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Marcel Braibant

Introduction

Les traces que Marcel Braibant a laissées étaient - en 2011, quand nos recherches ont commencé – dispersées et le sont toujours. L'interprétation reste épineuse, l'homme étant condamné à  la dégradation nationale en juillet 1947...

Henri Marcel Braibant, né à  Nanterre le 30 août 1886 et mort le 9 avril 1960 à l'hôpital Cochin dans le 14e arrondissement de Paris, était le fils aîné de Marie Edith Tournier (1849-1921) et de Maurice Fauste Braibant (1863-1922). Le père, alors avoué, fut ensuite auteur et journaliste, rédacteur en chef du Républicain des Cévennes en 1891. Puis il fut avocat et juge, avocat à  la Cour de cassation, maire du village d'Herpy dans l'arrondissement de Rethel, à  mi-chemin entre Reims et Charleville, conseiller général de 1904 à 1919 et député des Ardennes de 1910 à  1919. Le mariage d'Edith Tournier, divorcée Gaffarel, avec Maurice Braibant - et par conséquent la « légitimité » de leur enfant - , ne datent que du 28 septembre 1886. Sur l'acte de naissance de Marcel, Edith, "âgée de 37ans " est "non mariée" et "sans profession" ; Maurice, "licencié en droit, âgé de 22 ans... s'est reconnu le père de l'enfant" en présence de deux témoins. Marcel est né au domicile de sa mère, 23 rue de Rueil à Nanterre, tandis que Maurice était domicilié au 30 rue du Bac à Asnières.

Marcel Braibant, magistrat à Reims et maire d'Herpy dès 1912, un « radical » comme son père, a été greffier de Conseils de guerre de 1914 à 1918. Maire et Conseiller général dès 1919, il a joué un rôle important dans la politique et l'organisation de la reconstruction des " régions dévastées " après la Grande Guerre. Il a été décoré de la légion d'honneur en 1928. Avocat au barreau de Reims dès 1920, il a plaidé dans des affaires du droit pénal parfois médiatisées sur le plan national. Il a été membre du Conseil de l'ordre. Dans les années 1930, il prend position contre l'industrialisation de la production agricole, mais défend une politique de modernisation de la France rurale et d'amélioration de la vie paysanne. Il prône le concept d'une "France agricole" dans un marché européen. Il présente plusieurs fois sa candidature aux législatives, d'abord au Parti radical, puis au Parti agraire, qu'il quitte, pour ne plus être associé aux Dorgéristes, mais échoue chaque fois. Il continue de publier ses constatations sur l'état de l'agriculture du pays, ses idées d'amélioration. L'apogée de son activité littéraire semble atteinte avec La Tragédie paysanne en 1937, un texte apprécié et préfacé par George Monnet, socialiste, ministre de l'agriculture du Front populaire. La "propagande" - terme nullement péjoratif à l'époque - pour la paysannerie semble aussi avoir été un gagne-pain non négligeable, qui s'achèvera avec ses multiples publications pendant l'occupation.

 

Arrêté en novembre 1945 à Paris, condamné à la dégradation nationale pour crime d'indignité nationale en juillet 1947, gracié en 1951, mais interdit de plaider, Marcel Braibant publie un dernier texte en 1959, toujours sur la France agricole. Il s'était marié avec Edna Adrienne Reitenbach en 1911. En 1923 il convola en deuxième noce avec la belle-sœur de son frère Charles, Léonie Curiel, divorcée(Mme Lucien) Weil et mère de trois enfants. Ils divorcent en 1955 ; Marcel vivait avec Germaine Rinaud à partir de 1943 et s'est marié avec elle en 1956.

 

En parallèle d'abord, puis à l'encontre de celle de Marcel Braibant, se présente la vie de son frère cadet, Charles Braibant (1889-1976). Le second fils d'Édith et Maurice est connu et respecté au delà de sa mort, notamment pour ses actes de résistance. C'est l'homme de lettres, auteur de nombreux ouvrages, directeur des archives et bibliothèques de la Marine, résistant, directeur des Archives nationales jusqu'à  sa démission en 1959 à l'âge de 70 ans. En 1922 il s'était marié avec Evelyne Curiel, soeur cadette de Léonie, militante pour le droit de vote des femmes, décorée de la Légion d'honneur en 1939.

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Une note d'une contribution à  l'organe des Amis du Vieux Reims de 2001 ausujet de Charles Braibant, évoque son frère aîné : "...Marcel Braibant, qui fut avocat à  Reims, conseiller général des Ardennes, était membre des Amis du Vieux Reims. Leur père Maurice Braibant, député des Ardennes, fut juge suppléant au tribunal de Reims en 1899". On trouve également, sur le site du vieux Reims, au sujet du 2 rue Piper: Cet hôtel fut aussi occupé plus longuement, au moins de 1925 à 1929, par l’avocat Marcel Braibant (1886-…), conseiller général des Ardennes, auteur de L’Agriculture française, en 1936. Il fut aussi, je crois, victime de l’épuration.". En 1977, Pascal Ory dans La France allemande, (1977) parlait déjà de « l'agrarien Marcel Braibant, naguère sympathisant du Front populaire... ».

 

En 2003 Bernard Bruneteau1 a repris la formule d'Ory, classe Braibant comme économiste « ruraliste », protectionniste qui a simplement changé d'échelle dans sa propagande pour la « Nouvelle Europe ». En même temps parle-t-il de la Caravane (organisé par Braibant, voir plus bas) comme manifestation d'une « vision productiviste naissante » représentée par ailleurs par René Dumont et Bernard Poulain, antérieurement par le jeune Pierre Mendès-France, à retrouver encore à la fin des années 1950 « au sein de certaines fractions corporatistes de la FNSEA ». Bruneteau en outre : « Mais entre la crispation protectionniste et l'audace libre-échangiste, il y a la solution « communautaire, celle que préconise avec de troublants accents anticipatoires Marcel Braibant, cet ancien tenant des mesures interventionnistes du Front populaire. »2

 

Divers travaux récents font référence aux publications de Marcel Braibant. En  voici quelques citations : Laurent Beauguitte Université Paris 7 - Master 1 20073: « Les termes utilisés pour décrire les transformations en cours et le « fléau de la dépopulation » ont été relevés dans les articles parus dans les revues du corpus de 1936 à 1945. L'objectif était d'évaluer la pénétration, à partir de 1940, des idéologies pétainistes dans le champ scientifique. L'ouvrage de Marcel Braibant (1943) - propagandiste vichyssois qu'Abetz a fait libérer au début de la guerre (Burrin, 1995, p.378) - a servi de point de comparaison.

 

Èdouard Lynch dans Moissons Rouges4: « Tandis que quelques parlementaires, comme Marcel Braibant, mettent autant d'empressement à célébrer la collaboration agricole avec l'Allemagne, qu'ils chantaient auparavant les louanges du Front populaire agricole, d'autres s'engagent du côté de la défense de la République et de la nation. C'est le cas de Tanguy-Prigent, replié sur ses terres de Bretagne, qui met sur pied les bases de la Confédération générale agricole, action qui lui permettra de devenir en 1944, le ministre de l'Agriculture du Général de Gaulle. »

 

Julien Prévotaux5 cite Braibant à plusieurs reprises. L'auteur, de tendance souverainiste, montre que pendant l'occupation le concept de l'Union Européenne d'avant- guerre tel et repris par les fondateurs de la CE (Jean Monnet et al.), plutôt que d'avoir été poursuivi par des cercles de la Résistance, a été avancé par des acteurs de la collaboration, quand la Nouvelle Europe de l'occupant planait au dessus des têtes. Des citations d'auteurs de cette période, dont Braibant peuvent surprendre par leur quasi-actualité.6

 

Jean Perrin nous donne accès aux mémoires inédites (en possession des descendants) de Jacques de Lesdain7, où le réfugié du Vatican et condamné à mort par contumace de 1950 tâche de s'expliquer. Jacques de Lesdain mentionne en passant qu'il a « confié » la partie agricole de l'exposition La France européenne, à Marcel Braibant « qui connaissait à fond la matière... » en mars 1941 il lui avait également délégué « la gouverne » de la « Caravane de la France européenne ».

