ludimar Hermann (1838-1914); pendant l'hiver il suit les cours de Claude Bernard à Paris.[8] Les russes politisés de Zurich, Bakouniniens comme Marxiens, le reconnaissent comme un des leurs. Il organise (et finance) le projet du Vpered, journal publié à Londres, édité par Petr Lavrov. En compagnie de Ziber et de Kuliabko-Koretskii il visite les logements ouvriers de la compagnie Dreyfus à Mulhouse. A Londres, il rencontre Marx et Engels en août 1872 et en septembre il participe au Congrès de l'Internationale à La Haye. Quand il retourne à Kiev, en 1874, Ziber a été licencié, Dragomanov perd son poste avec les mesures de répression contre la Société de Géographie, contre le groupe "Hromada" et contre tout le mouvement ukrainien suite à l'oukase d'Ems en 1876. "L'ukrainophilie" des intellectuels a connu son temps fort en 1873 avec la fondation de la nouvelle section sud de la Société Impériale de Géographie à Kiev, en 1874 avec le congrès d'Archéologie et des initiatives comme la fondation de la "Société d'asile pour les enfants de la classe ouvrière" par Dragomanova et ses amies, et en 1875 avec la prise en main du Télégraphe de Kiev dont le rédacteur de facto était alors Dragomanov.[9]

Podolinsky continua ses publications à l'étranger, toutes anonymes : des analyses politiques en russe dans Vpered; "La machine à vapeur", une utopie campagnarde d'agitation socialiste en ukrainien parue à Vienne en 1875. En 1875 Valerian Nikolaievich Smirnov (1848-1900), collaborateur du Vpered comme sa compagne, Rosaliia Khristoforovna Idel'son, venait de lui expliquer que pour devenir un bon socialiste, il devrait combattre trois mentalités, celle du spécialiste professionel, celle de l'ukrainophilie et la'zhidofobstvo' (l'attitude antijuive). Podolinski croiyait y réussir, seul la zhidofobstvo résiste encore, répondit-il.[10] L'antisémitisme, un "héritage" de sa catégorie sociale, de sa soslovie? Certes, mais également fréquent parmi les socialistes russes[11].

Après un stage pratique de médecine sur les terres parentales, il part à Wroclaw pour quatre mois travailler une thèse expérimentale dirigée par le physiologue Rudolf Heidenhain (1834-1897) (à peine plus tard que Podolinsky, Ivan Pavlov y fera sa thèse lui aussi). Il y travaille en compagnie de Paul Grützner et Paul Ehrlich sur les ferments pancréatiques de protéines; la question avait été stimulée par Claude Bernard. Il défend sa thèse fin Mai 1876 et en septembre il obtient le diplôme de médecin de l'université de Kiev. L'année suivante Podolinsky enseigne la médecine à de futures infirmières de la croix rouge parmi lesquelles il rencontre Natalia Akimovna Andreeva, fille d'un propriétaire "peu riche"[12] de Poltava. Il se marient et partent en décembre 1877 pour Montpellier. Podolinsky reste toujours en contact avec les cercles d'émigrants à Genève, notamment Dragomanov avec qui il organise et finance le journal Hromada.(Communauté; Hromodivstvo=Socialisme). En 1879 il y publie en ukrainien une étude de 243 pages "Vie et santé des gens en Ukraine". Les résultats sont communiqués en francais à la session de l'Association Francaise pour l'Avancement des Sciences et une version abrégée de quarante pages paraît dans le journal Delo (L'action) à Petersbourg. Le Jahrbuch de Karl Höchberg en publie un compte rendu en allemand[13]. Podolinsky y dénonce la mortalité infantile évaluée à 20%, une vie moyenne réduite à 26 ans (comparé à 40 en France), un taux de syphilis de 10-15% dont les causes tiendraient aux formes de la vie sexuelle pratiquée dans les usines de sucre. Par ailleurs la nourriture manque de protéines et les habitations sont trop petites. Le docteur Podolinsky ne cache pas ses pensées: pour que les choses changent il faudrait un changement radical de la société. Il propose néanmoins des mesures à prendre au gouvernement en place: une caisse maladie payée par les patrons, au moins un médecin pour 10-15 000 habitants, un hôpital par zemstvo spécialisé en traitement de la syphilis, des inspecteurs du travail etc.. On a vu dans cette étude le premier travail scientifique publié en ukrainien. Il est peut-être plus important de souligner l'approche intégrante avec laquelle l'auteur traite cette maladie sexuellement transmissible, qui a joué un certain rôle dans une "construction culturelle du sexe" (cultural construction of sex)[14]. Comme l'a montré Laura Engelstein[15], la question avait été soulevée dès 1864 par des médecins comme Eduard Shperk,[16]. Elle devient une "affaire d'Etat" - et cela pour longtemps - à partir du premier congrès des médecins russes à Petersbourg en 1885. L'histoire d'un débat qui dépassa les frontières nationales comme celles de la médecine et de l'hygiène, devrait accorder une place au travail de Podolinsky.

