Hombres de Maíz", un documentaire en projet
Le village de San Andres Sajcabajá au Guatemala au travers des dessins de ses enfants

11 mars 2006 -  Jakob Schlüpmann

Le devenir des communautés paysannes autochtones d’Amérique latine est aujourd’hui une question cruciale dans le processus de globalisation des économies. Il y a quarante ans, les mouvements tiers-mondistes plaçaient leur espoir dans l’émergence et le développement de ces communautés. Depuis, le pessimisme et le découragement se sont partout installés. L’histoire de la communauté villageoise de San Andres Sajcabaja au Guatemala qui incarne les avancées, reculs et drames de la paysannerie sud américaine marginalisée à la fin du 20ème siècle permet de comprendre cette évolution.

En 1976, l’archéologue Anne Marie Hocquenghem avait réuni une vingtaine d’enfants de San Andres Sajcabaja, un village du Quiché et leur avait proposé de faire des dessins. Ces dessins, réalisés au feutre, surprennent par leur vivacité, leurs couleurs et leur personnalité. Ils racontent la vie quotidienne et pittoresque du village, mais aussi l’événement extraordinaire de l’année - le grand tremblement de terre - ainsi que les changements qui s’en sont suivis. Ce regard ingénu sur les réalités de la communauté est le point de départ d’un documentaire qui part à la recherche des enfants dessinateurs de 1976 et relate les évènements du village au cours de ces trois dernières décennies.

Les souvenirs des membres de l’équipe archéologique franco-guatémaltèque, ceux des ethnologues, sociologues et historiens qui tissèrent des liens étroits avec la communauté à partir de 1972 permettent d’évoquer l’environnement des enfants et de leurs familles, les problèmes et les enjeux dans le village il y a trente ans, les espoirs des chercheurs engagés.

Mais le monde paysan quiché, descendant des grands empires mayas, traversé de contradictions explose après le tremblement de terre dévastateur. Les dessins des enfants de San Andres avaient déjà rapporté les effets pervers de l’aide humanitaire. L’afflux du monde « extérieur » et l’instrumentalisation de l’aide ont libéré les tensions sociales latentes et attisent la violence des affrontements au village : l’illusion d’un « Clochemerle » à la maya se brise et la piste des enfants se perd dans la tourmente. Une répression militaire féroce s’abat sur le Quiché entre 1978 et 1982. San Andres Sajcabaja devient l’un des hauts lieux de tortures et de disparitions, méfaits de l’armée.

Les chercheurs de la mission archéologique ont dû quitter le terrain à la fin des années 1970. L’intensité des attaches au village, à la région et à ses habitants perdurent. Comment ne pas se demander ce que sont devenus les enfants de San Andres, aujourd’hui quadragénaires, au seuil de l’espérance de vie moyenne de la population !

Trente ans après l’instantané de 1976, la caméra revient à San Andres Sajcabaja pour retrouver les auteurs des dessins de l’époque. En allant à leur rencontre, on comprend que les changements sont considérables. Mais les récits des habitants, des personnes retrouvées, des chercheurs font également comprendre que la vie au pays reste marquée par le passé, par les anciens antagonismes communautaristes sous couvert religieux ou ethnique, par des clivages vivaces entre victimes et bourreaux. Les réflexions des autochtones, comme ceux des Français revenus au village font saisir que le vécu des villageois de San Andres Sajcabaja tourmentés par la « globalisation » a quelque chose d’universel.

Double approche donc qui permet d’entremêler la marche de l’Histoire en terre maya et une histoire locale, le récit des habitants du village, des enfants de jadis et celui des chercheurs de retour sur leur terrain, sur leur illusions d’antant.

La réalisation

Style de narration audiovisuelle : La narration retrace l’histoire du village de San Andres Sajcabaja de ces trente dernières années en utilisant le regard ingénu des séquences de dessins d’enfants de 1976 (fonds des dessins des enfants de San Andres Sajcabaja / Anne-Marie Hocquenghem - Musée de l’Homme), les témoignages des membres de la mission franco-guatémaltèque. Puis opposera ce passé à la réalité actuelle et aux propres récits de quelques « enfants » retrouvés. La recherche et le devenir des enfants « dessinateurs » sert de fil conducteur.