 

Antonio César Moreno Cantan et Misael Arturo Lopez Zapico parlent de l'exposition au Grand Palais en 1941 (sur la base de la web-publication de Jean Perrin)8 : « L'auteur de l'affiche et de nombreux dioramas de l'exposition était Marco Eilfa. Ce n'étaient pas les premières œuvres magistrales de propagande qu'il réalisait pour le régime de Pétain. L'agriculteur français qui conduit sa charrue tirée par deux chevaux, au fond, derrière la façade de l'exposition-caravane, le soleil qui se lève, symbole d'une renaissance radieuse de la patrie, c'est une déclaration claire des intentions. Le paysan au travail comme incarnation des valeurs du progrès de du renouvellement de l'État français en train de s'établir, désigne une des pilier du modèle. Sur la liste d'autres collaborateurs se distingue également Marcel Braibant, un économiste spécialiste des questions agricoles et auteur de petits textes comme Notredestinée : La France paysanne et l'Europe ou L'Europe, espace vital de l'agriculture française.9

 

Dans un petit texte non daté (après 2003) du « Groupe ISP » (Institut supérieur de préparation), destiné à l'éducation on lit : « Le machinisme apparu au XIXe siècle s'est amplifié, rendant inutile une grande partie de la main d'oeuvre paysanne, les saisonniers, et justifiant pour partie un exode rural massif. Cette recherche de la productivité ne s'imposa pas comme une évidence. Il fallut notamment les apports d'un Marcel Braibant ou d'un René Dumont (auteur de Misère ou Prospérité paysanne (1936 ks) et Le problème agricole français(1947 ks)) pour inciter les pouvoirs publics dans cette voie. »10

 

Ce choix de citations laisse penser que Marcel Braibant, avocat Rémois, a été un propagandiste au service du pouvoir en place, démocratique ou pas (Burrin, Beauguitte, Lynch), un « européen » dont les idées ont influencé la construction de l'Union telle que nous la vivons (Prévotaux), un agent d'une figure du premier rang de la propagande nazi, Jacques Bouly de Lesdain (1875, anti-sémite, anti-communiste etc...)(Perrin), en compagnie d'un autre, Marco Eilfa (Moreno Cantan et Lopez Zapico), un auteur de petits textes (également ces derniers), un « agrarien » (Ory), un économiste ou un spécialiste des questions agricoles qui par ses « apports » en synergie avec ceux de René Dumont (1904-2001) a lancé les pouvoirs publics sur la voie du productivisme (Groupe ISP). Pour l'information : Marco Eilfa est le même, qui a été l'auteur et l'administrateur de l'hebdomadaire-Bandes-dessinées communiste pour enfants « Mon camarade »(de 1933 à 1939 ).11

Ces qualifications plus ou moins vite trouvées suscitent peut-être l'intérêt pour l'étude plus approfondie qui suit.

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1Bernard Bruneteau, L'Europe Nouvelle d'Hitler. Une illusion des intellectuels de la France de Vichy, éd. du Rocher, 2003

2Ibid, p. 105

3Un champ scientifique à l'épreuve de la Seconde Guerre mondiale les revues de géographie françaises de 1936 à 1945

4PUF du Septentrion Villeneuf d'Ascq 2002

5Un européisme nazi: le Groupe Collaboration et l'idéologie européenne dans la Seconde guerre mondiale, Paris, F.-X. de Guibert 2010

6Pour une note de lecture de l'ouvrage voir Mathieu Brocard blog.passion-histoire.net/wp-content/uploads/2010/08/Pr%C3%A9votaux.pdf

7http://histpresseillustree.blog.lemonde.fr/2016/01/15/jacques-de-lesdain-itineraires-dun-collaborateur-4eme-partie-1940-1944-sur-la-scene-de-la-collaboration/,

8Propaganda positiva en la Francia ocupada y regimen de Vichy: el ciclo de exposiciones de la France européenne », Circunstancia 13, n° 36, janvier 2015,

9« El cartel promocional fue elaborado por el dibujante Marco Eilfa, autor a su vez de numerosos dioramas de la exposición, quien con anterioridad ya había realizado otras composiciones de carácter propagandístico para el régimen de Pétain. La composición, que presentaba a un agricultor francés guiando un arado tirado por dos caballos con la exposición al fondo y un sol naciente como símbolo del rutilante amanecer de la patria, era una clara declaración de intenciones. Subrayar el esfuerzo del campesinado francés como encarnación de los valores de progreso y renovación del État français que se estaba forjando se convirtió así uno de los ejes de la muestra. Dentro de la nómina de otros colaboradores destaca también Marcel Braibant, un economista especializado en cuestiones agrícolas y autor de opúsculos como Notredestinée : La France paysanne et l'Europe o L'Europe, espace vital de l'agriculture française. »

10Le monde rural a-t-il un avenir ?

11Voir http://lesanneesvaillant.fr/vllt/documentation/periode_rouge/PR-23.pdf et gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k164312r/f1.item.r=

 

 

I. Un notable de la Troisième République.

Marcel Braibant est d'abord le fils de Maurice Faust Braibant. Qu'y a-t-il à dire de ce père? L'enfant parisien assista au siège de Paris et à la Commune, le futur homme politique voit  l'Union républicaine et la Gauche républicaine gagner la majorité à  la Chambre en 1876, puis la perdre et regagner jusqu'à ce que la République s'installe définitivement en 1879. Les réformes impulsés par Jules Ferry dominent alors la scène politique. Le jeune homme obtient son baccalauréat, passe une année de service militaire, termine l'école de droit et commence à  travailler comme clerc d'avoué. En 1886, il épouse Edith Tournier (1849-1921), de 14 ans son aînée, une femme de la bonne société de Besançon qui, après 15 années de mariage et alors que le divorce vient d'être de nouveau légalisé, s'est séparée de son premier mari, l'historien Paul Louis Gaffarel (1843-1920). Maurice a alors 23 ans en août 1886 à la naissance de Marcel Braibant. L'année précédente il a entrepris, en compagnie d'un ami, une randonnée en Alsace dont il publiera le récit, La-bas, dix ans ans plus tard sous le nom de plume Maurice Faust. La famille, motivée notamment par l'état de santé de leur deuxième enfant Charles, né en 1889, a alors passé cinq ans, de 1890 à  1895, à  Largentière ; le clerc parisien a pu acheter une petite étude d'avoué et s'est occupé de la rédaction du Républicain des Cévennes. C'est peut-être le fameux Travel with a Donkey in the Cévennes de Robert Louis Stevenson qui l'a poussé à publier son charmant récit de voyage en Alsace, complété par quelques recherches historiques et un tableau des revenus des fonctionnaires allemands.

La politique de la Troisième République reste marqué par la défaite de 1871, la Commune et sa répression sanglante. Mais la vie quotidienne semble avoir d'autres repères, pas si différents d'ailleurs en France et en Allemagne quand on lit les observations d'Isolde Kurz (1853-1944).  Dans sa très belle écriture, l'écrivaine raconte comment elle passe quelques semaines en 1873 à  Vierzon, chez la mère d'Édouard Vaillant, médecin, délégué à  l'Instruction publique de la Commune, exilé à  Londres, futur leader de la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO)12. Qu'est-ce qui marque la scène politique ? Entre le voyage de Maurice Braibant en 1885 et son début d'écrivain en 1895, les sympathisants du général Georges-Ernest Boulanger (1837-1891) mettent en cause le parlementarisme. Georges Clemenceau (1841-1929), après avoir soutenu son condisciple du lycée de Nantes contre le colonialiste Jules Ferry et contre le revanchisme des " Patriotes " , l'accuse de "césarisme et bonapartisme". Il tâche d'unir républicains de gauche et républicains modérées à travers la Société pour les droits de l'homme et du citoyen fondée en 1888; son secrétaire est Prosper-Olivier Lissagaray (1838-1901), journaliste, exilé à  Londres après la Commune, historien de celle-ci. Clemenceau a vécu aux États-Unis, et sa politique en conserve des traces. Médecin et journaliste, sympathisant de la Commune, mais rejeté par celle-ci, maire du 18e arrondissement, président du Conseil municipal de Paris, puis député éloquent, il incarne l'image d'un leader du groupe parlementaire radical de gauche.
En 1889, la faillite du canal de Panama approfondit l'antisémitisme existant et annonce l'ébranlement des alliances politiques lors de l' Affaire Dreyfus. Clemenceau, accusé de corruption par le député nationaliste Paul Déroulède (1846-1914), demande " satisfaction ", selon la coutume de l'époque. Le duel - un échange de six balles à 25 mètres de distance - a lieu en public à Saint-Ouen devant 300 personnes en décembre 1892. Personne n'est blessé.

Le clerc d'avoué, ensuite avoué, avocat et juge peut être considéré proche des Radicaux bien avant même qu'il les rejoigne.

Une drôle d'histoire de famille, romancée par Charles Braibant dans Le roi dort, (Prix Renaudot 1933), fit que Maurice devint, à  l'âge bien adulte et après la mort de son père en 1892, le fils adoptif de sa propre grand-mère et l'héritier de la propriété d'Herpy à  la mort de celle-ci en 1897. Nous le retrouvons comme avoué-plaidant à  Bar-le-duc en 1895. Dreyfusard sans hésitation, il passe une année comme magistrat à  Reims, et retourne à  Paris en 1900 où il est reçu avocat à  la Cour d'Appel. En même temps, il devient conseiller d'arrondissement du canton de Château Porcin, le canton d'Herpy, " son village ", où il se fait élire à  la mairie en 1902. La même année sa première candidature à  la Chambre échoue. L'élu est Albert Sandrique (1854-1929), le maire du village voisin, Saint Quentin le Petit, propriétaire-agriculteur, candidat de la Gauche radicale comme d'ailleurs Maurice Braibant. Ce dernier ne se présente pas en 1906, mais en 1910 devance son adversaire au ballottage de 20 voix sur 5763. Depuis 1904 il siège au Conseil général des Ardennes. Il est secrétaire général de la Ligue internationale des libres-penseurs spiritualistes jusqu'en avril 1908. Cette association doit alors élire leur secrétaire général « car Me Maurice Braibant, nommé juge dans l'Aisne, ne peut plus remplir cette fonction "1 . La Ligue et son organe, Le Réformiste, militent pour un rationalisme anticlérical, pour l'instruction générale et pour une « orthographie simplifiée ». Le secrétaire général et nouveau " juge au tribunal civil de Laon " s'est mêlé publiquement du débat sur la laïcité à  la suite de la loi de 1905: en 1908, il dénonce une pratique d'enseignement qui lui semble contourner la loi sur la laïcité. Il publie un pamphlet de 23 pages, La sacristie lieu du culte - le catéchisme exercice du culte, qu'il dédie à  Arthur Charles Dessoye (1854-1927), président de la Ligue de l'enseignement. À cette occasion, son éditeur, la Librairie politique et sociale Marcel Rivière située rue Jacob, annonce : " du même auteur : Convalescences militaires (Juven éditeur) ").