Il prend position aussi dans le débat politique du darwinisme. Comme Kropotkin il ne voit pas de contradiction entre la lutte pour l'existence et le socialisme: pour les hommes, la lutte pour l'existence n'est pas la lutte de l'un contre l'autre; au contraire, par l'action solidaire le plus grand nombre d'hommes peut assurer son existence.[17] Il dénonce l'antisocialisme à la mode:

"Il n'y a pas longtemps encore, que les romans socialistes ou à demi-socialistes, de George Sand, de Victor Hugo, de Dickens, d'Eugène Sue, d'André Léo, occupaient la place d'honneur dans la littérature. Mais à présent nous observons directement le contraire...Il n'est pas rare que les même auteurs aient, dans le courant de leurs existences, modifié de fond en comble la direction de leurs oeuvres. Citons comme exemples George Sand en France, Spielhagen et Auerbach en Allemagne. - Les hommes de la science n'agissent pas autrement. Il n'y a pas encore longtemps les décisions des congrès des socialistes de la Chaire (on appelle ainsi en Allemagne les plus avancés parmi les économistes savants) effrayaient toute l'Europe conservatrice. Mais à présent on n'entend plus ces voix; en revanche on écoute des hommes ayant aussi de l'autorité dans la science, mais qui se prononcent résolument contre le Socialisme. Aux premier rangs se trouvent les darwinistes bien connus: Ernest Haeckel et Oscar Schmidt."

Dans Les métiers et les fabriques en Ukraine publié à Genève en 1880 (148 pages en ukrainien) Podolinsky discute l'économie actuelle et la transition au socialisme. Lorsque M. Hrushevsky puis O.K. Mitsiuk appellent Dragomanov et Podolinsky les Marx et Engels de l'Ukraine, ils distinguent la maîtrise critique de l'un, la force constructive et l'utopie positive de l'autre, de Podolinsky.[18]

En 1880, la question du terrorisme déclenche une attaque de Petr Lavrov dans l'Egalitécontre Serge Podolinsky qui avait écrit dans La Réforme. Podolinsky répond à son "ancien maître" en Mai 1880 dans la Revue Socialiste de Benoît Malon. Il rappelle la force que le parti révolutionnaire à montré en Ukraine en 1874 lors de la campagne des narodniki. Quand on l'accuse de s'en prendre au grand nombre de nihilistes sans principes parmi les socialistes de Russie, il ne voudrait pas qu'on l'entende mal:

"Tout en doutant de la moralité et de l'utilité des assassinats politiques clandestins, comme ceux de Mezentsoff, de Krapotkine, de Steiking et des attentats secrets, comme ceux de Moscou et du Palais-d'Hiver, je considère toutes les autres actions ayant un caractère terroriste: la résistance armée aux gendarmes, les insurrections, la fomentation de troubles dans l'armée dans un but révolutionnaire, non seulement comme un droit de légitime défense, mais comme le devoir sacré de chaque révolutionnaire actif en Russie, tant que durera le régime du despotisme autocratique."... "J'admets donc deux stades de développement consécutifs, mais non opposés: le nihilisme et le socialisme. Beaucoup entre les représentants de l'ancien nihilisme négateur et destructeur arrivent à l'élaboration des principes positifs du socialisme; mais il y en a aussi beaucoup qui en acceptent seulement les formules, restant des nihilistes au fond des Ames. Telle est, d'après mon opinion, l'explication du caractère perfide et farouche en même temps asiatique, voudrais-je dire, de plusieurs actes terroristes commis par les révolutionnaires en Russie." La rédaction commente le caractère perfide et farouche : "Dans toute société secrète, les moyens sont tels. Les mazziniens n'avaient rien d'asiatique et leurs moyens ne le cédaient en rien à ceux des nihilistes."

