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XI. Une troisième vie? 66000

Les documents de l'instruction et du procès de Marcel Braibant évoquent très peu sa vie privée. Les documents de ses demandes en grâce mentionnent son divorce avec sa première femme ; Edna Adrienne Reitenbach ne serait donc pas morte1. Ce divorce, à l'encontre du deuxième, ne figure pourtant pas sur l'acte de naissance de Marcel Braibant. Il semble vivre seul, séparé « de fait » de Léonie Weil-Curiel, et gagner sa vie sans être riche. Nulle part, sauf dans les rapports autour de son arrestation en 1945, apparaît le nom de Germaine Rinaud, censée être sa compagne depuis deux ans. Marcel Braibant a perdu son statut social et sa santé. Mais il n'a pas perdu sa compagne, quand il retrouve ses droits civiques en 1951 et que la possibilité d'une « troisième vie » lui est donnée, après une première de juriste, homme politique, propriétaire exploitant des Ardennes et une seconde d'écrivain, publiciste, propagandiste de modernisation des campagnes enfin condamné à la dégradation nationale.

Mais examinons d'abord les vies professionnelles de quatre acteurs de la politique agricole qui ont joué un rôle important, quatre « contemporains » de Marcel Braibant, de la décennie 1930 aux années 1950, quatre acteurs de la politique agricole. Deux sont plus âgés que lui de 14 et de 10 ans, les deux autres sont de 13 ans plus jeunes. Pour mieux comprendre quelles perspectives s'offrent à lui dans l'après-guerre, la thèse très élaborée et documentée de Mélanie Atrux-Tallau2 sur l'Assemblée permanente des chambres d'agriculture (APCA) éclaire bien la complexité des choix politiques avant, pendant et après les années d'occupation.

Victor Boret (1872-1952), de douze ans l'aîné de Marcel Braibant, marchand de grains, ministre de l'Agriculture et du Ravitaillement de Georges Clémenceau, député et sénateur, inquiet du dépeuplement des campagnes dans les années 1920, observateur sympathique des débuts du PAPF en 1932, a publié ses impressions d'un voyage en URS en 1933, Le paradis infernal. Il a préfacé le texte de Marcel Braibant paru en 1941, et Radio Londres a lancé un avertissement au couple Boret-Braibant. En 1943, Victor Bordet a publié une biographie élogieuse de Xavier Bernard (1873-1966) grand expérimentateur et spécialiste des semences, qui, cette année, a légué sa propriété du Poitou au ministère de l'Agriculture de Vichy : ainsi a vu le jour une fondation qui porte toujours son nom.

Henri Noilhan (1899-19803), avocat comme Marcel Braibant et ingénieur agronome, auteur de « La République des paysans » en 1931, dirigeant du PAPF également comme Marcel Braibant, « planiste » avec les polytechniciens de X-crise, s'est fait remarquer du public sous l'Occupation avec un seul ouvrage : Les Appellations d'origine des vins et liqueurs expliquées aux consommateurs.

Après la Libération, Henri Noilhan prend rapidement part aux débats sur la réorganisation du monde agricole. En 1948 il publie Techniques industrielles, techniques agricoles. L'industrialisation de l'agriculture est-elle possible ?  D'autres livres suivent. Membre de la Société française d'économie rurale (SFER) et de l'Académie de l'agriculture, il continue de se battre contre une industrialisation insensée, à son avis, de l'agriculture, contre une vision de la productivité inadaptée à la production agricole : «On sait en effet qu'au lendemain de la Libération, la notion de productivité, sous l'influence des économistes américains était essentiellement comprise comme le rapport entre les quantités de marchandises produites et la main d'oeuvre utilisée pour les produire ». Il s'oppose également à « l'exode rural », notamment dans l'Oise et dans les Ardennes, ainsi qu'à l'abandon de l'élevage au profit de la culture de céréales. De son côté, René Dumont, autre membre de l'Académie, partage ses conceptions4. Enfin Henri Noilhan s'engage en faveur d'un meilleur droit social rural.

En 1950, Henri Noilhan soutient Jean Mégret, qui s'avérera un « fervent européen », dans la fondation de l'Institut des Hautes études de droit rural et d'économie agricole (INHEDRA) et en 1952, il conseille son ami Luce Prault dans la réorganisation de l'Assemblée permanente des présidents des Chambres d'agriculture (APPCA). Ces dernières, abolies par Vichy en 1943, ont eu du mal à retrouver leur place et leur fonction de conseillers en droit, en techniques et de « propagandistes de modernisation », face au CNA (Comité national d'agriculture) issu de la Résistance et aux syndicats de la Fédération nationale des syndicats des exploitants agricoles (FNSEA), initialement hostiles à la reprise des Chambres et de l'APPCA, issue de la Dordogne de Joseph Faure. Mais à la suite d'un arrêt tardif du Conseil d'État en 1949 confirmant leur légalité, Luce Prault arrive à « réanimer » les Chambres. Les premières élections d'après guerre ont lieu en 1952. 504 des 1962 élus l'étaient déjà en 1939. Mélanie Atrux-Taillau5 constate un glissement politique de l'APPCA vers la droite par rapport à 1939 et conclut dans ces termes :

« Pour les partisans d’une reprise d’activité des Chambres d’agriculture et de leur assemblée permanente, l’hostilité à la Confédération générale agricole (CGA) et aux mesures prises par le ministre Tanguy-Prigent, notamment sur le statut du fermage, rejoint l’anticommunisme, aiguisé dans le contexte du tripartisme et de la « peur sociale » de 1947, ainsi que les espoirs déçus du corporatisme – patent lorsqu’Alain de Chantérac et Luce Prault regrettent « l’an de grâce 1942 » (Mélanie Atrux-Taillau cite la correspondance des deux hommes du 15 décembre 1949 ; K.S.) et paraissent vouloir reprendre leurs projets d’alors. L’accord national agricole de février 1951 intervient après que la FNSEA a pris le pas sur la CGA, et que les anciens de la Corporation paysanne lui ont fait prendre un virage à droite criant. Les élections de 1952, si elles renouvellent des Chambres d’agriculture aux rangs décimés, sont également marquées à la fois par un reliquat de continuité - qui concerne un quart des membres tout de même - et surtout par un « second retour des évincés », qui voit la réapparition sur le devant de la scène de nombreux dirigeants corporatistes : les cinq membres du bureau de l’APPCA ne sont pas les plus discrets d’entre eux. »

En 1919, au lendemain de la guerre, des nouvelles lois avaient institué les Offices agricoles régionaux et départementaux qui devaient stimuler la production agricole. Leur remplacement par des Chambres d'agricultures était prévu, mais la protection des petits exploitations par le législateur heurtait les intérêt des « agrariens » - les grands propriétaires - et ce n'est qu'avec le Cartel des gauche au pouvoir en 1924 que les Chambres ont débuté. Les premières élections ont eu lieu en 1927.

Luce Prault (1899-1991) a fait ses études, interrompues par la Grande guerre, à l'INA. Après plusieurs initiatives remarquables dans le monde des coopératives, il a été recruté par Joseph Faure en 1926 et a dirigé les services techniques de l'APPCA jusqu'à sa dissolution en 1941. L'année suivante, Marcel Braibant a salué son arrivé à un poste important dans l'équipe du ministère vichyste de l'Agriculture. Il y avait là une prise de position remarquable pour ce commentateur qui d'habitude montrait peu de sympathie pour les dirigeants politiques en matière d'agriculture. Pour Marcel Braibant le Luce Prault de l'époque était l'homme des coopératives et de la modernisation de l'équipement ; il était donc de son bord.

À la Libération, Luce Prault reprend des fonctions au sein de la Fédération nationale de la propriété agricole (FNPA)6 qu'il décrit dans ses termes : « Association (loi de 1901), fondée en décembre 1945 pour la défense du droit de l’homme qu’est la propriété contre toutes attaques directes et indirectes (statut du fermage et du métayage). Groupement apolitique. Action contre tous les ennemis de la propriété (marxisme). Action contre le Parti communiste et contre Tanguy-Prigent (marxiste7). Action contre les éléments démagogues du MRP et du PRL (Marquis de Sesmaisons) qui se sont compromis avec les marxistes. But : défense de la propriété individuelle et particulièrement de la propriété familiale en agriculture. (La FNPA) a combattu le premier  projet de constitution et a été un des facteurs principaux de son rejet. Poursuit la réforme du statut du fermage et du métayage pour un retour à une large liberté des conventions dans un régime de justice, d’accord et de confiance entre preneurs et bailleurs. Aucune subordination ou attache avec un parti ou un mouvement politique quelconque »8

En novembre 1948, Luce Prault retrouve son poste de directeur des services de l’APPCA, puis devient deux ans plus tard secrétaire général de la Fédération des syndicats des exploitant agricoles (FNSEA). Depuis 1948, il a oeuvré pour la renaissance des Chambres et de l'Assemblée permanente de leurs présidents. Mélanie Atrux commente en 2007 : «  Il convient ... de noter que cette renaissance est le résultat d’une initiative départementale, vite reprise en main par l’ancien directeur des services de l’APPCA qui, entre 1949 et 1952, assume seul cette énorme tâche depuis Paris. 9». Luce Prault voit dans le rétablissement des Chambres un moyen de lutter contre le fait que les syndicats d'exploitants ont d'abord exclu les propriétaires non-exploitants.