Les libres-penseurs, fortement présents dans les milieux de l'enseignement, poursuivent la tradition des républicains de 1848. Toutefois comme le remarque Claude Millet en résumant l'éclairage de Jacqueline Lalouette sur Victor Hugo, membre de La Ligue de l'enseignement : À partir des années 1890-1900, il subsiste peu de libres-penseurs spiritualistes et déistes, et rare sont les sociétés de libre-pensée qui exigent dans leurs statuts l'adhésion de leurs membres à  la cause du matérialisme et de l'athéisme. En général, elles demandent simplement de ne pas adhérer à  une religion positive, et de ne pas fréquenter les lieux du culte. "
Et ensuite : " Toutefois il n'est pas le seul grand écrivain dans ce cas : Anatole France et Aragon ont fait de même, ce que, curieusement, les spécialistes de ces deux écrivains taisent ou ignorent également. Un ange, libre et pensif, passe... "13

Le président Dessoye est député de la Haute Marne. De 1906 à  1919 il préside la Ligue de l'enseignement, association des partisans de l'éducation laïque à  laquelle adhèrent un tiers des députés14. Il succède à Ferdinand Buisson (1841-1932), philosophe, libre-penseur, figure historique du protestantisme libéral, militant pour le droit de vote des femmes. Fernand Buisson a présidé la commission parlementaire qui a rédigé le texte de la loi sur la laïcité. Il a rejoint la Ligue française des Droits de l'homme (LFDH) des dreyfusards dès ses débuts en 1898. Il a dit en 1902, qu'il y a " une affaire Dreyfus partout où il y a un ouvrier qui souffre, un enfant sans instruction, un travailleur sans défense, un vieillard sans asile "15

Clemenceau, défenseur du capitaine Dreyfus, "tigre" de la répression des grèves en 1907-1909, future " vainqueur de 1918 ", n'est pas le seul personnage emblématique de cette Gauche de tradition bourgeoise, anticléricale, opposée au nationalisme. Il y a "le petit père" Émile Combe (1835-1921), médecin, chef du Bloc de Gauche qui constitue le gouvernement en 1902. C'est lui qui inspire la loi de 1905 sur la laïcité de l'état, meut d'un refus du clergé qui sur un autre plan vaut celui de son refus des langues régionales. L'homme auquel il a confié le ministère des Affaires étrangères est Théophile Delcassé (1852-1923), journaliste, plutôt " centriste " que de gauche ; il construit l'Entente cordiale avec la Grande-Bretagne et l'alliance avec la Russie, à  l'encontre d'une politique de rapprochement avec l'Allemagne. En 1911 il est ministre de la marine. A nouveau au Quai d'Orsay en 1915, il ralliera l'Italie aux alliés.

Si Ferdinand Buisson est certainement présent dans l'horizon de Maurice Braibant et de ses fils, un autre ancien président de la Ligue de l'enseignement et futur prix Nobel de la paix (1920) l'est encore davantage : Léon Bourgeois (1851-1925), avocat, puis sous-préfet à  Reims, préfet du Tarn, préfet de police de Paris en 1887, membre du Grand Orient, membre de la Gauche radicale en tant que député de Reims, plusieurs fois ministre et tenu pour un théoricien du radicalisme ; enfin Léon Bourgeois est théoricien d'un " solidarisme " entre le libéralisme individualiste et le socialisme collectiviste. Il défend l'impôt sur les revenus et sur les successions, ainsi que les Retraites ouvrières et paysannes instaurées en 1910. Sénateur de la Marne, il siège à  la commission de l'armée pendant la guerre et prépare la Société des Nations, dont il sera le premier président: " Pas d'harmonie sans l'ordre, pas d'ordre sans la paix, pas de paix sans la liberté, pas de liberté sans la justice"16

À première vue, le principe républicain de la souveraineté populaire implique la recherche de l'unanimité: tous doivent se mettre d'accord. Mais le partage de la chose politique entre associations de masse, à  buts divergents et conflictuels, ne favorise pas les décisions à  l'unanimité. Pourtant, ce n'est plus la question quand, de facto, il ne s'agit que de simplifier et de rendre plus transparente une vie politique et sociale tel quelle s'est formée:17 Suite à  la loi sur les associations votée en 1901, les mouvances politiques se mutent en partis, et d'abord, la Gauche radicale. Puis se constitue le Parti radical.

Maurice vient d'entrer à  l'Assemblée nationale quand la famille frôle la catastrophe. Nous lisons dans Le Figaro du 4 février 1911: " Madame Maurice Braibant, femme du nouveau député des Ardennes, vient d'être victime d'un affreux accident. Comme elle traversait la chaussée à  l'angle de la rue Saint-Anne et de l'avenue de l'Opéra, l'automobile 176-12 arriva sur elle. Avant qu'elle ait pu se garer, elle était renversée. L'automobile passa sur elle. Relevée par des passants, Mme Braibant à  été reconduite à  son domicile 5 rue de l'Odéon. Son état est assez grave. " Heureusement, Marie-Edith guérit.

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12 Isolde Kurz, Aus meinem Jugendland, Tübingen, Wunderlich, 1918

13Compte rendu de réponses de Jacqueline Lalouette par Claude Millet, « Victor Hugo et la libre-pensée », communication au Groupe Hugo (Université Paris 7) le 25 février 1989 groupugo.div.jussieu.fr/groupugo/doc/89-02-25Lalouette.pdf

14En 2007 toutes les organisations compteront de la Ligue compteront deux millions de membres

15Voir Ferdinand Buisson, Wikipedia,

16Cité d'après Léonard Laborie, L' Europe mise en réseaux: la France et la coopération internationale, Bruxelles, Peter Lang, 2010, p. 150

17Aurelio Makos, Julien Nimeskern, Kirill Pantchichkine,

www.needocs.com/document/academique-cours-politique-comment-sont-nes-les-partis-politiques-en-france,8394

 

 

II. Le député Maurice Braibant et son "dauphin"

Toujours dans cette année 1911, l'explosion dans la rade de Toulon du " Liberté ", un des deux cuirassiers de la flotte, fait plus de 200 morts. L'accident attise d'une façon irrationnelle les sentiments contre la gauche car le commandant du bâtiment est Louis Jaurès, frère cadet du leader de la SFIO. On accuse le futur vice-amiral, mais le tribunal militaire l'acquitte totalement. Il se trouvait d'ailleurs en vacances loin du bateau ; la cause de l'accident repose dans l'utilisation généralement répandue d'une poudre trop facilement auto-inflammable. Onze ans plus tard, Louis Jaurès sera le témoin au mariage de Charles Braibant, devenu "archiviste en chef" de la marine.

  Le Dictionnaire des parlementaires français (1889-1940) écrit : le député Braibant " siège à  la Commission de l'armée, à  celle du suffrage universel et à  celle des comptes définitifs. Il se révèle un parlementaire laborieux en participant à  des débats difficiles : au cours de la discussion du budget de l'instruction publique de l'exercice 1911, il plaide la  cause des instituteurs et des institutrices des cours complémentaires ; au cours de celle du budget de l'agriculture de l'exercice 1913, il traite la question des primes à  la culture du lin et du chanvre ; il se préoccupe de l'inspection sanitaire des viandes destinées à  la consommation (1912) et de l'organisation du crédit au petit et moyen commerce, et à  la petite et moyenne industrie (1914). Il dépose dans le même temps des propositions de loi relatives aux droits de circulation sur les vins (1911), aux loteries en participation (1911), à  l'instruction préalable en matière de crimes et de délits (1911) ; aux privilèges établis sur les récoltes (1913). Son patriotisme et son pressentiment d'un prochain conflit lui font voter la loi portant à  trois ans la durée du service militaire (1913). " 

 

En 1914, Maurice Braibant préside l'Association amicale de la magistrature, forte de quelques 1300 membres. Lors de son congrès, l'affaire Henriette Caillaux et la démission du procureur général pour crise de conscience suscite la revendication pour les magistrats de " l'indépendance et la dignité ". Le Journal des Débats politiques et littéraires commente:

" Et c'est un signe des temps que plus de la moitié des magistrats de France, réunis pour défendre les prérogatives les plus nécessaires de leurs charges, se préoccupent d'abord de garantir une indépendance que de mauvaises moeurs politiques menacent chaque jour davantage. "

En présence du garde des sceaux, Maurice Braibant déclare au banquet à  l'Hôtel Continental alors que l'affaire Caillaux vient d'éclater :

" On a incriminé des magistrats qui s'étaient crus dans l'obligation de s'incliner devant des ministres et d'agir d'après des suggestions auxquelles ils n'auraient jamais du céder. D'autre part, il court dans la magistrature une légende d'après laquelle, pour obtenir de l'avancement et pour arriver à  une situation acceptable, il faut avoir de l'entregent, il faut s'entourer d'amitiés et ne pas craindre d'entrer dans la clientèle de hauts et puissants protecteurs. Or l'Association amicale des magistrats a été fondé justement dans le but d'assurer nos collègues des garanties contre cette ingérence et du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif. Cette légende n'a que trop duré; nous voudrions bien ne plus y croire... " ; suit la revendication des moyens d'assurer une existence honorable pour le magistrat et sa famille.18 Henry de Jouvenel, dont il sera question plus loin est également présent à ce banquet.