Début 1880, Natalia Akimovna quitta le foyer de Montpellier pour suivre l'un de ces "terroristes" à Petersbourg. Podolinsky resta seul avec leurs trois enfants. Olga Lubatovich, une amie de la période zurichoise s'en va un peu plus tard et lui laisse son enfant, un nourisson. Meurt d'abord un enfant puis deux autres, dont celui de Lubatovich, seul le second fils, Sergei (né à Paris le 30 août 1879), survit. Podolinsky tombe psychiquement malade. La répression consécutive au régicide entraine le blocage total de ses ressources matérielles. Il se trouve hospitalisé d'abord à Monpellier, puis à l'Hospice de Vanves à Paris, où les docteurs J. Falret et J. Cotard lui diagnostiquent en 1883 une "paralysie générale progressive" avec un "affaiblissement considérable de l'intelligence" en plus de symptomes maniaco-dépressif.[19] Avec l'aide de sa mère il regagne Kiev en 1885 et meurt en 1891. Pour son entourage d'intellectuels et ses lecteurs il a disparu dix ans auparavant, en 1881. Des recherches supplémentaires au sujet de Natalia Akimovna Podolinsky sont en cours[20].

Eduard Bernstein se rappellera plus tard d'une rencontre avec Dragomanov à Genève. Podolinsky était présent, silencieux (sderzhan) avec un air mélancolique "comme s'il sentait venir sa mort prématurée". Ils discutaient de l'anarchie, que Bernstein voyait à l'opposé du socialisme, tenant pour évident le danger : de trop petites unités auto-administrées créeraient des inégalités géographiques de prix entre les membres proches des sources et ceux plus éloignés. Podolinsky intervint sans façon: le danger ne serait éventuellement pas si grand, parce que les peuples se mettraient d'accord pour généraliser les prix.[21] A en croire O.K. Mitsiuk,[22] Bernstein représente un socialisme centraliste, tandis que Podolinsky exprime l'idée d'un socialisme fédéraliste, libéral et intégrateur[23].

Serge Podolinsky, le médecin, l'écrivain scientifique, le constructeur politique a été le sujet d'une discussion toujours relativement limitée en Ukraine après 1917,[24] et dans l'émigration ukrainienne;[25] plus largement après 1956,[26] puis parmi les dissidents de l'ère Brezhnev[27] et récemment de nouveau à Moscou[28], Kiev et Montreal[29]. La pratique scientifique de Podolinsky dépasse celle des empiristes spécialistes dans l'intention et dans la tâche. On pourrait dire, qu'il a tenu compte de la critique (hégelienne) d'Alexandre Herzen:

"D'après nous, ils (les chercheurs en sciences K.S.) sont bloqués par la façon consciente ou inconsciente dont ils se servent de la logique. Jamais les scientifiques ne s'intéressent au rapport du savoir au sujet, de la pensée à l'être, de l'homme à la nature. Pour eux la logique n'est qu'une capacité d'analyse du phénomène pour pouvoir comparer et ordonner ce qu'ils ont trouvé et ce qui se présente pour eux comme donné"[30]


[1]"Trud cheloveka i ego otnoshenie k raspredeleniiu energii", Slovo 1880 No.4/5; reédition Moscou (Noosfera) 1991, préface de P. Kuznetsov; pour une traduction française voir prochainement Roman Serbyn éd., S.A. Podolinsky, Oeuvres choisies, à paraître

[2]Voir Juan Martinez-Alier et J.M. Naredo, "A Marxist Precursor of Energy Economics: Podolinsky", The Journal of Peasant Studies, 9, 1982, p.207-224. Aussi Juan Martinez-Alier, Ecological Economics, Oxford (Blackwell) 1987, chap. 3, "The History of Agricultural Energetics: Podolinsky".

[3]Pour plus de détails voir récemment: Viacheslav Sergeevich Chesnokov, "Shtrikhi k biografii S.A. Podolinskogo", Priroda 1989, p.126 à 128; le même, Biulletin' kom. po razrab. nauchn. nasl. akad. V.I. Vernadskogo No.12 1994; et surtout: Roman Serbyn éd., S.A. Podolinskii, Vibrani tvori, Montreal 1990.