Luce Prault publie plusieurs textes durant les années 50 et 60. Retraité en 1960 il enseigne au CNAM et publie notamment Paysans, votre combat ! Essai d'économie rurale à l'usage des agriculteurs en 1963. André Meynier (1901-1983, géographe) commente « ...Le titre risquerait d'éveiller une certaine méfiance, par son aspect polémique. Mais la polémique y est de bon aloi, parce que de bonne foi ; elle ne déforme pas la vérité ; elle garde l'avantage d'insuffler une vie passionnée, un style incisif, non dépourvu d'humour ; voyez par exemple, la justification souriante de l'expression l'agriculture, infanterie de l'économie : infanterie, du latin infari, « qui ne parle pas ». L'agriculteur, comme le fantassin de Napoléon ne parle pas, « il grogne !»...10 »

 

Michel Augé-Laribé (1876-1954), juriste, ayant travaillé notamment pour l'Association pour l'exportation des produits agricoles, a représenté la France à l'Institut international d'agriculture de Rome à partir de 1935, puis a créé et dirigé le Service d'études et de documentation au ministère de l'Agriculture (SEDMA) sous Vichy ; il a suscité, nous l'avons vu, la critique de Marcel Braibant en 1941. Les deux hommes avaient des conceptions opposées sur le passé et sur les perspectives de l'agriculture du pays. Marcel Braibant insistait sur le déclin du monde agricole avant la guerre alors que Michel Augé-Laribé le niait. L'un était convaincu des possibilités considérables d'extension des terres agricoles, alors que l'autre était sceptique. Ces différences semblaient refléter des visions différentes d'ordre politique et social. En 1948, Michel Augé-Laribé fonde la Société française d'économie rurale (SFER) qui devient vite un réseau d'intéressés scientifiques dans ce domaine, que le fonctionnaire retraité (et « spécialiste internationalement reconnu11 ») préside jusqu'à sa mort. Avec ces deux publications sous l'Occupation, La situation de l'agriculture française 1930-1939, critiquée par Marcel Braibant, et La terre de France attend le retour de ses paysans prisonniers de guerre, retirée sur ordre des Allemands, ainsi que sa forte opposition exprimée à son Ministre contre l'institution de la Corporation paysanne, le directeur du SEDMA peut se considérer comme résistant.

* * *

Quelles conclusions à tirer de ces bribes de quatre biographies. Qu'est ce qui distingue la situation de ces quatre hommes après la Libération de celle de Marcel Braibant ? Une remarque de Mélanie Atrux-Tallau au sujet d'une fraction importante, voire dominante, des acteurs du monde agricole d'après guerre semble un bon point de départ pour répondre à ces questions :« Leur confiance dans le maréchal Pétain et leur sympathie pour le gouvernement de Vichy ont pu être sporadique, mais elles se sont manifestées, et leur compatibilité avec l’idéal paysanniste de Vichy est assez marquante. Leur adhésion au projet corporatiste est beaucoup moins homogène » Cette remarque convient-elle aussi pour Marcel Braibant ? Son « utopie villageoise » me semble bien trop « social-démocrate » Quoi qu'il en soit, seul Marcel Braibant a été épuré. Victor Borêt n'a plus joué aucun rôle ensuite, Henri Noilhan n'est apparu nulle part pendant l'occupation. Michel Augé-Laribé et Luce Prault ont occupé des fonctions administratives à Vichy. Ce qui oppose ces deux hommes à Marcel Braibant, le « socialiste » du Centre paysan du RNP, c'est leur « modernisme conservateur » leur virement politique à droite, leur alliance avec les grands propriétaires ; et l'anticommunisme qu'ils affichent après la guerre ressemble à une fixation. Henri Noilhan, l'ami de longue date de Prault, semble plus soucieux qu'eux face aux conséquences sociales de la modernisation telle qu'elle s'annonce et de laquelle Augé et Prault sont acteurs.

À partir de l'année 1951, trois ans et demi après sa condamnation et cinq ans et demi après ses derniers activités de publiciste, Marcel Braibant est gracié ; selon les rapports qui accompagnent ses demandes en grâce, son état de santé est loin d'être brillant. Étant donné les acteurs et le cadre politique de remise en route de la production agricole et du développement de l'activité des campagnes on voit mal, où l'homme du passé aurait pu trouver des appuis pour sa « propagande » de publiciste agricole.

* * *

Marcel Braibant n'a paraît-il, plus aucun contact depuis des années avec son frère, sa belle soeur et leurs fils. On ne sait pourquoi Charles, son frère, semble avoir totalement rompu avec lui , mais cette rupture peut s'expliquer par le ralliement de Marcel Braibant au dirigeants du RNP, par sa présence « médiatique ». Pendant l'occupation Charles Braibant créa une collection d'anthologies « Les grandes professions françaises» l'auteur du premier volume fut Anatole de Monzie12. En 1943 il organise du travail pour des intellectuels au chomage : aux Archives de la Marine il en occupe une cinquantaine à cataloguer les documents selon le système qu'il a inventé : une cote par document, un catalogue de matières, pour chaque mot une fiche index avec les cotes relevants. A partir de la deuxième moitié de l'année 1942, est-ce que pour ses proches, face aux rafles, aux déportations, le fait que Marcel poursuit des projets soutenus par des Allemands est-il préjudiciable? D'un point de vue moral, selon sa famille, son devoir politique, humaniste et patriotique n'aurait-il pas été de rompre avec ses fréquentations et se désengager de ses activités ? Ou y a-t-il eu une autre raison, une trahison quelconque de sa part, réelle ou ressentie? Sa femme et sa belle sœur se sont déclarées égyptiennes coptes, une dissimulation à haut risque. Charles Braibant, directeur des Archives et des bibliothèques de la Marine de 1919 à 1945, avait protégé des documents de la Première Guerre desmains des Allemands 13 . Aussi sa situation et ses publications antérieures le rendaient vulnérable 14.

Dans leur jeunesse à Villemonble où Charles est né, à Largentière (1890-1895), à Bar-le-Duc (1895-1897), à Reims (1897-1900) où Charles reçoit sa première communion, puis à Epinay sur Seine de 1900-1903 où leur père a confié l'éducation des deux frères à un jeune précepteur, à Paris, au collège Rollin (lycée Jacques Decourt) où Marcel passe le baccalauréat, et enfin surtout pendant les vacances à Herpy, Marcel et Charles partageaient la vie de famille. Il sont restés proches l'un de l'autre pendant la Grande guerre, ils ont été mariés à deux sœurs et ils étaient encore proches au début de l'occupation. Dans le manuscrit de son journal, dont une partie paru en mars 194515, Charles se montre très attentif à tout ce que dit et fait son frère, comme on le voit à plusieurs reprises16.

 

Le 22 juillet 1940 (p. 42) :

« Ce soir, après le dîner, on sonne. J'ouvre la porte, et j'ai la joie de voir mon frère, dont nous n'avions pas de nouvelles depuis le 13 juin.

Avec le régiment où il était lieutenant, il a été fait prisonnier dans les Vosges. Il vient d'être libéré. Les Allemands, à qui il a fait connaître sa qualité de théoricien de l'agriculture (de Manchettenbauer, paysan en manchettes, comme il disent) l'ont chargé d'une mission de reconstitution agricole dans le département de la Marne. Il tient à la main un petit dictionnaire français-allemand et allemand-français, qu'il a potassé dans le train. Il ne se rappelle plus du tout que, quand je lui parlais de nos possibilités d'entente avec la démocratie allemande, il me répondait en haussant les épaules : « Fiche-moi la paix avec tes Boches, nationalistes, catholiques ou socialistes, c'est tout comme. Il n'y aura jamais rien a faire avec ses salauds-là ».

Aujourd'hui aussi il hausse les épaules. Mais c'est quand je lui dis que, tant que les Allemands occupèrent notre sol, je n'aurai avec eux d'autres rapports que ceux qu'exige mon service. »

 

Le 7 août 1940 :

« Mon frère a été voir dans un hôpital allemand de Reims un officier français blessé. Celui-ci lui a montré son dîner : du pain et du saindoux ?