Au moment où Maurice Braibant débute à  la Chambre, Joseph Caillaux (1863-1944)19, du même âge que lui, rejoint le Parti radical et devient vite une de ses figures principales. Inspecteur des finances, ami d'Anatole France, républicain sans faille, dreyfusard, ministre des Finances du gouvernement Waldeck-Rousseau en 1899, il devient chef de gouvernement en 1911 et oeuvre pour un rapprochement franco-allemand. En mai de la même année des troupes françaises occupent Rabat, Fès et Meknès. En juillet l'Allemagne qui vois ses intérêts en Afrique menacés, stationne des navires de guerre dans la baie d'Agadir, Caillaux réussi à négocier et à calmer les esprits, mais doit finalement démissionner en janvier 1912. Poincaré qui le remplace est plus incliné à la guerre . En 1914 les perspectives qui se présentent au " sauveur devant une guerre en 1911 " sont bonnes. Joseph Caillaux devait gagner les élections, envisage même de proposer à  Jaurès les Affaires étrangères lorsque le 16 mars, son épouse Henriette tue le directeur du Figaro, Gaston Calmette. Ce dernier soutient activement Raymond Poincaré, adversaire acharné de Caillaux ; ce meurtre est aussi une affaire sulfureuse. Joseph Caillaux se retire, les bellicistes ont gain de cause. En janvier 1918, l'hostilité de Joseph Caillaux à  la guerre - il a toujours été partisan d'une paix blanche - vaudra au " père de l'impôt sur le revenu " l'arrestation à  la demande de son vieil ennemi Clémenceau ; en 1920 , il sera condamné à trois ans de prison et à la privation de ses droits civiques pour le seul chef de "correspondance avec l'ennemi ". Devant un Sénat transformé en Haute Cour de Justice, il est défendu par le sénateur du Lot, Anatole de Monzie (1876-1947), maire de Cahors, avocat, ancien sous-secrétaire d'état à  la Marine marchande, futur ministre de plusieurs portefeuilles, en particulier ceux de l'Instruction publique et de l'Education nationale. Il a sa place dans cette histoire parce qu'il jouera un certain rôle pour Charles Braibant. A la suite des élections de 1924 qui portent au pouvoir le Cartel de gauche (gouvernement du radical-socialiste Édouard Herriot) Joseph Caillaux est amnistié et devient ministre des Finances

Suivant les déplacements de la famille, Marcel Braibant avait suivi l'école primaire à Largentière, l'école secondaire d'abord à Bar-le-Duc puis à Reims. À Epinay sur Seine, lui et son frère Charles avaient eu un précepteur à la maison ; puis avec l'arrivée des Braibant à Paris, Marcel avait passé l'année de la « philo » et le bac au collège Rollin, là où son père avait suivi ses études, aujourd'hui le lycée Jacques-Decour Il suivra son père dans la profession de juriste, mais d'abord il s'engage pour trois ans de service militaire le 12 novembre 1904. Caporal le 21 septembre 1905, il est « envoyé en disponibilité » le 23 du même mois. Il sera fait sergent le 19 mars 1907 et, après un mois d'exercices en septembre, il passera dans la réserve le 12 novembre 1907. Après ses études de droit, il est « affecté à la 22e section de Commis et Ouvriers Mes d'administration et sera employé en cas de mobilisation comme Commis Greffier adjoint près le Conseil de révision de Paris. (Décision du gouverneur Me de Paris du 30 novembre 1911) ». Il a été « classé par le Conseil de Révision dans la 3ième partie de la liste de recrutement de la classe de 1906, de la subdivision de la Seine, 3e bureau n ° 350 dans le canton du 6e arrondissement. ». Sur la liste des conscrits classe 1906 du 3e bureau figure un Henri Marcel Brabant (sic!), matricule 165020.

En 1906, Marcel Braibant, étudiant en droit, est le trésorier de l'association estudiantine Ernest Renan. Son secrétaire général est Albert Mousset (1883-1975), étudiant à l'École des chartes (ENC), futur traducteur de Dostoïevski, spécialiste de la politique étrangère, fondateur (avec le juriste Jean Ray (1884-1943)) du mensuel Affaires étrangères (1931-1939), de par son public et son horizon géo-politique à comparer au Monde diplomatique. Parmi les membres de l'association, citons : Georges Mazeran (1881-novembre 1915 mort du gaz de combat), élève de l'École nationale des chartes; André Morize (1883-1957), normalien en 1913 professeur à Harvard aux Etats-Unis en 1924 ; René Hubert (1885-1954) normalien, philosophe et pédagogue, futur recteur de l'académie de Poitiers. Cette association est vouée à « l''éducation postscolaire », chère à son mentor Ferdinand Buisson. En 1906 Marcel Braibant est un conférencier très demandé aux Universités populaires21 de Montreuil à Saint Ouen, ainsi que dans Paris. Il intervient sur des thèmes tels que : Les machines et la classe ouvrière ; Un chapitre des institutions professionnelles et industrielles de Spencer ; La femme dans l'avenir, d'après le livre du socialiste allemand Auguste Bebel ;Ce qu'un électeur doit savoir, élections prud'homales, consulaires et politiques ; Des conséquences sociales du développement de l'industrie ; ou encore : Quelque procédés de la justice d'autrefois »

En juillet 1908, Marcel Braibant est licencié en droit. En avril 1911, il soutient sa thèse de doctorat, Le Socialisme et l'Activité économique.Étude sur le mobiles de l'activité économique dans les diverses conceptions socialistes Elle est publiée la même année chez Félix Alcan, et préfacé par Paul Deschanel (1855-1922), républicain, député d'Eure et Loire, défenseur de l'abolition de la peine capitale en 1908 ; il sera élu, pour peu de temps, président de la République en 1920 contre Georges Clemenceau22.

Le travail de Marcel Braibant est un des douze ouvrages couronnés par un prix de 500 fr. de l'Académie des Sciences morales et politiques23. Conclusion de l'auteur rapportée par le journal Le Temps du 20 mai 1911 : le socialisme n'est pas viable car « il n'y a pas de mobile d'activité... »

Marcel Braibant s'est marié le 15 mai 1911 avec Edna Adrienne Reitenbach. Le mariage a eu lieu à Fontenay sous Bois, ce qui laisse penser que la mariée appartient à la famille de l'exploitant des carrières de gypse Reitenbach à Fontenay.

 

La vie du jeune docteur en droit semble aussi bien débuter dans la magistrature que dans la politique. Après avoir été clerc pendant deux ans chez MM. Maris et Marmottan, avoués auprès du Tribunal de 1e instance de la Seine, puis avocat stagiaire auprès de la Cour d'appel de Paris Marcel Braibant est nommé juge suppléant à Reims le 12 décembre 1912. Depuis mai 1912, diplômé également de l'École des Sciences politiques, il est élu maire d'Herpy où il succède son père.

* * *

 

18Journal des débats, 20 avril 1914.

19 Jean-Denis Bredin, Joseph Caillaux, Paris, Hachette, 1980. Pour un éloge par un collaborateur de Joseph Caillaux voir Émile Roche, Avec Joseph Caillaux, Mémoires, souvenirs et documents, Paris, Publications de la Sorbonne, 1949, 19??. Emile Roche (1891-1990) fonda avec Joseph Caillaux La Republique, puis participa au journal collaborationniste Les Nouveaux temps, et fut proche de Otto Abetz (voir plus loin). Il présida aux destinées de l'Institut d'histoire sociale à  Nanterre de 1958 à  1976

20Archives de la Ville de Paris, cote D3R196.

21En 1898 une initiative de George Deherme (1867-1937) militant libertaire pour une « élite prolétarienne », « noyau de la future société » . Mais des différences au sein de la nouvelle « Société des universités populaires » provoquaient la rupture avec le fondateur et un changement de tendance vers le syndicalisme marxiste à partir de 1901. Voir Lucien Mercier, Les Universitaires populaires 1898-1914, Paris, Les Éditions ouvrières, 1986

22 Il sera élu, pour peu de temps, président de la République en 1920 contre Georges Clemenceau mais il fut destitué la même année pour cause de maladie :il était tombé d'un train, circulant à  petite vitesse et errait en pyjama aux alentours de Mignerette dans le Loiret. Rétablit, il fut élu sénateur d'Eure-et-Loir en janvier 1921 mais mourut l'année suivante

23La Presse, 8 septembre 1912.