[4]Voir Franco Venturi, El populismo russo I, Madrid 1981, p.532 (Il populismo russo, Torino 1952, 1972) "C'étaient les années de Pisarev et de la revue "Russkoe slovo" qui apporterons un élément nouveau"

[5]Voir Sylvie Braibant, Elisabeth Dmitrieff, aristocrate et pétroleuse, Paris (Belfond) 1992

[6]V.S.Chesnokov, "Po istoricheskim labirintam rodoslovnykh", manuscript, communication privé octobre 1991 et le même, "Podolinskie i Berdiaevy (rodstvennye sviazi), Vopr. ist. 8-9 1992, p. 156

[7]Voir L. Shishko, Sergeii Mikhailovich Kravchinskii i kruzhok chaikovtsev (Iz vospominanii i zametok starogo narodnika) SPb 1906. Mark Andreevich Natanson de l'Académie de médécine et de chirurgie fut le fondateur de ce cercle autour de la "commune" de la rue Vul'fovskii. Voir aussi Franco Venturi, op. cit. II, chapitre 18.

[8]A. Kokhan, "Zabytyi fisiolog - S.A. Podolinskii", Fisiologicheskii zhurnal SSSR im. I.M. Sechenova, LIX 1973, p.1296

[9]Voir Basil Dmytyshin, Introduction in: Fedir. Savchenko, Zaborona Ukraininstva v 1876 r, Kharkiv-Kiev (Derzhavne Vydavn.) 1930, reédition

[10]Voir Boris Sapir, Vpered! 1873-1877, Vol II, Dordrecht (Reidel) 1970, p.415-468. Aussi: Roman Serbyn éd., Vibrani tvori, p.52. Pour une traduction anglaise et commentaires voir le même, "In Defense of an Independent Ukrainian Socialist Movement: Three Letters from Serhii Podolinsky to Valerian Smirnov", Journal of Ukrainian Studies 7, no.2 Fall 1982, p.3

[11]Voir Löwy, Antisemitismus in Rußland...

[12]Rapport de Police de 1885 cité dans S. Buda, "Do biografii S.A. Podolins'kogo", Za sto lit (Kiiv, vol. 5 1925 p.201

[13]L. Richter (Karl Höchberg) éd. Jahrbuch für Socialwissenschaften und Socialpolitik I/2, 1880, p.110, signé T.

[14]Laura Engelstein, The Keys to Happiness, Ithaca (Cornell Univ.Press) 1992, p.369

[15]Ibid, chapitre cinq, "Morality and the Wooden Spoon: Syphilis, Social Class, and Sexual Behavior", p.165 à 211

[16]Voir Edouard Léonard Sperk, Oeuvres complètes: Syphilis, prostitution, études médicales diverses, Paris 1896

[17]Serge Podolinsky, "Le Socialisme et la Théorie de Darwin", La revue Socialiste, No.3, Mars 1880, p.129 à 148

[18]Voir M. Grushevs'kii, Z pochiniv ukrains'kogo sotsialistichnogo rukhu; O.K. Mitsiuk, Ukrainskii ekonomist-gromadivets S.A. Podolins'kii, L'viv 1933

[19]Voir Buda, op. cit., p.204

[20]Communication privée de Roman Serbyn, novembre 1994

[21]Eduard Bernstein, "Vospominaniia o Mikhaile Dragomanove i Sergee Podolinskom (traduction d'un manuscrit)" dans Letopic revoliutsii 1, Berlin, Petersbourg, Moscou (Grzhebin) 1923

[22]O.K. Mitsiuk, op. cit.

[23]Je dois à Roman Serbyn la remarque, que Podolinsky lui-même s'est déclaré fédéraliste dans sa correspondance.

[24]Dm. Bovanenko, "Ekonomichna kontseptsiia Sergiia Podolins'kogo", Propor Marksizmu (Kharkiv) No 2, 1928, p.82 à 114

[25]O.K. Mitsiuk, op.cit. (70 pages, tirage de 1000, édition de l'auteur, professeur de l'université ukrainienne à Prague)

[26]L.Ia Korniichuk, I.M. Meshko, Ekonomichni pogliadi Podolins'kogo, Kiiv (ANURSR) 1958; A.I. Pashuk, Sotsiologichni ta suspil'no-politichni pogliadi S.A.Podolins'kogo, Lviv (Vid.L'vivsk.Univ.) 1965

[27]Mikola Rudenko, Ekonomichni monologi (narisi katastrofichnoi pomilki), peredmova Petra Grigorenka, Suchasnist' 1978

[28]S.A. Podolinsky, Trud cheloveka i ego otnoshenie k raspredeleniiu energii. Moscou (Noosfera 1991), editeur de la collection I.I. Mochalov, préface P.G. Kusnetsov; une anthologie des oeuvres de Podolinsky en russe, préparée et préfacée par Viacheslav S. Chesnokov, Moscou 1991, attend sa publication.