Ses fonctions au services agricoles du département de la Marne permettent à mon frère à causer souvent avec les soldats allemands. Leur moral est mauvais. Heimweh ! Disent-ils mélancoliquement. Ils n'échappent pas à cette espèce de découragement, de lassitude, de sentiment de l'inutilité de l'effort, qui gagne peu à peu toute l'Europe engagée dans la lugubre impasse nazie... L'autre jour, il avait obtenu à grand' peine des autorités allemandes de Reims un laissez-passer pour Herpy, notre pays qui a du souffrir beaucoup, comme presque tous les villages de la vallée de l'Aisne.

Il a été arrêté avant le passage de la rivière et conduit à Tagnon, dans un camp où attendaient des milliers de réfugiés ardennais à qui le retour au pays était interdit. Le commandant du camp prétendait que ses papiers étaient faux. Herpy étant sur la rive droite (Nord) de l'Aisne, il n'était pas possible que les autorités allemandes de Reims eussent délivré un laissez-passer pour ce village.

Il a eu beaucoup de mal à se disculper. Le commandant du camp a fini par le laisser rentrer à Reims, mais non sans lui avoir dit : si vous essayez encore de traverser l'Aisne, je vous garderai ici ». Suit, publié, encore un long passage du récit de Marcel puis : « Notre cœur se serre en écoutant le récit de mon frère... »

 

Le 15 septembre 1940 :

« Mon frère Marcel vient d'arriver pour deux jours. Il a passé quelques heures à Herpy. Heureusement le village et la maison ont moins souffert qu'on ne l'avait dit. A la maison, il y a seulement un pavillon qui a été complètement détruit. Pillage limité. Marcel a retrouvé ses livres (les pillards ne sont jamais bibliophiles) et rapporté même un exemplaire de mon premier ouvrage : une plaquette d'histoire ardennaise que j'ai publiée à l'âge de seize ans.

Il y a à Herpy une trentaine d'habitants au lieu de 200 en temps normal, Quelques uns sont des vieux qui n'ont jamais voulu quitter leurs maison. D'autres sont rentrés avant le 2 juillet, car c'est à cette date que la frontière a été fermée...

Marcel a essayé d'obtenir un renseignement dans les services de Scapini17. Naturellement on n'a rien pu lui dire. Mais il croit savoir que cinquante mille officiers français meurent littéralement de faim en Allemagne. »

 

Le 1 octobre 1940 :

« Mon frère Marcel est venu à Paris chercher du fuel-oil pour les cultivateurs marnais. Il n'a pu obtenir une seule goutte.

Au Majestic, il a été reçu par le colonel chargé de la répartition du pétrole et de ses dérives dans la région parisienne. Il fait chaud dans cette pièce, n'est-ce pas ? Lui a demandé (remplacé par dit) l'officier supérieur en effet, il y fait même une température presque étouffante. Eh bien, c'est comme ça dans tous les hôtels de Paris où nous nous sommes installés, et ils ne sont chauffés qu'au fuel. C'est ce qui vous explique que vous perdez votre temps »

 

Et enfin le 25 octobre 1940 :

« L'interdiction d'employer à la promenade les rares autos qui restent encore en circulation est de plus en plus stricte.

Il y a quelques jours, mon frère venu de Reims à Paris pour le ravitaillement, va faire un tour au Bois avec sa femme. Quand il revient, il trouve près de sa voiture deux agents qui veulent le conduire au poste. »

 

En 1961, quinze ans après La guerre à Paris, Charles Braibant, qui, depuis octobre 1959, a démissionné de son poste de directeur des Archives nationales qu'il occupait depuis 1948, publie UnBourgeois sous trois Républiques ». Il passe en revue les événements politiques de sa vie, en les annotant de connaissances historiques, il développe ses propres idées, il ajoute des réflexions politiques et philosophiques. Sa jeunesse, son père et sa mère prennent beaucoup de place, ainsi que sa profession, ses innovations en matière d'archives, qui l'ont fait connaître et reconnaître sur le plan international comme archiviste. Sur sa jeunesse, il évoque dans quelques rares notes « mon frère ». Ainsi :

« De fait, je n'ai jamais eu de contact qu'avec une demoiselle de Montmartre. C'était la sœur d'un camarade de lycée de mon frère. Sa mère, Madame T. tenait une confiserie rue de Douai. C'étaient des personnes très bien pensantes. Mon frère, de son côté, manifestait une dévotion très vive à l'égard de la jeune fille de la maison. Il passait le plus possible de ses dimanches dans l'arrière-boutique de la confiserie. On m'invitait quelquefois par ricochet. Mon frère parlait bien, je ne soufflais mot ; il était beau, fort, sanguin, avec une promesse de barbe qui lui donnait un peu l'air du prince de Joinville à l'École navale. La demoiselle pouvait avoir dans les vingt-cinq ans. Je la trouvais très belle, je regardais à la dérobée les deux buttes de son corsage. Elle écoutait bouche bée les tirades de mon frère ; étant en philo, celui-ci dissertait à perdre haleine sur un professeur qui, après avoir enseigné à Rollin, venait d'être élu à l'académie des Sciences morales et commençait à être fort à la mode, Henri Bergson.

Pendant l'année scolaire 1903-1904 nous fîmes nos études, mon frère et moi, au collège Rollin (aujourd'hui lycée Jacques Decourt), qui est voisin de la rue Victor Massé, et où notre père avait eu, vingt ans auparavant, le prix d'honneur de rhétorique. J'entrais en seconde. » (p. 179)

 

Dans un typoscrit de souvenirs18 datant de 1967, Charles Braibant raconte qu'il a bien connu les 5 frères Viénot, Henri, le premier qu'il avait connu, avait été son camarade de classe au lycée en 1904-1905, Pierre, député des Ardennes et Jacques faisaient partie du cercle des AI comme d'ailleurs Andrée Viénot-Mayrisch, la femme de Pierre et député après la guerre. Par rapport à André, l'avocat de Marcel Braibant, il remarque qu'il ne l'avait rencontré qu'après la guerre. Serait-ce dans le contexte de la défense de Marcel ?

Dans les quelques 330 pages du manuscrit de souvenirs, surtout consacrés à son travail pour la paix, rien sur Marcel, seulement la remarque qu'au moment douloureux de la mort de leur père en 1922 les seules personnes présentes étaient « une infirmière, mon frère et moi ».

En ce qui concerne l'épuration, Charles Braibant la trouvé nécessaire « il s'agissait d'une révolution », mais il déplore l'inégalité de mesure: des écrivains comme Paul Chack, Robert Brasillach condamnés à mort et exécutés tandis que les grand collaborateurs de l'industrie ne furent pas inquiétés. Le marin et écrivain Paul Chack (1876-1945), directeur du Service historique de la marine de 1921 à 1934, avait eu son bureau à côté du sien, et avait été son chef dans l'hierarchie du ministère. D'abord combattant contre l'antisémitisme, Chack le retraité était devenu antisémite, membre du PPF, anticommuniste et propagandiste pour la Ligue de volontaires français « contre le bolchevisme ».

* * *

 

Marcel Braibant n'a plus alors aucun contact avec ses proches. Germaine Rinaud est sa compagne depuis 1943. Lui et Léonie Weil-Curiel divorcent en 1955 et en septembre de l'année suivante il se marie avec Germaine Rinaud. Qui était-elle ?  (ce qui suit ici, nours avons également mis en page séparément pour cause de lien et de visibilité sur le net)

Les périodiques - Le Journal des débats politiques et littéraires,La Semaine à Paris,LesAnnales coloniales, Le Ménestrel - donnent des informations sur la fille d'une mère guinéenne et d'un père "français de souche".

Depuis 1893, la Guinée est une colonie française et le statut d'indigénat y est imposé depuis 1907. La colonie exporte du caoutchouc, principalement le latex de liane. 400 000 des environs 1 million guinéens-hommes subissent le travail forcé, notamment le portage. Le racisme des colonisateurs fait fonction d'idéologie de légitimation. Le métissage est mal vu. Les enfants métisses ne doivent-ils pas être particulièrement encadrés ? Des considérations philanthropiques sont à l'ordre du jour : de par leur "sang", ne faudrait-il pas les enlever de l'entourage de leur "race"?

En 1906 un jeune instituteur parti semble-t-il le 2 octobre 1902 de Marseille comme « agréé commis 1e classe des affaires indigènes de la Côte d'Ivoire » arrive à Faranah, région où naîtra en 1922 Sékou Touré, le futur libérateur-dictateur. Sur un terrain débroussaillé et ferrugineux, de 15 hectares l'instituteur fait planter à ses écoliers des lianes de caoutchouc. En 1907 les plantes ont de 10 à 15 cm de hauteur et l'instituteur obtient un "témoignage de satisfaction" pour l'enseignement agricole qu'il donne à ses élèves. Le caoutchouc prend beaucoup de son temps ; il se trouve que pour des raisons de qualité, la production africaine diminue jusqu'à disparaître au début des années 1920. Le 1 janvier 1914 le Gouverneur général promeut Rinaud à l'emploi d'instituteur de 3e classe. En 1920 « George » (c''est à dire Pierre-George) Rinaud obtient une mention honorable du ministère des Colonies. En 1925, Pierre Rinaud est transféré à l'école régionale à Kankan à 150 km à l'est-nord-est de Faranah. En 1927, il obtient une médaille d'argent du ministère. Le Journal officiel du 9 août 1928 mentionne sa nomination comme directeur de la mutuelle scolaire de Kankan, et le 14 juillet 1930 il est nommé Officier de l'Instruction publique. Le 17 juin 1933 un congé de convalescence de six mois lui est accordé.