 

 

III. Père et fils pendant la Grande Guerre

En mars 1913 Maurice Braibant s'associe à l'opposition formulée par la gauche contre l'extension du service militaire à trois ans (L'Humanité, 1 et 21 mars). Il est membre de la Commission de l'armée comme une bonne trentaine de parlementaires, dont Jean Jaurès et Paul Painlevé. Mais le 19 juillet, au moment décisif, il vote avec la majorité en faveur de la loi des trois ans. Les amis de Jaurès et de Caillaux ont perdu, les appelés de 1911 resteront mobilisés. L'effectif de l'armée augmente de près de la moitié mais cette demande de l'état major (Joseph Joffre) ne repose pas toujours sur une évaluation concrète dans le cadre d'une stratégie de défense. Il y a de l'agitation dans les casernes et de plus les socialistes sortent renforcés des élections tenues en mai 1914 ; la loi des trois ans n'est pas pour autant remise en cause.

 

Le 28 juillet 1914 l'Autriche-Hongrie déclare la guerre à  la Serbie, le 2 août l'Allemagne au Luxembourg, le 3 à  la France, le 4 à  la Belgique ; le même jour l'Angleterre entre en guerre contre l'Allemagne, qui de son côté la déclare à  la Russie le 6 Des experts de la politique internationale, notamment des juristes24, avaient vu venir la guerre et avaient même prévu sa violence bien supérieure aux guerres du passé. Mais personne n'avait imaginé sa durée. Des millions de soldats trouveront la mort, les civils ne seront pas épargnés là où le front, les fronts, passent, là  où la pénurie et la maladie s'installent. Les populations en garderont un traumatisme collectif et durable. Les Ardennes, Rethel, Herpy, le fief des Braibant, sont au mains des Allemands depuis le mois d'août 1914. A la mi-septembre, après la première bataille de la Marne et des pertes effroyables (400 000 blessés et environ 100 000 morts dans les deux camps), l'avancée de la 5e armée est arrêtée par les lignes allemandes entre Reims et Rethel. Commence alors la "course vers la mer", puis la guerre des tranchées et des armes lourdes.25

 

Bien de civils qui ont du fuir les zones de combat passent par la capitale. La Fraternité ardennaise, société de secours mutuels des originaires des Ardennes fondée en 1889 et patronnée ou présidée par Maurice Braibant, s'occupe d'eux et des Ardennais au front. Quand le 27 octobre 1918, après quatre ans de guerre, le Journal des débats politiques et littéraires annonce la libération du village d'Herpy, celui-ci, comme bien d'autres villages et villes, est un champs de ruines26. Touchée par un obus, la belle maison du député est inhabitable.

 

Depuis septembre 1914 - l'Assemblée nationale s'est mise en congé jusqu'en décembre 1914 et le gouvernement s'est retiré à Bordeaux - Raymond Poincaré, à la demande de l'État major, passe outre le code militaire de 1857 par un décret présidentiel signé début septembre et destiné à "maintenir la discipline". Des 626 fusillés après condamnation au front européen (le nombre de fusillées sommaires étant très incertain, au moins 78), 413 l'ont été de septembre 1914 à octobre 1915. Durant leurexistence du 6 septembre 1914 au 27 avril 1916, les Conseils de guerre spéciaux on jugé environs un tiers de la totalité des fusillés de cette période.27 Malgré les mutineries de 1917, le nombre de fusillées reste relativement modéré par rapport à 1914/15, en total 79, dont 24 au mois de juin.

 

Réélu en mai 1914, Maurice Braibant, membre du groupe de la Gauche radicale, avait siégé à  la Commission de la réforme judiciaire. Il passe à celle de la législation civile et criminelle. En 1915, il est chargé de transmettre à la Chambre des rapports de cette Commission sur des projets et des propositions de loi relatifs à  la réhabilitation des condamnés (18 mars 1915), aux enfants de réfugiés belges nés en France (avril 1915), à la répression de l'insoumission et de la désertion dans l'armée de mer (17 décembre 1915) ; en 1916, il transmet des propositions relatives au fonctionnement des Cours d'appel et des Tribunaux de première instance en cas de mobilisation générale ; cette dernière proposition est déposée par le député Paul Meunier (1871-1922), avocat et publiciste. Grâce à l'obstination de Meunier la loi du 26 avril 1916, dite la "loi Meunier", avait abolit les Conseils de guerre spéciaux, institués par le décret du 6 septembre 1914. La loi Meunier avait été votée à l'unanimité et la Chambre adouci le code de 1857, "le code militaire le plus dur de l'Europe", selon Paul Meunier (intervention le 3 octobre 1916 à la Chambre).

 

En décembre 1915 le gouvernement Aristide Briand avait déposé une proposition de loi visant à déposséder le Parlement de sa compétence, en faveur d'une législation par décret concernant des mesures considérées nécessaires en temps de guerre. Maurice Braibant fait partie de la Commission qui, présidée par Maurice Viollette (1870-1960), doit examiner le projet et qui réussira finalement à faire abandonner la proposition de "loi-décret" en février 1917. Un des membres de la Commission était Pierre Laval. Pendant toute l'année 1916, l'Assemblée nationale a du lutter pour maintenir sa compétence, telle que prévu par la Constitution.

 

Maurice Braibant dépose une proposition de loi concernant la répression du crime de mutilation volontaire (23 mai 1916, renvoyée à la Commission). Le Bulletin meusien (6 juillet 1916) écrit : "M. Maurice Braibant, député des Ardennes vient de prendre l'initiative d'une proposition de loi tendant à réprimer le crime de mutilation volontaire..." . Et le journal d'ajouter : "La confiscation des biens de ces mauvais soldats ne serait pas superflue; la Convention ne se gênait pas./ De même des pénalités rigoureuses: condamnation à mort, confiscation des biens devaient être édictées contre les militaires qui se rendent à l'ennemi sans combat. Ceux-là aussi sont indignes de rester Français".

 

Vox populi ? Pour le journal comme pour le gouvernement la répression du crime demande la punition à l'extrême. Mais l'enjeu de la proposition de Maurice Braibant est plutôt cette lutte, mentionnée plus haut, de la Chambre pour sa compétence et contre le projet de loi-décret du gouvernement, notamment en matière de code militaire. En fait, la majorité des fusillés, surtout au début de la guerre, ont été condamnés pour avoir commis le crime en question.

 

Le 3 octobre 1916, Meunier, rapporteur de la Commission, expose à la Chambre "la suite logique", le "complément nécessaire" concernant la juridiction militaire ; la Commission a conclut à l'unanimité. "Comme la loi du 27 avril, le texte nouveau concerne à la fois la justice de l'armée de mer et la justice de l'armée de terre; il s'applique au temps de paix comme au temps de guerre. Avec cette portée générale, notre proposition (celle de la Commission, votée unanimement) a pour but d'organiser la défense devant les tribunaux militaires, d'assurer l'indépendance des juges, d'établir l'égalité entre les justiciables, enfin de fixer d'une façon définitive les droits de recours des condamnés contre les sentences qui les ont frappés".

Paul Meunier explique que jusqu'alors, le commissaire choisissait n'importe qui comme défenseur et cela seulement 24 heures avant le débat. N'est-il pas indispensable que dorénavant l'accusé puisse choisir librement son défenseur et que ce dernier soit, par sa connaissance de la loi ou au moins par prestige, être égal à ses adversaires. Il doit pouvoir communiquer avec son client dès le début de l'instruction. N'est-il pas également indispensable que les juges - de différents grades militaires ? - décident, après délibération, par vote secret ? La loi doit être égale pour les petits et pour les grands. Pour les officiers votent cinq juges et s'il y a un vote dissident, c'est l'acquittement. Mais pour l'homme de base il n'y a que trois juges et la majorité est déterminante. Le décret du 17 août 1914 a supprimé le recours en révision, mais former un recours en révision n'a jamais été refusé à un colonel ou général. La Commission propose de rétablir le recours comme prévu par la loi de 1857. Le député André Maginot explique qu'un soldat qui se trouve prisonnier en Allemagne et à l'hôpital a été condamné à mort par contumace: ce jugement déshonorant à été affiché à la mairie ce qui a entraîné la perte de son allocation pour la famille a perdu l'allocation. Le soldat, qui ne sait pas encore qu'il est condamné, a écrit à son frère les circonstances dans lesquelles il s'est trouvé: il a été enterré par un obus, les Allemands l'on trouvé plein de contusions. Est-il juste qu'il n'a aucun droit de former un recours ? Paul Meunier explique enfin que le droit constitutionnel d'un recours en grâce d'un condamné à mort a été illégalement confisqué, car la décision a été mise aux mains des militaires ou des juges. Ce recours doit être suspensif jusqu'à la décision du chef de l'État.