[29]Roman Serbyn, op. cit., d'autres textes en préparation, dont Oeuvres choisies (en français) et une édition de lettres en collaboration avec ?? à Kiev

[30]Alexandr I. Herzen, Ausgewählte philosophische Schriften (en allemand) Moscou 1949, p.109, ma traduction

 

 

La fin du bucolisme: En route les technocrates... Avec l'arrivée de Sergei Iulevich Vitte d'abord à la direction du département des chemins de fer en 1889 ("le Vitte du Transsibérien") puis aux plus hautes fonctions politiques, la Russie s'engage dans une première période d'industrialisation forcée par l'État. D'où viennent les ressources? Avant 1897 (l'or comme base d'échange) les emprunts à l'étranger ne jouent qu'un petit rôle. Quand on a dit que l'industrialisation se faisait aux dépens de la paysannerie cela ne veut dire que celle-ci en profitait à peine. Le clivage des prix entre produits agraires et produits industriels s'agrandit. Le budget de l'Etat comporte les taxes et les revenus de ses propres entreprises. En 1900 44% provient des taxes, dont 27% des taxes indirectes.[1] Le "boom" des années 90 (culminant en 1899 avec 300 nouvelles sociétés par actions créées par an, comparé à seulement 100 en 1873, au sommet du "premier cycle d'industrialisation"[2]), encadré de famines (en 1891 et 1898), d'actes de discrimination (expulsion des juifs de Moscou en 1891) et d'une tendance aux pogroms, indique le véritable "âge des chemins de fer" en Russie[3]. En 1900 la longueur des lignes principales - 47 800 verstes - avait doublé par rapport à 1885 et Vitte souligne "une grande valeur culturelle" de ce fait: 95 000 voyages par an équivalent effectivement à un changement culturel, notamment des relations villes - campagnes[4].

En 1901 et 1902 la campagne se révolte, entre autres dans les régions de Kharkov et de Poltava. Quand, à la suite du regroupement des intérêts coloniaux et nationaux (relations franco-anglaises perturbées suite à l'affaire de Fachoda au Soudan en 1899, guerre de 1902 entre la flotte espagnole et celle des Etats Unis suite à l'insurrection de Cuba, guerre des boers, insurrection des boxers) les flux des capitaux étrangers dimininuent, la crise s'aggrave. Dans les conflits sociaux s'affirme l'importance acquise du nouveau prolétariat industriel des villes et des campagnes. La Russie va vers une "société nouvelle", situation qui se trouve rationalisée par l'analyse simpliste d'une "contradiction entre l'agriculture la plus arriérée et le capitalisme industriel et financier le plus avancé" (Lenine 1908), ou bien - du côté des narodniki - par l'idée aussi simplificatrice et plus ou moins fondamentaliste, que toute tentative d'introduire le capitalisme en Russie est une impasse.[5]

Le "système Vitte" est basé sur l'initiative et le contrôle économique de l'État et vise le grand bond de modernisation pour éviter le danger que court la Russie d'être "colonisée" par les pouvoirs occidentaux. Les règlements concernant les banques et le commerce, les chemins de fer, le monopole de production d'alcools, l'effort d'armement - que Vitte n'acceptait qu'en hésitant - sont les instruments économiques de l'État. En 1900, 3000 des 6000 millions de roubles de dettes de l'État sont investis dans les chemins de fer; entre 1894 et 1902 deux tiers des dépenses de l'Etat - plus que jamais entre 1861 et 1917 - sont voués au développement économique.[6] Le retard du capitalisme, la dominance de l'État ou bien la faiblesse relative d'une bourgeoisie entreprenante se reflètent dans le nombre de sociétés par actions établies dans les différents pays à la veille de la guerre de quatorze: 60 000 en Angleterre, 15000 en France, 5500 en Allemagne, 3100 en Italie et seulement 2200 dans la grande Russie (ou, par million d'habitants: respectivement 1652, 381, 81, 87 et 13.)[7] Le fait déjà évoqué par Lev Trotskii[8], que l'État russe adopte avec les entreprises spécialement larges le dernier modèle occidental, contribue à élargir la différence. La législation restrictive en matiéres d'entreprises, que Vitte n'a pas voulu changer[9] fut largement inspirée d'irrationnel, d'antisémitisme, d'élitisme, et du pessimisme paternaliste de Constantin Pobedonostsev (1827-1907) procureur général auprès du Saint Synode et mentor de deux tsars. Avant même l'échec de la guerre contre le Japon, le pogrom de Kishinew de 1903 marque la faillite d'une politique trop unilatéralement centrée sur l'accélération de l'industrialisation à travers l'exploitation des paysans, trop centrée aussi sur les très grandes entreprises aux dépens des petites sociétés qui, en apparence obsolètes, auraient néanmoins pu stabiliser le développement industriel; trop préoccupée finalement par les préjugés politiques misanthropes de l'autocracie traditionnelle.