Selon l’acte de naissance l'instituteur Pierre Georges Rinaud est le père de Germaine Rinaud. En 1915 il sollicite un jugement du tribunal de 1e instance à Conakry par lequel cet acte de naissance à pu être établi : l’enfant nommé Germaine est née le 4 janvier 1909 à Nyenouya/Faranah, et d’après l’enquête de l’officier colonial à Faranah le requérant est le père et la mère est « non dénommée ». Le tribunal reconnaît les raisons pour lesquelles le père n’avait pas déclaré la naissance comme prévu par la loi.19 L’enfant aura une "marraine", Mme Mauger (donc la reauête de l’acte de naissance ?), qui se déplace avec l'enfant dans le pays et sur le Niger, avant de l'emmener à Paris probablement en 1916. Germaine Rinaud a-t-elle connu sa mère ? Mme Mauger est l'épouse de Marie Joseph André Mauger, à l’époque « agent spécial » à Faranah 20

En marge sur l’acte de naissance se trouvent 3 entrées : « Reconn. à Paris 8e Arr le 25 mai 1943; Mariée à Paris 17e Arr. Le 10.9.1956 avec Henri Marcel Braibant; Décédée à Paris 17e Arr. le 9.6.1990...

En 1920, à 11 ans, Germaine Rinaud entre au cours "piano préparatoire" du Conservatoire à Paris, en même temps notamment que Mlles Roget, Odette Staub, Mlle Clavius-Marius ; la même année, Georges Tzipine (1907-1987), futur chef d'orchestre, interprète de musique contemporaine, entre en classe "préparatoire violon".

Les événements au Conservatoire, notamment les concours, sont couverts in extenso par le magazine Comoedia et son critique Raymond Charpentier ainsi que dans une moindre mesure, par Le Menestrel.

En 1923, élève de M. Rousseau, Germaine Rinaud obtient une des trente premières médailles en solfège instrumentalistes femmes. Marcel Samuel Rousseau (1882-1955), organiste, compositeur, professeur d'harmonie au Conservatoire, sera directeur artistique chez Pathé, directeur de l'Opéra de 1941 à 1944, et succédera à Reynaldo Hahn à l'Académie des Beaux Arts en 1947.

En 1923, Germaine Rinaud est admise avec 26 autres au concours piano femmes et le 25 novembre elle est une de la douzaine de gagnantes.

En 1924, elle est "la nouvelle" de la classe Staub et le 29 mai de l'année suivante elle est admise au concours ; en juin elle obtient un deuxième prix, Selon Comoedia elle gagne le Prix Girard doté de 300 f. Les Annales Coloniales publient une interview d'elle chez sa marraine, Mme Mauger ainsi que de l'autre "mulâtresse" : Louise Clavius-Marius, également deuxième prix, de 2 ans et 5 mois l'aînée, classe Lazare-Lévy, qui a grandi à Saint-Louis et habite chez son père, ancien procureur général et chef du service juridique au Congo.

Le 19 février 1926, « Mlles Roget - (Henriette (1910-1992), plus tard Mme Puig, organiste à la Grande Synagogue. pianiste à la radio, enseignante à Tokyo et au Conservatoire - et Rinaud ont joué à ravir le Rondo de Schubert". Le 2 juillet de la même année, "Mlles Clavius-Marius (classe Lazare Lévy ((1882-1964) ) et Rinaud (classe Staub), deux jeunes filles couronnées l'an passé, qui, l'une et l'autre cette fois, n'ont pas montré suffisamment de style et de simplicité..." . (Victor Staub (1872, Lima-1953), autrichien d'origine, père d'Odette, pianiste et compositeur ("Boléro"), dirige la "Classe Supérieure" femmes depuis 1913 ; il se retirera le 15 janvier 1941).

En février 1927, Charles Tournemire (1870-1939) - organiste, compositeur, enseignant de musique d'ensembles au Conservatoire - organise un concert. Il confie, "pour les deux premiers mouvements du quatuor de Debussy, à l'archet sûr, vigoureux, parfois un peu rugueux de M. G. Tzipine, lequel a également interprété la Suite de Rameau avec, au violoncelle son frère qui fut excellent, et au piano Mlle Rinaud qui trébucha quelque peu..." En juillet de la même année, Germaine Rinaud et Louise Clavius-Marius obtiennent les premiers accessits : "iL faut signaler que Mlles Rinaud et Clavius-Marius sont deux mulâtresses malgaches qui ne manquent pas de virtuosité" selon Louis Schneider. Mais quatre jours plus tard "ces messieurs de la tribune sacrée" décident qu'il y a parmi les manquants du concours final "deux seconds prix de 1925, Mlles Rinaud et Laborde ... Mlle Rinaud (classe Staub) a bousculé la fin de son morceau; mais elle a fait montre de jolies sonorités, d'une technique excellente, peut-être sans personnalité; Mlle Laborde (classe Philipp) avait fort bien compris sa Fantaisie et l'avait bien jouée; je ne vois pas pourquoi cette fois elle a été éliminée..." . Enfin le 25 novembre, Germaine Rinaud figure sur la liste des "définitivement admis comme élèves", qui sont 16 pour le piano. Elle est même la seule qui obtient les 12 voix des 12 membres du jury. Comment a-t-elle pu faire ?

En juillet 1928, lors de la remise des prix - un premier prix pour Germaine Rinaud - l'observateur du Ménestrel explique: "L'histoire de Mlle Rinaud est bien amusante, parce qu'il est toujours drôle de voir "rosser le commissaire", ici l'administration et les règlements du Conservatoire. Donc Mlle Rinaud, jeune coloniale, dépitée de n'avoir pu décrocher le premier prix, ni en 1926, ni en 1927 après avoir été gratifiée d'un second prix en 1925, était, par ses deux échecs, exclue de la classe de piano. Que faire ? Elle était assez jeune pour pouvoir se présenter à nouveau aux examens d'admission du piano, de telle sorte qu'au début de l'année scolaire elle fut reçue : et cette fois elle a montré dans son morceau de concours de si jolies sonorités, de si bons doigts souples, qu'elle a été jugée digne du premier prix, malgré et contre l'administration de l'établissement de la rue de Madrid. Et voilà comment Mlle Rinaud a obtenu la victoire en donnant un spirituel croc-en-jambe au règlement. "Cette petite Rinaud, c'est rosse!" disait un juré complètement déliquescent à la fin de la séance...". Le 10 juillet, la récompense lui est remise en présence de M Herriot, ministre de l'Instruction publique et M. Rabaud, directeur du Conservatoire : le prix Popelin (1200 f.) lui est accordé ainsi qu'à quatre autres demoiselles.

Le samedi 30 novembre 1929 à 21h Germaine Rinaud donne son premier concert en public à la salle Erard, 13 rue du Mail. Ci-dessous le compte rendu qu'en donne La Semaine de Paris du 6 décembre 1929, signé M.P.:

"Héritière du grand Pleyel, d'Erard, des Gaveau, de Bord"?

Dans les Annales Coloniales du 2 décembre 1929:,Henri Delorière semble honnêtement admirer le travail de Germaine Rinaud: "Si je dis qu'il était d'une grande difficulté (son programme), Germaine Rinaud fut à sa hauteur. Elle a vraiment l'étoffe d'une virtuose, que la vie ne lui apprendra malheureusement que trop vite à prier avec Bach et pleurer avec Chopin. Pour l'instant, les modernes, moins profonds, lui sont d'une commerce plus familier, si je conclus que son très vif succès fut amplement mérité, j'aurai rempli tout mon devoir de franchise envers la gentille guinéenne qui, venue tenter sa chance dans l'effrayant Paris, paraît bien avoir gagné la dure partie." A-t-elle vraiment "gagné la dure partie" ?

Le 23 novembre 1930 elle fait "valoir ses qualités pianistiques" en accompagnant Alia Sauvesys (sic! pour Alice Sauvresys) sur TSF Radio Comoedia de 12h30 à 13 h: "Le quart d'heure musical avec des petites pièces faciles et charmantes qu'elle composa spécialement pour être jouées à quatre mains par les petits"

Le Ménestrel commente (signé P. L.) un concert donné en mars 1931:

En 1932, l'Association des prix de piano organise une fête en honneur et en présence de Francis Planté, surnommé "le dieu du piano" et âgé de 93 ans. Parmi les invitées du membre du bureau de l'Association:, on trouve Germaine Rinaud, Mathé, Clovius Marius, Bloch...)