 

Mais la Chambre a beau adopter une proposition de loi, le Sénat en discussion avec le gouvernement, tarde à suivre. Le gouvernement, le ministre de la Guerre - président du Conseil de septembre à novembre 1917 - et mathématicien Paul Painlevé, invoquent sans cesse - le Gambetta de 1870 à l'appui - les nécessités du maintient de la discipline, la notoire Union sacrée qui est pourtant en train de péricliter, la sagesse du haut commandement militaire et le secret défense. Les députés sont supposés se contenter de l'affirmation du gouvernement, selon laquelle il a compris l'intention et que le ministère ainsi que les responsables militaires agiraient le plus possible dans leur sens. Exceptée une augmentation à la suite des mutineries du printemps 1917 qui entraînent la nomination de Philippe Pétain à la place de Nivelle (le 15 mai) le nombre de fusillés a effectivement baissé. Le 16 juillet, après le retour de la loi à la Chambre avec les modification du Sénat, Maurice Braibant, avait déposé un rapport au nom de la Commission ; le 1 août il dépose un rapport supplémentaire et le 4 octobre un 2e rapport supplémentaire. À la fin, le 6 mars 1918, la Chambre adopte de nouveau le projet, modifié par le Sénat et repassé par la Commission28.

 

Viennent les dernières jours de la guerre. Maurice Braibant écrit à son fils Charles le 12 novembre 1918 : "Mon cher Charles,/ ce n'est pas du tout commode de placer tes articles. Tout est à l'information sur les événements énormes, qui se passent - Je continue mes tentatives./ Je suis allé à Herpy. On s'y est battu effroyablement. Ma maison et celle de Marcel ont reçu plusieurs obus - tu vois l'état dans lequel elles se trouvent. Dans le jardin il a plu des obus. Un boche , un bavarois est enterré dans le coin de la grille et de la maison de Dauphinot. Il a été tué le 20 septembre. La maison de Marcel était la kommandantur, chez nous c'était l'hôpital / Les champs son plein de tranchés et de files de fer. Le pré est une écumoire tant il y a des trous d'obus. / Rethel, Chateau, Condé sont tels qu'après l'attaque de 1914. Le quartier des lumières (?) à Rethel, ??-Rethel, Aey(?)-Romance, Nanteuil, sont dans un état lamentable. / Je suis allé à Mezières samedi (le 9 novembre)avec le préfet. Nous avons du fuir les obus asphyxiants. / Je suis rentré lundi. Paris délirait d'enthousiasme. Les quartier centraux regorgeaient de monde. Que de drapeaux! que de joie! /Quand viens-tu? / Ta maman va tout doucement. /Voici l'adresse de Marcel: sous-lieutenant 39e Cie du 46e d'Infanterie. Secteur 208./ Nous t'embrassons tous deux de tout coeur. / à toi /M. Braibant / tu auras ton porte crayon en or ou ton porte mine".

 

Charles, le frère cadet, était entré à  l'École des Chartes " la plus grave des écoles françaises " selon lui. Fin 1913, il ajourne son diplôme et avance son service militaire. La guerre l'obligera de porter l'uniforme pendant presque six ans. Il existe une petite trace, plutôt amusante dans les Mémoires et documents publiés par l'Académie chablaisienne. Lors de la séance du 6 août 1917 " M. Braibant, sous-officier, diplômé de l'École des Chartes (fils du député de ce nom en villégiature à  Thonon) applaudit et répond quelques mots aux paroles du Comte de Sonnaz". Et qu'avait-il dit, Monsieur le Comte ? "M. le Comte A. de Sonnaz, sénateur du royaume d'Italie, ouvre la séance par une vibrante allocution à  l'adresse de la France et de l'Italie, ces deux nations soeurs, qui combattent bravement aux côtés des Alliés pour le triomphe de la liberté, de la justice et du droit. Jamais l'amitié de deux peuples n'a été plus forte. En venant en France, il a rencontré en Toscane des trains militaires français partant pour l'Orient. Les trains de soldats italiens les reçurent aux cris de: vive la France! Et par des manifestations touchantes de vieille camaraderie. Il félicite le Comité Franco-Italien de Thonon qui assiste si généreusement les familles des Italiens mobilisés, et constate que la mairie de Turin fut bien inspirée en donnant récemment le nom de rue de Thonon à  l'une des nouvelles artères de la capitale du Piémont. M. le Sénateur rappelle ensuite des souvenirs personnels à  l'occasion de la rupture de l'Italie avec les Empires Centraux. "29

 

Charles Braibant décrira sa carrière militaire au service des règlements des réquisitions dans le département de la Marne en 1914. L'année suivante, il est promu caporal et se trouve ensuite au Quartier général de la 4e division d'infanterie à  Verdun, section administrative. Deux ans après, il est affecté à  l'artillerie et devient maréchal des logis à  Briare à  la fin de la guerre. Il terminera ainsi le chapitre de ses mémoires :  Le lendemain, je fis le serment informulé mais plein de ferveur de lutter autant qu'il serait en moi contre le chauvinisme dont les erreurs, nobles d'intention mais cruelles en effet, avaient causé tant de souffrances, de ruines et de deuils pendant quatre années atroces."La guerre avait fait de lui, comme de bien d'autres, ce qu'il définit lui-même « un pacifiste sentimental "30, cependant toujours très "patriotique ".

Marcel Braibant a été mobilisé de 2 août 1914. Il était alors sergent commis greffier affecté au Conseil de guerre de la 5ième armée. À partir de décembre 1915 il est affecté au Conseil de guerre de la 2e division d'infanterie. En 1916 la librairie militaire Berger-Levrault (l'ancêtre Nicolas Levrault avait été nommé "imprimeur de la grande armée sous Napoléon Premier") publie "La Procédure aux Armées , Manuel à  l'usage des parquets militaires, Suivi de notions de comptabilité, par Marcel BRAIBANT, docteur en droit, juge suppléant, officier greffier de réserve ". 31

La famille garde une petite photo (environ 4x6cm) avec, au dos, une légende de la main de Marcel Braibant: 1/ Lecture du jugement à  une parade d'exécution. Un document à propos du travail du greffier de réserve qui laisse penser que le fils peut avoir salué l'engagement du père député pour l'autorité de la législative en matière de juridiction militaire et l'abolition des Conseils spéciaux en 1916.

Pendant la guerre, la carrière civile ne s'arrête pas : Le 3 octobre 1916, le président du Tribunal civil de Reims (déplacé à Épernay) propose l'inscription de Marcel Braibant au tableau d'avancement : « M. Braibant est actuellement Officier de 3e classe de la justice militaire. Mobilisé le 2 août 1914 comme sergent commis greffier. Affecté sur la demande du Conseil de guerre de la 5e armée en campagne le 6 Août 1914. - Affecté au Conseil de guerre de la 2e Division d'Infanterie le 1er Décembre 1915. A suivi les opérations en Belgique, sur la Marne, en Champagne, a Verdun, dans la Somme. / Mr Braibant est un magistrat d'une très grande valeur, auquel un très brillant avenir est certainement réservé. A des connaissances juridiques très étendus, affirmées par ses succès universitaires, et son classement au concours d'entrée dans la magistrature, il joint un esprit très vif et très net. Il est également préparé au service du parquet et a celui du siège. Peu de temps avant la guerre les circonstances l'ont appelé a soutenir l'accusation dans une affaire d'assise très délicate, et bien que son concours eut été sollicité à l'improviste, il porta la parole de la façon la plus remarquable et fit grande impression tant sur le jury que sur la Cour dont le Président lui transmit les éloges. / Les nouvelles fonctions qu'il remplit l'ont amené à publier un travail pratique sur le code militaire et les conseils de guerre. Le travail est des plus intéressants et des plus utiles. Il a pour titre : « La Procédure aux armées » et a été honoré des souscriptions du Ministère de la justice et du Ministère de la Guerre./Son inscription au tableau d'avancement me paraît surabondamment justifiée. »

Tout en étant aux armées, Marcel Braibant a effectivement été nommé juge substitut à Meaux le 10 mars 1917 et substitut à Melun le 12 juin 1917. À la fin de la guerre il est sous-lieutenant au 46e Régiment d'Infanterie. Le 17 janvier 1919 il est délégué pour servir comme Commissaire du Gouvernement adjoint à Strasbourg.

Quand à Joseph Caillaux, le malchanceux « pacifiste » de 1914 a été arrêté en 1918 et condamné deux ans plus tard à trois ans de prison pour "aide involontaire à l'ennemi ». Il fut amnistié en 1924 et pouvait poursuivre sa carrière politique jusqu'en 1940 et une vie de retraité jusqu'à sa mort en novembre 1944. Paul Meunier, le combattant pour une juridiction militaire équitable et humaine n'eut pas autant de chance. Cible des ultra-nationalistes - Léon Daudet et l'Action française en première ligne - , il fut mis en détention préventive à la prison de la Santé pour raison d'Etat le 5 novembre 1919 ; il ne put donc se présenter aux élections législatives qui se tinrent ce mois-là. Il fut libéré après deux ans et quatre mois à la suite d'un arrêt de non-lieu et mourut en mai 1922 des suites de sa détention. Des faits qui illustrent le climat politique de l'après-guerre.