Que pouvaient être les alternatives au "système Vitte"? En 1881 encore, Anatole Leroy-Beaulieu, francais catholique-libéral, pouvait écrire:

"En Russie, il y a assez de place et assez de ressources naturelles pour égaliser autant que possible les inégalités sociales, pour supprimer le prolétariat, sans attenter aux droits de la propriété individuelle, des communes rurales ou du trésor. Il n'y a qu'à régulariser l'émigration ou plutôt la colonisation intérieure..." En même temps il ne faut pas croire "que les questions sociales engendrent seules les révolutions et que, pour échapper aux commotions violentes, la Russie n'a qu'à mettre la terre à la portée de tous".[10]


[1]Stefan Plaggenborg, loc.cit.

[2]voir Thomas C. Owen, loc. cit. diagr. p.808.

[3]Lionel Kochan, op.cit., p.14; voir aussi la carte p.284.

[4]Ibid., p.14.

[5]Ibid., p.18.

[6]Ibid., p.14.

[7]Thomas C. Owen, loc.cit., p.809.

[8]Leo Trotzki, Die Russische Revolution 1905, Berlin 1923.

[9]Thomas C. Owen loc.cit., p. 824:"Witte refusait les sociétés enrégistrées parce que cette réforme aurait limité son pouvoir d'accorder des exceptions aux sociétés à propriétaires où gérants juifs, polonais et étrangers, auxquels la loi interdisait la propriété de terres"; à propos des restrictions générales pour les juifs voir Nahum Gergel, "Rußland" dans Jüdisches Lexikon, Berlin 1932.

[10]A. Leroy-Beaulieu, L'empire des tsars et les russes, nouvelle édition, Lausanne, 1988, tome 1, p.582,587.

 

 

Catalyseurs de la modernisation. Dans les années 90, 'la chimie' est l'affaire d'une organisation professionnelle, dotée d'un passé d'un quart de siècle: le 28 décembre 1867 à Petersbourg, les "Naturalistes russes", association modelée sur les "Réunions des Naturalistes et Médecins" allemandes (depuis 1826), avaient tenu leur première réunion. La section des chimistes y décida la fondation d'une société chimique (Khimicheskoe obshchestvo), qui fut créée en 1868. "Pour rassembler les forces existantes des Chimistes russes", la société aura "des membres dans toutes les villes de la Russie et sa publication contiendra les travaux de tous les chimistes russes imprimés en langue russe"[1].

Une photographie montre les 19 membres de cette réunion mémorable.[2] Des hommes de 30-50 ans, seulement des hommes, des moustachus et des barbus, Alexandr Porfir'evich Borodin (plus connu comme compositeur[3]), F.F. Beil'stein, A.N. Engel'gardt, V.O. Kovalevskii, D.I. Mendeleev, V.Iu. Richter pour en nommer quelques uns; ou N.P. Netchaev et A.P. Shuliachenko en uniforme. Le "Journal de la Société chimique russe" paraît dès 1869; le premier volume contient le travail de Mendeleev sur le système périodique des éléments. N.A. Menshutkin, professeur à Petersbourg, en devient le rédacteur en chef pour de longues années (jusqu'en 1899).