En 1933, Germaine Rinaud accompagne Marie-Thérèse Dauvergne à la salle Chopin, selon La Semaine à Paris du 19 mai 1933. Nous n'avons rien trouvé sur Marie-Thérèse Dauvergne sur Internet Noël Gallon (1891- ?) est compositeur et pédagogue.

Le 17 décembre de la même année, elle fait partie d'un quatuor vocal avec Mme Jean Merry et M. et Mme Paul Rémond lors d'un concert de la Maison des Intellectuels au Théâtre Albert-Ie (aujourd'hui théâtre Tristan Bernard dans le VIIIe). La musique est d'André Bloch (1873-1960), Georges Migot (1891-1976), Robert Montfort (et non Montsort), compositeur de "Trois poèmes de Baudelaire en 1911.

En 1934, Germaine Rinaud participe à une interprétation d'oeuvres de A. Sauvrezis, selon La Semaine à Paris du 11 mai 1934. Alice Sauvrezis (Nantes 1866-Paris 1946), est compositeur (élève de César Franck et Vidal), pianiste, professeur de musique, directrice du choeur de l'Institut Girardin-Marchal, directrice de programmes à la radio et à la Maison des intellectuels. Son intérêt particulier semble avoir été le folklore breton. Citons parmi ses oeuvres: Chants de soldats (1525-1915), chansons populaires, chants militaires, hymnes nationaux, sonneries, publiés à Paris, chez Berger-Levrault, 1925 , qui publiera également Marcel Braibant à deux reprises. L'Institut Girardin-Marchal est une école de musique privée, peut-être pour filles seulement, dirigée par Mme Girardin-Marchal. Après la Seconde Guerre l'Institut (ou une dépendance) sera installé à Caen.

Toujours en 1934, la pianiste, une violoniste et une violoncelliste jouent la partie musicale d'un événement de l'association d'Orphelins de Guerre au profit de sa caisse de secours. (Le Figaro 7 avril). Reine Sultana Bessis (née en 1890 à Alger?) est une élève du violoncelliste Paul Bazelaire (1886-1958), professeur au Conservatoire national. Madelaine Montier-Hermer, violoniste, sera plus tard professeur au Conservatoire de Rennes.

On ne trouve plus rien ensuite sur Germaine Rinaud. Sa formation terminée, a-t-elle pu revoir son village natale, comme l'adolescente l'avait espéré en 1925 ? Jusqu'à présent, nous ne l'avons retrouvé que quelques années plus tard, pendant l'occupation, sous le nom d'artiste "Choucoune". Le 18 avril 1942, dans la liste des Cabarets du Comedia, Choucoune est associée au Cabaret Carrère avec Christiane Néré, Maurice Baqué et les Mathurins, groupe de musiciens de la rue des Mathurins. Qui est Maurice Baqué, et non Baquet ? Sur Christiane Néré, chansonnière avec Charles Trenet "Au micro de la Redoute"21.

Selon une annonce du cabaret Chez Elle, rue Volney, le 20, puis le 27 juin et le 4 juillet 1942, Choucoune joue avec le Trio des Quatre. Parmi les trois autres femmes il y a Doris O'Casey, membre de l'orchestre Jacques Hélian en 1950.

Comoedia publie une annonce du cabaret Le Boeuf sur le toit le 31 octobre puis le 14 novembre 1942. "En exclusivité Marcel Dieudonné" "avec Choucoune et l'orchestre d'André Ekyan". Dieudonné (1913-1954) était un comédien de music-hall en 1945 et il figurait en avant-première du spectacle d'Édith Piaf, en 1947 puis il joue le rôle du trafiquant dans le film Dédée d'Anvers avec Simone Signoret. André Ekyan (1907-1972) est un des premiers jazzman en France, soliste, chef d'orchestre, compositeur depuis 1930 et grand musicien également après la guerre. Le Boeuf sur le toit est le lieu de rencontre du monde mondaine et intellectuel avant la guerre et reste en vogue jusqu'à sa fermeture par l'occupant en 1943.

Puis Choucoune apparaît dans une annonce faite par le quotidien Le Matin le 19 novembre 1942 du cabaret Le Doge "ex Chez Elle", 16 rue Volney. "Chez Elle", ou elle a joué au mois de juillet, a été le cabaret de Lucienne Boyer (1901-1983) qui a été modiste, puis modèle de Foujita, avant de devenir une célèbre chanteuse. Durant l'occupation, elle refuse de participer aux tournées en Allemagne et elle décline l'offre de la Continental de tourner des films. Elle a toujours été en contacte avec des résistants, selon Limore Yagil 2015 p. 399.

Le Doge est une adresse extravagante, un "lieu, qui prend place parmi les plus élégants établissements de nuit" 22. Lucienne Delyle, parisienne, née Delache (1913 ou 1917-1962), d'abord préparatrice en pharmacie, en 1938, engagée par Jacques Canetti à la Radio et chez Polydor, deviendra une star pendant les années 1950. Elle obtiendra le Grand Prix du disque en 1956 avec son compagnon et mari, Aimée Barelli (1917-1995), jadis chef d'orchestre de swing au cabaret Le Boeuf sur le toit. "Elle a abordé à peu près tous les genres et tous les styles, de la chanson réaliste à la valse musette, en passant par la chanson sentimentale, la chanson jazzy, parfois teintée d’influences exotiques. Sa voix langoureuse, son timbre chaud et sa diction précise ont influencé de manière décisive la chanson française de variété." 23.

Gregory Chmara (1878-1970) né à Poltava, d'origine géorgienne, acteur de théâtre avec Olga Knipper, acteur de cinéma muet poursuit sa carríère dans de nombreux films (1956 dans Elena et les Hommes de Jean Renoir). Il était arrivé en Allemagne en 1919 et à Paris en 1935. Après la guerre il est aussi metteur en scène aux théâtres parisiens.

Raymond Magnier alias Rex Harvey (1914-?) est un danseur de claquettes, meneur de revues, chanteur et fantaisiste entre Paris, Bruxelles et l'Afrique. Depuis 1941 le Cabaret emploie par ailleurs l'orchestre du saxophoniste Christian Wagner avec le pianiste André Grassi qui y reste après le départ de l'orchestre au début de 1943. « L’orchestre de Christian Wagnr est excellent et passe avec beaucoup d’habileté du swing au tsigane, sans oublier les douces valses de Vienne. » (La Semaine à Paris)...

Choucoune figure encore dans une annonce du Matin du 13 avril 1943 consacrée à "La vie parisienne" de Suzy Solidor: "Suzy Solidor 1900-1983 (née Suzanne Marion, devenue Suzanne Rocher) est une figure emblématique des années 1930. Symbole de la garçonne des « années folles », elle a contribué à populariser auprès du grand public le milieu homosexuel parisien, célébrant dans plusieurs de ces chansons les amours lesbiennes (Ouvre, Obsession, etc.) "24. En 1918, elle a été chauffeur des états majors, puis antiquaire. Elle s'est tournée vers la chanson en 1929 et a ouvert La vie parisienne, rue Saint Anne "chic et cher" en 1933 ; y chante entre autres le jeune Charles Trenet. Tamara de Lempicka peint le portrait de Suzy Solidor. "Durant l'occupation, son cabaret est connu comme un lieu fréquenté par quelques officiers allemands : contrairement à d'autres cabarets de la capitale, chez Suzy Solidor , il n'a pas de femmes nues, pas de restaurant, et donc pas de marché noir, mais essentiellement des textes littéraires" écrit Limore Yagil (2015) ; elle précise par ailleurs que Suzy Solidor a joué un rôle important dans la Résistance. La commission d'épuration lui attribuera cependant un blâme et l'interdiction provisoire d'exercer. Elle partira aux États Unies, reviendra en France en 1954 pour ouvrir Chez Suzy Solidor rue Balzac, puis, en 1960 Chez Suzy à Cagnes-sur-Mer. Jean Rigaux (1909-1991) est un chansonnier très en vogue au théâtre des Deux Ânes, au Boeuf sur le toit et acteur dans de nombreux films.

Choucoune ne semble pas avoir abandonné la musique de chambre. Le chroniqueur de musique de Paris Soir parle entre autres d'un concert d'elle accompagnante de Simone Valbelle le 2 juillet 1943. Valbelle est par ailleurs actrice dans Marius à Paris, un film de Roger Lion datant de 1930 ; elle anime avec son orchestre féminin Le Casino de Paris et Les Folies Bergères. L'affiche du disque est de Jean-Dominique van Caulaert.