* * *

Le mardi, 12 juillet 1921 on lit dans Le Figaro : "On annonce la mort de Madame Braibant, femme de M. Maurice Braibant, ancien député et conseiller général des Ardennes, avocat à  la Cour d'appel de Paris, décédée en son domicile, 20 rue de l'Estrapade. Elle était la mère de M. Marcel Braibant, ancien magistrat, avocat, conseiller général des Ardennes". Le Temps du 13 juillet publie le faire part: « … décédée dimanche dernier. De la part de M. Maurice Braibant, conseiller général des Ardennes, ancien député, son mari; de MM. Marcel Braibant, avocat au barreau de Reims, conseiller général des Ardennes, et Charles Braibant, chef du service des archives et bibliothèques au ministère de la marine, ses fils; de Mme Marcel Braibant, sa belle-fille, et des familles Tournier et de Prez. Les obsèques auront lieu mercredi 13 Juillet à 10 heures en l'église Saint-Étienne-du-Mont. On se réunira à la maison mortuaire, rue de l'Estrapade... ».

Edith Braibant était née Tournier, la famille de Prez est (à verifier!!) celle de sa mère.  Des de Prez se trouvent aujourd'hui (résultats de recherches sur l'internet) surtout en Belgique. (Un de Prez, militaire sous Napoléon et dans l'armée républicaine, avait sa demeure à Ornex dans le Pays de Gex/Ain …).

Maurice ne survit à Édith que de quelques mois. Il meurt  le 4 mars 1922 à  Paris. Les multiples associations auxquelles il a appartenu ont été évoquées. Elle rendent hommage au défunt. Il reste à ajouter qu'il était membre de la Société des lettres, sciences et arts de Bar-le-Duc depuis 1896.

* * *

 

24Qui se sont exprimés dans la « Revue générale du droit international public » (RGDIP) fondée en 1894. Notamment suite à la guerre hispano-américaine de 1898.Voir la contribution d'Éric Thiers à la Table ronde « La Guerre anticipée : Normes juridiques et violence de guerre » dans : S. Audouin-Rouzeau, A. Becker, Chr. Ingrao, H.Rousso, dirs, La Violence de guerre 1914-1945, Paris Complexe/IHTP/CNRS 2002

25Pour un rappel vite fait de l'histoire 1914-1918 voir le document d'une exposition des archives départementales de l'Aude : audealaculture.fr/sites/default/files/Archives/vivre_en_temps_de_guerre.pdf

26Voir les photos en haut de la page

27Chiffres du groupe « Prisme 14-18 », mise à jour du 25 mai 2014, prisme1418.blogspot.fr/2014/05/mise-au-point-statistique-elaboree-par.html

28Voir notamment les débats de la Chambre du 2 octobre 1917 (Journal Officiel), interventions de Paul Painlevé (chef du Gouvernement). Paul Meunier, Bartholomé Mayéras, Aristide Jobert et Jean Bon.

29Tome 30, p.XXVI, 1916/17

30Un bourgeois sous trois républiques, Paris, Chastel, 1961, p. 312.

31Dans sa préface l'auteur décrit le contenu de la publication : « quelques-unes des connaissances indispensables aux Commissaires rapporteurs et aux greffiers des Conseil de guerre en campagne ». Il exprime son souhait : „puissent elles être utils ... Avec une installation plus que sommaire la plupart du temps, dans un local de circonstance, un réduit, une grange parfois, au hasard des étapes, presque sans livre, sans guide, souvent exposés, il leur faut accomplir une tâche délicate. /Si ces lignes peuvent leur permettre de faire mieux, nous aurons largement

 

 

 

IV. Le promoteur de la reconstitution 43000

 

Dès le 11 novembre 1918, la reconstruction s'impose. Début juillet 1919, juste avant la grande fête de la victoire, Maurice Braibant est un des 43 "dignités ", un des députés des " régions dévastées ", qui lancent un appel solennel au gouvernement Clemenceau. 1 (voir coupure de journal ci-dessus). Il est député de Rethel (voir la photo ci-dessus). Quatre ans auparavant, quand il avait fait partie d'une commission parlementaire qui visitait les régions touchées par la guerre, il avait informé le public de leur dévastation par les armes lourdes, portant à  des dizaines de kilomètres : "Les Maisons mortes" titrait le Bulletin meusien ; de son côté, L'Illustration publia "Maisons blessées, maisons mortes ".

La21 guerre terminé, le député se fait entendre sur le statut des réfugiés et sur l'achat de jeunes chevaux. Il dépose également des propositions de lois sur le logement, l'installation des réfugiés et rapatriés, les juges suppléants auprès du Tribunal civil de la Seine, la démobilisation des soldats en pays libérés ; il est enfin le rapporteur d'un projet de loi concernant la situation des juges de paix des régions libérées. Quelques jours avant l'armistice, Le Matin a fait savoir, le 1 novembre 1918 que Maurice Braibant avait obtenu un crédit de 10 000 francs de la ville de Bordeaux pour les habitants de Rethel.

Le 4 mai 1919 L'Ardennais Libéré communique que Marcel Braibant a obtenu une réponse du ministère des Régions libérées suite à une correspondance du mois de mars, concernant du matériel agricole pour la région de Rethel, qui est ou sera livré ; il le sera en partie par les Allemands en exécution des clauses de l'armistice. Le 19 août 1919, Le Matin fait savoir que "par suite de l'impossibilité absolue pour les délégués des divers groupements de sinistrés de se rendre à Mézières, les routes étant impraticables et les moyens de communications difficiles, les États préparatoires du département des Ardennes se tiendraient à Paris le 30 août, à la veille de l'ouverture des états généraux." La décision a été prise à la préfecture de Mézières par le comité d'organisation dont faisait partie Maurice Braibant.

* * *

Les premiers élections d'après guerre sont tenues à la fin de l'année 1919 : les législatives les 16 et le 30 novembre, les municipales les 30 novembre et 7 décembre, les cantonales le 7 ou le 14 et le 21 décembre. Les législatives sont cette fois-ci organisées au scrutin de liste.1 Maurice, étant candidat au Sénat, ne s'est plus présenté ; Marcel est réélu maire et élu conseiller général. Le député sortant,  « radical indépendant » échoue : début janvier 1920, il perd l'élection sénatoriale (168 contre 178 voix). C'est la fin d'une longue carrière d'élu.

Marcel Braibant, maire d'Herpy et substitut à Melun (poste qu'il n'a jamais occupé car il était « aux armées ») est démobilisé et détaché à Strasbourg le 17 janvier 1919. On imagine le travail du parquet et d'un commissaire adjoint en Alsace : ce territoire « germanisé » après 1871, qui a été sous administration militaire depuis 1914, est a « réintégrer ». De strictes mesures sont à mettre en place par l'État et une nouvelle jurisprudence doit être instaurée. Marcel Braibant est nommé le 26 mars 1919 et confirmé le 6 juin avec traitement et rang de substitut de 3e classe. Il sollicite son avancement avant les vacances d'été. Sa hiérarchie porte sur lui un jugement très favorable : « Il n'a cessé de concourir de la manière la plus utile aux travaux du Parquet. Ses aptitudes professionnelles, aussi bien que ses connaissances juridiques le placent dans la situation la plus favorable, pour être inscrit au tableau d'avancement ». Le 28 juin 1919 le Commissaire du gouvernement écrit: « M. Braibant a d'abord été chargé à mon parquet du service correctionnel et s'est mis rapidement et avec beaucoup de zèle au courant de la législation locale. Il est actuellement chargé du service de la liquidation des biens allemands séquestrés et il y consacre toute son activité. M. Braibant est un magistrat intelligent, travailleur et digne à tous points de vue qu'on s'intéresse à lui ». Les rapports mentionnent sa situation financière « indépendante » et qu'un « idiome utile » qu'il parle est l'allemand2; il dira plus tard que ses connaissances de l'allemand se limitaient à ce qu'il avait appris à l'école.

Le 2 avril 1919, Le Journal des débats avait informé ses lecteurs " La ville d'Arles est marraine. Arles vient d'avoir une belle inspiration : sur la proposition du maire, M. Granaud, le conseil municipal adopte un village dans les Ardennes détruit pendant la guerre. Herpy, le village fillieule, prend le nom d'Herpy-l'Arlésienne. M. Marcel Braibant, maire d'Herpy était venu faire à  Arles une conférence très émouvante. Un enthousiasme de générosité qui n'étonnera point les amis de la Provence souleva toute la ville. Le conseil municipal a voté une première subvention de trente mille francs à  laquelle se joindrons les souscriptions particulières, déjà  considérables. Au comité d'organisation les arlésiens apportent des meubles, de la literie, du linge, des instruments agricoles. Des collectes ont été organisés dans chaque paroisse par MM les curés qui ont annoncé que leurs quêtes dimanche prochain seraient faites pour Herpy-l'Arlésienne en pressant leurs fidèles d'être généreux. Des adoptions de fermes par des familles d'Arles vont être suivis par des baptêmes des nouvelles constructions ; il y aura donc des Mas de Magali, de Mireille, des Alicamps, de Vincent, d'Arlette, Vérania, de la Crau, des Oeivades etc... Arles à  pour Herpy tout un programme généreux, d'une bonté délicate et fine : c'est la très douce affection d'une grande soeur pour une cadette malheureuse. "

Jean Granaud (1858-1934) est un éleveur de chevaux camarguais (Journal d'agriculture pratique, 5 janvier 1899 ci-contre), officier du Mérite agricole, conseiller général des Saintes-Maries de la Mer et maire d'Arles de 1908 à 1919. Arles lui doit notamment une première bibliothèque municipale, le syndicat d'initiative, un monument au poète provençale Frédéric Mistral (1830-1914) - qui avait investi son prix Nobel de 1904 en un musée d'ethnographie provençale - , et, depuis février 1919, un monument au 619 arlésiens morts à la guerre. Jean Granaud est-il une connaissance du "propriétaire-exploitant" ardennais Marcel Braibant ?