En 1893 une "chimie patriotique" fêta son vingt-cinquième anniversaire. Un des fondateurs de la société, L.N. Shishkov, prononça l'éloge: "Avec une satisfaction patriotique nous regardons maintenant les travaux de nos confrères européens les plus proches."[4] Nikolai Nikolaievich Sokolov (1826-1877) et Alexandr Nikolaievich Engel'gardt (1832-1893), chercheurs et modernisateurs de l'enseignement à l'institut de pédologie de Petersbourg, ainsi que leur maître, Nikolai Nikolaievich Zinin (1812-1888), chimiste de l'académie médico-chirurgicale de la capitale,[5] pouvaient être fiers de leur réussite. Le nom du premier fut érigé en un Prix Sokolov: Menshutkin en fut le premier lauréat en 1880.

Quand les fondateurs de la Société parlaient des autres villes de la Russie, ils pensaient d'abord aux collègues de Kazan (A.M.Butlerov 1828-1886), de Tartu (Derpt, où Karl Karolovich Klaus (1796-1864) avait laissé une école florissante), à ceux de Moscou, de Kharkov (N.N. Beketov 1827-1911), de Kiev (université, puis école polytechnique (depuis 1898)), d'Odessa (où la chimie de la nouvelle université de 1865 démarra avec N.N. Sokolov), de Varsovie (université, ouverte en 1869, institut polytechnique à partir de 1898) et de Riga (Institut polytechnique depuis 1862, où Wilhelm Ostwald devait enseigner dans les années 80).

L'industrie commencait à surgir un peu partout, surtout dans le sud: au bord du Don "la future force"[6] commencait à se lever à l'aide du fer et du charbon. Des capitaux étrangers participaient: Loubimov, Solvay et Cie - fabrication de soude - s'installe sur le Don en 1892 et il se peut, comme Lenin l'a écrit, que des usines entières furent importées d'Amérique. Déjà en 1864 une première aciérie moderne (Obukhovskii zavod, plus tard zavod "Bolshevik") fonctionnait près de Petersbourg. De 1865 à 1890, les employés d'usines chimiques triplèrent leur effectif, de 8500 à 24 100. Depuis 1866 une société pour le développement de la production industrielle était présidée par P.A. Kochubei, enseignant de chimie à l'Ecole d'Artillerie Mikhailow (Petersbourg). Parmi les membres on rencontre Mendeleev et Butlerov. Plus tard, dans une atmosphère post-révolutionnaire, mais lourde d'une mentalité du siècle passé, les "années du début " furent ainsi caractérisées:

"En quelque 10 à 15 ans, les chimistes russes non seulement ont atteint le niveau de leurs confrères aînés de l'Europe, mais ils se sont mis carrément à la tête du mouvement, ce qui faisait dire, avec beaucoup de conviction, au chimiste anglais Frankland que la chimie en Russie représentait mieux que celle de l'Angleterre, l'héritage de Humphry Davy, de Dalton et de Faraday."[7]

Le culte des héros a survécu à la révolution.


[1]"Protokol tret'evo obshchestvo zasedanija C'ezda russkikh estestvoispytatelei (4 Ianvaria 1868 goda)" SPb, 1868, p.4-5, cité d'après Iu.I. Solov'ev, Istoriia Khimii v Rossii, Moskvo (Nauka) 1985

[2]Voir Iu.I. Solov'ev, op.cit., p.172

[3]Pour une biographie voir M.Il'in (Il'ia Iakovlevich Marshak (1895-1953)) et E. Segal (Elena Aleksandrovna Marshak (1905-1964 dates à vérifier)), Alexandr Profirovich Borodin 1833-1887, Moscou (Molodaiia Gvardiia) 1957. La photographie des 19 s'y trouve également (p.289)

[4]Iu.I. Solov'ev, loc.cit., p.175

[5]Pour une biographie de Zinin voir N.A. Figurovskii, Iu.I. Solov'ev, Nikolai Nicolaievich Zinin: Biograficheskii ocherk, Moscou (AN SSSR) 1957. Voir aussi plusieurs autres contributions de collaborateurs de l'Institut pour l'Histoire de la Science et de la Technique (IIET) à Moscou comme celle de N.S. Kozlov, "Nauchnaiia i obshchestvennaia deiatel'nost' A.N. Engel'gardta", Tr. IIETa 30, p.111-134, 1960. Ces ouvrages attendent toujours une "contextualisation" critique du genre.

[6]Voir Iu.I.Solov'ev, loc.cit, p.162

[7]K.A. Timiriazev, "Razvitie estestvoznaniia v Rossii v epokhu 60-kh godov." Oeuvres vol. 8, p.154, Moscou (Selkhozgiz) 1939. La phrase de Frankland date de 1924?