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La Société des Océanistes a été fondée au Musée de l'Homme en 1945, après avoir existé clandestinement pendant l'Occupation. Elle compte parmi ses membres des scientifiques (Rivet, Leenhardt, Condominas, Levy-Strauss, Mauss, Soustelle, Guiart, etc.) ainsi que des militaires, des commerçants, des fonctionnaires, des hommes politiques (Maurice Lenormand, futur politicien néo-calédonien), des artistes, et des journalistes. André Weil-Curiel, le beau fils de Marcel Braibant, y adhère en 1947, ainsi que l'ethno-musicologue du Musée de l'homme, l'africaniste André Schaeffner. Le secrétaire général est le très actif père Patrick O'Reilly.

Selon la liste des membres de 1949, Germaine Rinaud, dite Choucoune, habitant 30 rue Vernier dans le 17e arrondissement de Paris, est membre associée depuis 1945. Dans le deuxième volume du Journal de la Société, Patrick O'Reilly rapporte que le 8 novembre 1945, Mlle Choucoune et Mme Humbert-Sauvageot ont enregistré chacune un disque chez Pathé-Marconi, de chansons de la Nouvelle Calédonie et de l'Ile de Maré, chantées par des membres du Bataillon du Pacifique, cruellement décimé à Bir Hakeim, qui séjournaient à Paris avant leur rapatriement en février 1946. Faut-il rappeler ici que Pathé a été une industrie florissante pendant l'Occupation ?

Mady Humbert-Lavergne a été l'assistante de Philippe Stern (1899-1979), conservateur et musicologue au Musée Guimet. En 1931, lors de l'Exposition coloniale, redoutable démonstration du pouvoir impérial et des préjugés colonialistes, ils ont commencé à collectionner des chansons et des paroles d'Afrique et d'Asie du Sud-Est : 184 disques Pathé, 78 tours, dont 4 de Guinée. En 1937, lors de l'Exposition internationale, Philippe Stern et Mady Humbert-Sauvageot ont enregistré des chansons antillaises avec notamment la jeune Jenny Alpha (1910-2010). Pierre Sauvageot, mari de Mady, a été l'époux de la future femme de presse catholique Ella Sauvageot, née Thuillier de 1922 à 1933. Avec sa nouvelle épouse, il traduira des textes du Zen-Boudhisme.

Qu'est-ce qui lie la pianiste Germaine Rinaud aux Océanistes, à la musique folklorique, au chants des soldats en 1945? On peu supposer qu'André Schaeffner ainsi que Denise Paulme, sa femme, africaniste elle aussi, se soient intéressés à la musicienne "guinéenne". Mais rien ne le prouve. On peut également imaginer, que son activité pendant l'occupation, ses relations avec Solidor et Valbelle, lui ait valu d'être mis à l'index après la guerre. La police qui s'est intéressé à Marcel Braibant ne s'est pas intéressé à elle ?

On peut envisager que Germaine Rinaud et Mady Humbert-Sauvageot se soient connues durant des enregistrements en 1931 ou en 1937. On peut également spéculer qu'elle a eu une entrée chez Pathé par son ancien professeur Marcel Rousseau ou une entrée à la Radio grâce à son ancien camarade du Conservatoire, Henriette Roget ou par Henri Barraud (1900-1997) : compositeur, visiteur au Conservatoire dans les années 1920, fonctionnaire de la SACEM, il est adhérent au Front national de la Résistance et sera le directeur à la Radio après la Libération. Germaine Rinaud a pu également bénéficier de l'attention de Auguste Charles Désiré Emmanuel Brunet (1878-1957) député de la Réunion, poète et ancien gouverneur colonial, ainsi que membre de la Société des Océanistes et domicilié dans le XVIIe arrondissement ... Enfin, quel rôle Mme Mauger a-t-elle joué pour sa filleule adulte?

(fin de la page séparée)

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Revenons à Marcel Braibant. Une lettre anonyme du 10 octobre 1945 a dénoncé l'homme qui depuis plus d'un an est soupçonné « d'activité anti-française » et supposé d'être « en fuite »: "il se cache chez son amie, une négresse, Mademoiselle Rinaud", dans un appartement loué, avenue Kleber. La police enquête et trouve que "depuis deux ans environ", l'appartement est occupé par Marcel "et son amie, mademoiselle Rinaud, dite "Choucoune" Germaine, artiste lyrique". Marcel Braibant est arrêté, incarcéré pendant sept mois, puis mis en liberté provisoire jusqu'à son procès en juillet 1947. Il en sort acquitté du crime d'entente avec l'ennemi et d'attente à la sécurité extérieure de l'État, mais il est condamné à la dégradation nationale (DN) pour crime d'indignité nationale. Dans les documents de l'Instruction, dans les rapports de police figurant dans les actes de recours en grâce du condamné en 1950, Germaine Rinaud a complètement disparu : pour les autorités judiciaires Marcel Braibant « vit seul » depuis sa sortie de Fresnes. La séparation de son amie, si non qu'apparente n'est que temporaire.

Il s'est marié avec Léonie Weil-Curiel en 1923, mais, après des années de « mésentente », le couple vit « séparé de fait » depuis 1943. Le 15 janvier et le 13 octobre 1955, ils divorcent 25; le 10 Septembre 1956 Germaine Rinaud et Marcel Braibant se marient.

Marcel Braibant a été arrêté sous le gouvernement provisoire dirigé par le général de Gaulle. Le chrétien-démocrate Pierre-Henri Teitgen est ministre de la Justice. Le ministre change le 18 décembre 1946 et Paul Ramadier, SFIO, devient Garde des sceaux, suivi un mois plus tard par André Marie, déporté à Buchenwald, député radical. André Marie est donc ministre lors du procès de Marcel Braibant. Ce dernier est gracié définitivement par Vincent Auriol, quand René Mayer (1895-1972 député radical socialiste de Constantine) est le garde des sceaux.

Songeant à la place que pourrait trouver Marcel Braibant en 1951, quel groupe politique pourrait vouloir qu'il continue sa « propagande » au sein du secteur agricole ? Michel Augé-Laribé, Henri Noilhan et Luce Prault se sont unis dans une politique de modernisation de l'agriculture à l'opposé de la modernisation défendue par Braibant depuis les années 30. Alors vient en tête un personnage de douze ans le cadet de Braibant qui a jadis apprécié son œuvre : George Monnet le ministre de l'agriculture du Front populaire qui a préfacé La Tragédie paysanne. Cet « enfant terrible » de la SFIO26, l'instance morale qu'il avait été pour la jeunesse27 , l'ancien combattant, l'exploitant agricole dans l'Aisne sur 200 ha dévastés, le membre du Comité de Barbusse contre la guerre et le fascisme, a été membre du cabinet de Paul Reynaud en 1940. Opposé à l'armistice, député qui s'est abstenu de voter les pleins pouvoirs à Philippe Pétain, Georges Monnet s'est tenu à l'écart de la Résistance, puis a exercé des fonctions professionnelles comme, à partir de 1942, celle de secrétaire général du Comité d'organisation des jus de fruits ; ce qui lui a valu d'être « épuré » par le congrès extraordinaire de la SFIO en novembre 1944. Edouard Lynch, (Moissons rouges, Villeneuve d'Ascq 2002), souligne l'activité de propagandiste de Georges Monnet, proche de celle de Marcel Braibant : son « action en faveur de la culture - de l'esprit - dans les campagnes » qui culmine dans sa création du Centre rural à l'Exposition internationale de 1937 à la Porte Maillot - le « symbole d'une politique agricole novatrice » selon Edouard Lynch, « la vision parfaite de ce que doit être le village agricole de demain ».

George Monnet installé à Abidjan en 1944, est néanmoins réélu Conseiller général dans l'Aisne en 1945. L'Assemblée territoriale de la Côte d'Ivoire le nomme conseiller de l'Union française en 1947. Il joue un rôle, semble-t-il assez douteux, entre les colonialistes français et les anti-colonialistes communistes, ce qui ne l'empêche pas de devenir ministre de l'Agriculture du cabinet de Félix Houphouet-Boigny en 1959. Revenu en France en 1964, il devient PDG du Centre national des expositions et concours agricoles. Peut-être Marcel Braibant aurait-il pu s'inspirer de cette carrière s'il avait été plus jeune et en meilleure santé en 1951... ?