Images d’archives et interviews : Fonds des dessins des enfants de San Andres Sajcabaja (Anne-Marie Hocquenghem-Musée de l’Homme), photos, enregistrements sonores et courts-métrages ethnographiques réalisés par les membres de la mission archéologique. Interviews avec Alain Breton, Denise Douzant, Marie France Fauvet, Anne Marie Hocquenghem, Alain Ichon, Francois Lartigue, Ivon Le Bot, Jean Piel, tous anciens membres de l’unité de recherche coopérative sur programme 294 du CNRS et qui ont volontiers accepté de collaborer au projet.


Synopsis

Séquence 1 : un village pittoresque en 1976.
San Andres Sajcabaja/Guatemala en 1976 : une fresque de dessins d’enfants en couleurs extraordinairement vives, entrecoupée de photos en noir et blanc dépeint le bourg, les maisons, l’église, le marché, les habitants, les activités quotidiennes. Une archéologue raconte : « En 1974, je suis allée à San Andres. Les enfants ont envié mes crayons et mes cahiers et j’ai regretté de ne pas en avoir apporté plus pour leur en donner. En 1976, je suis revenue à San Andres. A l’intention des enfants, nous avons rempli nos sacs de papier, de crayons de couleur, de pointes de feutres, de stylos à bille, de pastels, de pinceaux et d’aquarelles... ». L’impression pittoresque est renforcée par les enregistrements des sons ambiants du village et des voix parlant le quiché. La marimba villageoise rythme en fond l’imagerie des fêtes, des processions. L’exotisme se brise dans la caricature habile que les dessinateurs font des « coutumes » et habitudes de l’archéologue étrangère et de son entourage.

Car en 1972, une équipe franco-guatémaltèque d’archéologues, historiens, ethnologues et sociologues s’est établie à San Andres Sajcabaja. Ses membres nous expliquent pourquoi ils sont venus là, dans cet endroit exotique (ce n’est pas pour l’exotisme qu’ils ont choisi l’endroit) que l’on situe sur une carte. L’image de l’ancienne civilisation mésoaméricaine est rappelée par des photos de sites et du travail archéologique. Les membres de l’équipe relatent aussi les fractures qui divisent le village : le curé espagnol et sa clientèle de l’ « Acción católica » qui affrontent les « costumbristas » indigènes, le syncrétisme religieux ; les « ladinos » - les métis - qui ostracisent et méprisent les Indiens ; le problème de l’accès à la terre pour planter un peu de « frijol » et de maïs. L’ethnologue parle de son voyage en camion aux latifundio de la côte avec les recrues saisonnières de San Andres.

Séquence 2 : chronique d’un séisme.
4 février 1976. La fresque enfantine reprend. Un tremblement de terre des plus terribles. Au village par chance un mort, deux blessés seulement, des maisons inhabitables, les gens qui se retrouvent la nuit dans la rue avec des torches. Dix jours après le séisme arrivent les premiers secours étrangers, les premiers avions, les premiers hélicoptères. Ils se posent au milieu du village, devant l’école, soulèvent des nuages de poussière et renversent les curieux les plus téméraires. A travers les dessins, on comprend que le bouleversement majeur n’est pas tant le cataclysme tellurique que la soudaine invasion extérieure : arrivée des équipes de secours, des médecins, intervention des églises et des sectes, parachutage d’ « experts » et responsables d’organisations humanitaires, des forces militaires enfin. Ils relèvent aussi à quel point l’afflux de l’aide et sa distribution provoquent des dissensions au village.