Charles de Gaulle, mécontent du résultat de la Constituante et du retour du « parlementarisme », a jeté l'éponge en janvier 1946. Si le programme du Conseil national de la Résistance a préconisé des réformes plus radicales, parlements et gouvernements de la IVe République réalisent néanmoins une économie dirigée par l'État, des réformes sociales importantes et, en un temps record, le retour à la « normalité » au niveau de production et de vie d'avant-guerre, grâce au début des Trente glorieuses. La montée du RPF gaulliste et le recul du PC lors des élections municipales en automne 1947, la percée du Rassemblement des gauches républicaines (centre-droite) lors des élections sénatoriales en novembre 1948, enfin les cantonales en mars 1949 qui rapportent 33% au RPF, marquent la politique. En ce qui concerne le monde agricole, des historiens constatent que les deux premiers plans - 1947-1952 et 1953-1958 – témoignent d'une préférence pour le développement industriel. La production agricole suit avec un certain retard et le rationnement n'est levé qu'en 1949. Quand la modernisation gagne également le secteur agricole, elle stimule d'abord l'industrie agro-alimentaire et les grandes exploitations. Les petits producteurs restent sous-équipés, plusieurs dizaines de milliers d'exploitations ferment chaque année et l'exode vers les villes continue ; l'agriculture emploie seulement 20% de la population active à la fin des années 1950. A l'INSEE, Joseph Klatzmann constate en 1956 : « Il est (donc) incontestable que l'agriculture n'a pas bénéficié ou a très peu bénéficié de l'expansion générale de l'économie ».

Avec la mise en route de la Politique agricole commune (PAC), suite au traité de Rome de mars 1957 , avec le projet politique du Cercle national des jeunes agriculteurs de 1957, la conférence de Stresa en juillet 1958, avec les protestations des agriculteurs contre la suppression générale de la régulation des prix dans le plan du premier gouvernement de la Ve République en décembre 1958, s'annonce un changement fondamental. Revenu au pouvoir en 1958, le général de Gaulle insiste sur l'union douanière de la nouvelle Communauté européenne. L'intérêt de la France repose essentiellement dans l'ouverture des marchés aux produits agricoles français ; comme l'auteur de La France, Nation agricole l'avait proclamé quinze ans auparavant ?

Marcel Braibant n'a pas pu suivre le démarrage de la PAC en 1962, mais il s'est fait remarquer par un dernier livre, La vocation agricole de la France, paru en février 1959 chez l'éditeur Berger-Levrault qui, pendant la Première Guerre, avait publié le manuel pour les juges militaires du jeune juriste.

Le « Secrétaire de la Chambre des experts fonciers et agricoles de la Région parisienne » (remplacé aujourd'hui par la Confédération des experts fonciers CEF ) résume ses idées sur 200 pages, «au moment où un nouveau plan d'équipement, prévu pour quatre ans, est publié par le gouvernement, assisté des représentants les plus qualifiés des activités économiques nationales, et devant les perspectives élargies du marché international, on s'interroge évidemment sur la part qui sera faite à l'agriculture dans cet ensemble. Sera-t-elle sacrifiée aux autres sources de production ou pourra-t-elle survivre et prospérer ? ». Vingt trois photographies illustrent le texte28.

On remarque que cette fois-ci, Marcel Braibant se dispense de faire préfacer son texte par une célébrité. Il introduit le sujet lui-même : «...Notre avenir sera sauvé si, après avoir fait le compte de nos ressources, nous reconnaissons enfin que l'agriculture est par nature la principale de nos activités nationales et que pour nous, tout part de la terre comme dans le Royaume-Uni tout vient de la mer et du commerce, et ailleurs de la mine et des usines ; et si nous comprenons que pour la France, la vocation agricole n'est pas seulement une vocation à produire un riche bétail et comme disait Rabelais de grandes moissons de bleds, légumaiges, trutages, jardinaiges, beures et laietages.... C'est, au service des autres activités productrices du pays, une vocation générale qui conditionne l'avenir de toutes nos vocations nationales : la vocation industrielle comme la vocation artisanale, la vocation commerciale et les vocations maritime et civilisatrice... La vocation agricole... est primordiale encore parce que le perfectionnement moral dans la nation, l'amélioration des conditions sociales, la sagesse de la politique intérieure et la paix internationale dépendent pour une large part du sort que nous ferons à notre agriculture. »

Voici les titres de chapitre :

« Une nation exceptionnellement douée pour la production agricole » En tête du chapitre, figure une citation d'Albert Demangeon (1872-1940, un des fondateurs de la géographie humaine, proche de Lucien Febvre de l'École des Annales ; dans Le Déclin de l'Europe Albert Demangeon avait montré en 1920 que l'Europe n'était plus la première puissance économique. Une autre citation, de Vidal de la Blache, figure : « On peut toujours considérer la France comme un pays par excellence agricole. »

« Les aptitudes agricoles de la France sont elles pleinement exploitées ? » En tête, une citation d'Eugène Tisserand (1830-1925, père fondateur de l'enseignement agricole, directeur au ministère de l'Agriculture : « On doit reconnaître que notre agriculture n'a pas réalisé et de beaucoup, tout ce que le sol national est susceptible de donner. » Marcel Braibant ajoute : « Cette constatation faite par le grand agronome Tisserand il y a quarante ans est malheureusement toujours vraie... »

« Les obstacles qui ont entravé le progrès dans nos campagnes » Les deux citations en tête de ce chapitre sont de Joseph Klatzmann (1921-2008), résistant, statisticien, administrateur à l'INSEE, futur professeur à l'INA, membre de l'Académie d'agriculture et président de la SFER ainsi que de René Dumont (1904-2001), spécialisé en agronomie « coloniale », professeur à l'INA, à l'ENA, par intérim au ministère de George Monnet en 1936, protagoniste d'une agriculture productiviste et de la « Révolution verte » (engrais chimiques, pesticides) qui par la suite et sous l'impression des conséquences négatives du productivisme, deviendra le candidat écologiste à la présidence de la République en 1974.). « … Un pays dont on voudrait faire l'approvisionnement de l'Europe en denrées alimentaires et qui n'arrive même pas à couvrir ses propres besoins... » avait écrit Joseph Klatzmann. René Dumont est du même avis « Nos potentialités agricoles sont … pour leur plus large partie inexploitées, faute de capitaux, de connaissances techniques assez développées et surtout de combinaisons bien étudiées de ces deux facteurs »

« Un problème de consommation » L'auteur affirme : «  La France peut et doit devenir un pays de grandes exportations agricoles »

« Les perspectives de notre expansion » Jules Méline (1836-1925), avocat, député de droite modéré, défenseur de l'agriculture contre le saint-simonisme, est le fondateur du Crédit agricole, de l'ordre du Mérite agricole, ministre de l'Agriculture du gouvernement Jules Ferry ; président du Conseil, sénateur, il a, vers la fin de sa vie et dans le trouble suivant la Première Guerre mondiale, publié en 1920 Le Salut par la terre. Marcel Braibant trouve que cet homme d'Etat a vu juste et que ses conceptions restent d'actualité.

Le livre est, comme tous les textes de Marcel Braibant depuis trente ans, une œuvre de « propagande » dans le sens positif que cet auteur et le monde de son temps ont pu attribuer à ce mot. Comme d'habitude, les faits sont étayés par de nombreux chiffres. L'agriculture française est décrite en détail, branche de production par branche, parfois accompagnée d'une page photo, du blé et des betteraves au lin et au vins, des différentes races de chevaux et de ruminants au volailles et à la pisciculture. La critique des décisions politiques du passé est toujours la même, celle de la prépondérance de l'industrie, de la négligence de la spécificité du travail et des travailleurs agricoles, du manque d'éducation générale et professionnelle dans les campagnes, des conditions sociales qui sont la cause de l'exode incessant vers les villes.

À l'époque de la décolonisation et de la guerre d’Algérie, Marcel Braibant évite les considérations sur « l'Empire » français. Sa passion ancienne pour l'élevage le conduit à exprimer parfois son indéniable patriotisme d'une façon aujourd'hui dépassée, voire maladroite, comme lorsque dans son introduction, il évoque « une race forte » en parlant de ses compatriotes.

Les justes prix des produits agricoles pour les producteurs et le but d'un agrandissement considérable des débouchés, au cœur de sa « propagande », l'ont toujours été et continuent à le préoccuper.

On peut lui accorder l'appellation « d'européen ». Il s'est montré tel quel depuis les années 1930. Il l'exprime dans son dernier texte et s'il continue de propager l'idée d'un espace économique européen lorsque la « collaboration » et la « France européenne » masquaient l'asservissement à la dictature allemande, il me semble pour autant difficile de réduire Marcel Braibant à un « propagandiste de Vichy ».

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Selon le report effectué sur son acte de naissance établi à la mairie de Nanterre, Marcel Braibant est mort le 9 avril 1960 à Paris dans le 14e arrondissement. Dans l'hebdomadaire La Liberté édité Fontainebleau le 12 avril 1960 on trouve une brève : "Glissade", dans la rubrique "Autour de Fontainebleau: Avon":"M. Marcel Braibant, 74 ans, de Paris, traversait la salle des pas perdus, à la gare, lorsqu'il glissa sur une pelure d'orange. Il a été hospitalisé". Trois jours plus tard La Marseillaise, hebdomadaire également édité à Fontainebleau, écrit sous le titre OH LA VILAINE PELURE D'ORANGE.../ ...Qui fit glisser M. Marcel Braibant, 74 ans, alors qu'il traversait la salle des Pas-Perdus à la gare. Il a été admis à l'hôpital".