Séquence 3 : les années noires

L’instrumentalisation du séisme de même que l’absurdité des projets de développement avancés par les ONG et les organismes internationaux sont soulignées par une séquence d’annonces publicitaires de solidarité contenues dans les journaux de 1976 sur fond sonore de messages radio. Les chercheurs nous rappellent l’histoire du pays, une histoire de dépendance, de conflits et de répression depuis la chute provoquée du président Arbenz en 1954. Un anti-communisme hystérique, des réseaux d’opposition qui se forment, les mouvements de guérilla, des exactions militaires. Des événements qui font dire que le Guatemala semble « bien loin de Dieu et bien proche des Etats-Unis. » On comprend comment dans une telle situation le séisme tellurique devient un élément déclencheur d’un cataclysme social bien plus important, « la nouvelle destruction des Indes ». L’image s’attarde sur la ruine massive qu’est devenue l’église de San Andres et qui a servi de campement militaire et de lieu de torture. Les faits, les massacres au village sont narrés via le rapport de la "Commission de la mémoire". Les interviewés évoquent la terreur des militaires et des Patrouilles d’Autodéfense Civiles (PAC), se rappellent les habitants qu’ils ont connus, aujourd’hui réfugiés à Guatemala Ciudad ou au Chiapas. La question revient alors, insistante : que sont devenus les enfants qui réalisèrent les dessins et qui avaient entre 8 et 16 ans en 1976 ?

Séquence 4 : en route pour San Andres en 2006

La décision est prise. Il faut partir à la recherche des enfants de 1976 -aujourd’hui quadragénaires. La caméra s’embarque pour le Guatemala. Sur la route de la capitale à San Andres Sajcabaja, le paysage défile pendant qu’un sociologue décrit les changements de ces dernières années, mais aussi la stagnation des indicateurs de développement comme celui du niveau d’alphabétisation, rappelant que tous ceux que l’on recherche faisaient jadis partie de la très petite minorité d’enfants scolarisés de San Andres. Le chemin passe Joyabaj, bourg où le séisme de 1976 avait causé de nombreux morts. Puis l’image s’arrête lorsque la route franchit la sierra de Chuacús et que le regard se porte dans la vallée jusqu’au village de San Andres Sajcabaja.

Séquence 5 : une rencontre 30 ans plus tard

San Andres Sajcabaja en 2006. Le bourg a bien changé. La rue principale pavée, certaines jeunes filles portent le jean, walkman sur les oreilles, d’autres gardent le costume traditionnel. L’église reconstruite - grâce à un don suédois et le concours d’une paroisse catholique du New Jersey. Quelques maisons en béton à deux étages : les demeures des « coyotes », trafiquants de main d’œuvre clandestine vers les Etats-Unis. Un petit tourisme ’écologique’, ’durable’ s’est développé autour de la posada San Rafael - une auberge - à l’initiative d’un couple franco-guatemaltèque. Pendant la saison sèche, de nouveau des archéologues, des fouilles. Un ’Grupo Caliente’ de San Andres Sajcabaja participe au ’Working Waterfront Festival’ de musique de New Bedford. De porte en porte, à la recherche des enfants de 1976, la caméra passe en revue les mutations et permanences de ce petit monde paysan Quiché. Des retrouvailles enfin. Apparaissent certains des "dessinateurs". Les langues se délient. Des portraits prennent forme, des histoires se racontent. Échange de souvenirs. Ils étaient une vingtaine... Qui vit encore à San Andres ? Qui est encore tout simplement en vie ? Qui est parti à Guatemala Ciudad, à Los Angeles ou ailleurs en exil ? Pourquoi celui-ci ou celle-là ne sont plus là ? Le plaisir et l’amertume se mélangent. Le dialogue a repris. Sans feutres, cette fois-ci. En temps ’normal’ aussi, trente ans après le tremblement de terre. En temps normal ?

Séquence 6 : vivre avec ses bourreaux

Les amis retrouvés, tout comme les chercheurs, ne manquent pas d’attirer l’attention sur les fortes tensions qui persistent dans le bourg et la région ; bourreaux et persécutés se côtoient au quotidien et les anciens membres des patrouilles d’autodéfense civiles s’opposent aux efforts des proches des disparus de poursuivre l’enquête et d’enterrer dignement les victimes. Avec les habitants, avec les chercheurs, on s’interroge sur l’avenir de San Andres Sajcabaja. Quid en dehors de l’exode ? ... « la première ville maya c’est Guatemala ciudad, et la seconde Los Angeles... ». Que faire de cette ’tradition’ maya, moteur de la résistance ? Et les enfants des enfants de 1976 ? Quelle réalité nous dessineraient-ils aujourd’hui ?