Selon son acte de décès29, Marcel Braibant est décédé au 27, rue du Faubourg Saint-Jacques ce qui correspond à l'adresse de l'hôpital Cochin dans le 14° arrondissement de Paris.

Les descendants d'Evelyne et Charles n'ont jamais entendu parler de Germaine Rinaud, et ils ignoraient même son existence. Seule la nièce par alliance de Marcel, la fille d'Odette Decostier-Weil-Curiel dont nous avions mentionné plus haut la naissance en 1941, se rappelle aujourd'hui de lui et de Germaine Braibant. Elle avait 18 ans quand son père et elle allaient parfois dîner chez eux rue Vernier. Marcel lui a laissé l'impression d'un homme gentil et sa femme, oui, il y avait un piano, « il me semble qu'elle donnait des leçons de piano » et elle faisait une très bonne cuisine.

L'unique document d'un contact entre sa troisième femme et la famille de Marcel Braibant date d'après sa mort. Il s'agit d'une lettre de Charles Braibant adressée à Mme Marcel Braibant en 1961 au sujet d'un bien immobilier: "Ma chère Choucoune..."30

 

1Voir plus haut

2 Histoire d'un corps intermédiaire : l'APCA (1924-1974, thèse Lyon2, 2010 ; m&part=371092 – 37410

3Voir M. Braconnier in CR Acad. D'Agr. 66, 1980, 1231

4voir les Comptes Rendus Hebdomadaires des Séances de l'Académie 1958)

5(op. cit. m&part=371172 )

6Le 19 février 1945 la police judiciaire s'adresse au Ministère d'Agriculture au sujet de „M. Prault, Luce, ancien Secrétaire Général à l'Agriclulture“ : Doit-il être appréhendé afin de faire l'objet de poursuites judiciaires pour des actes répréhensibles? Réponse tamponnée Tanguy-Prigent: „qu'il n'y a pas lieu, à mon avis,..“; le 29 septembre 1944 le Ministère des Finances demande au Ministère d'Agriculture si Prault „nommé Trésorier-Payeur Général de la Nièvre par arrêté du 2 juin 1944“, mais qui n'ayant pas pu joindre Nevers n'avait pas pu s'installer dans cette fonction comme prévu le 31 juillet et gère son poste par l'intermédiaire d'un fondé de pouvoirs, pourrait maintenant prendre possessiondes ses fonction. Réponse du Ministre de l'Agriculture: „j'ai l'honneur de vous faire connaître qu'il y a aucune contre-indication...“ AN F/10/7033 (Épuration Ministère de l'Agriculture)

7SFIO résistant qui, en Bretagne en 1943, avait créé la Conféderation générale de l'agriculture (CGA), premier Ministre de l'Agriculture après la Libération

8Atrux-Tallau m&part=371162

9http://ruralia.revues.org/1841

10Norois 42, 222, 1964

11d'après Isabel Boussard

12A. de Monzie, Mémoires de la Tribune, Paris, Correa 1943. Sous la direction de Braibant d'autres anthologies suivent chez Correa: Maurice Garçon, Tableau de l'éloquence judiciaíre, 1943; M.S. Gillet, L'éloquence sacrée, 1943; H. Mondor, Grands Médecins preque Tous, 1943; Jean Marie, Marins marchands, 1944; R. Delavignette et Julien CH-André, Les constructeurs de la France d'Outre-mer 1946; Jérôme et Jean Tharaud, Grands Reportages, 1946; Marcel L'Herbier, L'intelligence du cinématographe 1946 Charles Braibant, Le métier d'écrivain 1951. La maison d'édition fondée par Roberto Corréa en 1929 fut d'aboird dirigée en 1935 puis achetée en 1936, en compagnie de Jean Chastel, par l'avocat, homme de lettres et musicologue genevois Edmond Buchet (1907-1997).

13 Le site du Ministère de la Défence: « Les archives de la Grande Guerre demeurent à Paris, à la différence d’autres documents, évacués en zone libre pour échapper à l’occupant. L’archiviste-paléographe Charles Braibant prend la tête du « détachement » du Service historique de la Marine à Paris et en profite pour inclure les archives de la Première Guerre mondiale dans le « classement général », se chargeant de terminer leur inventaire. Ce n’est que dans les années 1950, que la série SS (Première Guerre mondiale) voit le jour avec la cote et le plan de classement qu’on lui connaît. » (http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/de/arkotheque/inventaires/recherche.php?fam=6)

14Sur la situation des archivistes pendant l'occupation voir: « Archives », Vingtième Siècle. Revue d'histoire 2/2009 (n° 102) , p. 171-182 URL : www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2009-2-page-171.htm.

Dans „Lumière bleu“ (Paris,Fayard début 1940) Charles Braibant avait écrit (p,253 : „Le national-socialisme, comme la Commune, procède d'une profonde humiliation nationale greffée sur un malaise économique et social. Ai-je besoin de le dire? Cette explication, qui me paraît évidente, n'apporte pas l'ombre d'une excuse aux excès abominables par lesquels il s'est mis au ban de l'humanité. » Le 23 août 1941 « trois jeunes «disciples de Doriot encadrés par deux inspecteurs français et un militaire allemand», perquisitionnent à son domicile, mais un des inspecteurs étant un patriote, il n' y a rien à signaler aux allemands. Selon ses souvenirs écrites en 1965/67 cette perquisition aurait probablement pour cause qu'il avait organisé une conférence de Hermann Rauschning (1887-1982), ancien président nazi du sénat à Dantzig qui avait démissionné en 1935 par opposition à l'interdiction des parties et au mesures discriminatoires antisémites. La conférence avait eu lieu dans une ambiance confidentielle au domicile de Braibant le 17 juin 1939. (L'amant de la paix, manuscrit inédit, 1965/57 p. 302 et Xerox d'un manuscrit non publié « La Dégringolade 1929-1939 » archives de la famille).

15La Guerre à Paris (8. Novembre 1942 – 27 Aout 1944), Paris, Correa 1945

16La Glissade à l'abime (fin) Journal du 28 juin au 18 novembre 1940, typoscrit AN Fond Braibant, archives Sylvie Braibant. De nombreuses corrections manuscrites, des passages rayés et les références à son frère ont été anonymisées.

17Georges Scapini (1893-1976), avocat, homme d'extrême droite fut nommé par Vichy chef du Service diplomatique des prisonniers de guerre à Berlin

18Charles Braibant, L'amant de la paix, manuscrit non publié, 1965/67, archives familiales Sylvie Braibant.

19En 2016 les Archives nationales d'Outre-Mer (ANOM) à Aix-en-Provence disposaient sur elle d’une seule note manuscrite : « Germaine Rinaud, voir personnel 1915 ». Les actes de 1915 se trouvaient toujours à Nantes, où notre demande d'acte de naissance nous a été refusée : seul un parent proche pourrait l'obtenir. Entre temps (avril 2018) les archives ont été mis en ligne et nous avons pu en profiter-

20M.J.A. Mauger, né en 1877 à Rochefort sur Mer, "bachelier ès sciences" qui était arrivé en 1909 à Saint Louis en Sénégal comme commis des affaires indigènes (A.I.), est agent spécial à Faranah de 1912-1916, fut mobilisé de 1916 à 1919, devient élève de l'École Nationale de la France Outre-mer et retourne en Guinée en 1921 diplômé administrateur adjoint des colonie, A.I. ("broussard") 1e classe. Il démissionne en 1933 étant nommé directeur des services sociaux départementaux de l'Yonne. (Dictionnaire des anciens élèves de l'École National de la France Outre-mer, vol. 2)

21 voir: www.youtube.com/watch

22selon http://ray-binder.pagesperso-orange.fr

23Wikipedia, entrée Lucienne Delyle

24Wikipedia, entrée Suzy Solidor

25Il reste à savoir pourquoi il y a deux dates.

26Voir aussi plus haut, chapitre 8 „Le défenseur de la France paysanne“. Monnet à la SFIO, Renaud Jean au Krestintern et au PCF : les experts de la politique rurale sont ils toujours les enfants terribles de leurs partis ?

27Voir www.fauconsrouges.org/Monnet-Georges.html

28Après les pages de faux-titre et de titre suit la page 5 portant la devise: « Deux mille ans de travail ont fait de cette terre un réservoir sans fin pour les âges nouveaux » Charles Peguy, Les tapisseries, Présentation de la Beauce à N.-D. de Chartres.

29 Communication de Gérard Guillin, couriel du 4 décembre 2015.

30Selon l'annuaire téléphonique l'appareil du 30 rue Vernier appartient à Mme A. Mauger jusqu'à la mort de Marcel Braibant puis à Mme M. Braibant jusqu'en 1982. Germaine Braibant comme propriétaire d'un téléphone figure dans les bottins sous l'adresse du 257/255 avenue Daumesnil de 1967 à 1992.

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