Le 12 juillet 1919, Le Matin publie une lettre du président de la Chambre de commerce d'Arras (« filleule » de Marseille), M. Doutremepuich, et une autre du substitut du procureur à Strasbourg, Marcel Braibant. Tous deux approuvent l'initiative du Matin : "Un large appel aux villes de France qui n'ont pas souffert en faveur de nos malheureux régions... une idée qui nous est particulièrement chère dans la région d'Arras parce qu'elle s'est révélée pratique... Nous ne serons sauvés que par l'initiative privée et par le groupement de nos forces..." écrit Doutremepuich. Marcel Braibant, "maire du petit village d'Herpy (Ardennes ) adopté, comme on le sait, par la ville d'Arles" fait savoir, que "le 7 septembre aux arènes d'Arles, une grande fête provençale en faveur d'Herpy avec le concours des félibres" aura lieu3. "Le programme comportera tout ce qui fait la joie des fêtes en ce beau pays."

Des appels à l'initiative privée. -. La fête a eu lieu : une photo montre Marcel Braibant s'adressant au public au milieu des arènes d'Arles, reçu par Jean Granaud comme antérieurement Raymond Poincaré, président de la République, rendant visite à Frédéric Mistral en 1913.

Le magistrat de Strasbourg ne rentre pas à son poste après les vacances. Le 6 septembre, le ministre des Régions dévastées, Albert Lebrun - futur président du Conseil - écrit au Commissaire général à Strasbourg : « M. Braibant a pris l'initiative – au cours du congé normal dont il jouit actuellement, mais qui est près de sa fin-, de commencer des démarches en vue de favoriser la participation de certaines régions du midi de la France à l'organisation des secours dans les régions libérées./ J'ai lieu de croire que la continuation de ces démarches donnerait d'intéressants résultats, si M. Braibant pouvait être chargé de les poursuivre pendant quelques semaines, à titre de mission de mon Administration./ Toutefois, en raison de la fonction qu'il remplit dans le Service judiciaire d'Alsace Lorraine, je ne puis que vous prier à cette fin de vouloir bien m'autoriser à lui confier, si rien ne s'y oppose, la mission dont il s'agit ».4

Le Commissaire autorise la mission. Le 3 décembre 1919 Marcel Braibant lui adresse une lettre : « J'ai l'honneur de porter à votre connaissance que ma mission au Cabinet étant sur le point de prendre fin, je puis me mettre de nouveau à votre disposition à la date que vous m'avez indiquée. Cependant, en qualité de Maire d'Herpy l'Arlésienne (Ardennes), je dois être appelé à la désignation de l'électeur sénatorial de ma Commune le 10 décembre. D'autre part, je suis Candidat aux élections du Conseil général qui ont lieu le 14 décembre. J'ai donc l'honneur de vous demander de bien vouloir m'accorder un congé jusqu'au 16 décembre ». Mais le même jour Marcel Braibant s'adresse au directeur du personnel et de la comptabilité du ministère de la Justice : « J'ai l'honneur de vous remettre sous ce pli ma démission de magistrat pour M. Le Garde des Sceaux. J'ai l'intention de m'installer comme avocat à Reims. Je ne perdrai donc pas toute relation avec vous dont je ne pourrais oublier la constante bienveillance ».5

En raison de la détresse des villageois, en raison également du nombre important de croyants parmi eux, le maire n'hésite pas d'accepter l'aide de l'église et des curés. De façon plus générale, l'anticléricalisme des Radicaux a beaucoup diminué et Marcel Braibant ne manque pas, semble-t-il de pragmatisme. Le 7 juillet 1920, Le Temps rapporte que le comité d'Arles - "exclusivement composé de dames" accompagnées par Jean Granaud - a rendu visite à  sa filleule : malgré sa détresse, elle a bien voulu, sur l'initiative du maire, contribuer à  l'érection du monument pour les morts d'Arles érigé en 1919. La délégation s'est rendu à la tombe d'un conseiller municipal fusillé par les Allemands.

De même qu'elle ne l'avait pas été pour certains des réfugiés des régions occupés pendant la guerre6, la sympathie pour les compatriotes des régions dévastées n'est pas générale après l'armistice. Au contraire, une certaine ostracisation, une sorte de "double peine" frappe les habitants de ces régions. L'opinion si elle ne les assimile pas à l'ennemi tant haï, préfère passer sous silence leur malheur7. Cela aide à comprendre pourquoi l'exemple d'Arles et son adoption d'Herpy apparaît dans la presse nationale et fait la renommé de Marcel Braibant.

Le "marrainage" sur le plan national est une approche assez logique. C'est peut-être moins le cas lorsque les marraines sont à trouver à l'étranger, chez l'allié de la guerre, en Grande-Bretagne. Là encore, Maurice et Marcel Braibant semblent avoir joué un rôle de pionniers. Selon La Croix du 14 mai 1920, Marcel vient d'être reçu par les maires de Londres et Manchester ; en conséquence, affirme le journal, Londres adopterait Rethel, Manchester Mézières, et Glasgow, Vouziers. "Tous les villages ardennais dévastés ... deviendront une sorte de "colonie anglaise de bienfaisance".

L'association France-Grande-Bretagne a été fondée en 1916 par Paul Deschanel (1855-1922), président de la Chambre et qui en 1911 avait préfacé le premier livre de Marcel Braibant, sa thèse8. Le 26 mai 1919, Paul Deschanel a présidé la seconde assemblée générale de ce rassemblement de personnalités importantes9. L'ambassadeur à Paris de la Grande-Bretagne, l'ex-ministre de guerre de Lloyd George, Edward Stanley Lord Derby est président d'honneur de cette association. Outre-Manche les relations avec la France ont été, semble-t-il, plus dispersées, l'organisation partenaire moins importante, moins « officielle ». Ce qui ne peut guère étonner : "L'Entente cordiale" a bien fonctionné avant et pendant la guerre, en dépit des problèmes de collaboration militaire à tous les niveaux. Elle perd de son sens avec la fondation de la Société des Nations en janvier 1920. Le Traité de Paris et les modalités de l'armistice, les différences d'attitude avec la France envers l'Allemagne, amènent de nouveau des tensions. Des deux côtés de la Manche, la mentalité populaire n'est pas dénuée d'animosités. Mais des questions d'échanges commerciaux, de politique européenne et coloniale des deux empires sont à régler, en dépit des tensions. Elles demandent des "lobbyistes" des deux côtés. Il y a enfin le projet, cher à l'AFGB, de tunnel sous la Manche.

En janvier 1920, Paul Deschanel a remporté l'élection présidentielle contre Georges Clémenceau avec le soutien de la SFIO et de la droite catholique. À peine élu, il tombe malade, comme en témoigne l'épisode de son errance nocturne à Minneret/Loiret. La présidence de l'AFGB est assurée par Charles Jonnart (1857-1927), ancien gouverneur d'Algérie, ancien ministre des Affaires étrangères, futur ambassadeur au Vatican. À sa troisième assemblée générale, l'AFGB reçoit, le 1 juin 1920 deux personnalités britanniques, "amies de la France" : A. Barton Kent (1857-1923), entrepreneur, membre de la London Chamber of Commerce, président du conseil de l'Entente cordiale, et l'amiral écossais à la retraite, Charles Hope Dundas (1859-1924), secrétaire général de la Anglo-French Society (AFS). H. Grignon, le secrétaire général de l'AFGB rappelle : "...Comme les relations intellectuelles sont à la base des relations économiques, l'association à été amenée à donner son patronage à deux oeuvres du plus haut intérêt: la pénétration des jeunes génération française et anglaise par des échanges inter-scolaires et celle si touchante de l'adoption par des villes anglaises de villes et villages français détruits". Il continue en évoquant la question du tunnel10.

Par la suite L'AFGB est invité à une réunion de maires de villes britanniques au Mansion House, la mairie de Londres, qui a lieu le 30 juin 192011 Elle décide d'envoyer une délégation conduite par Philippe Crozier (1857-1944), ancien ambassadeur à Vienne, catholique pratiquant (jadis chef du consul Paul Claudel) accompagné de Roland Revel de Bretteville (1886-1966), récemment nommé commandant d'un sous-marin ex-allemand, futur chef d'État major en Tunésie. Selon les journaux, la délégation française comprend également Maurice et Marcel Braibant. Ainsi Le Matin du 1 juillet 1920 rapporte "M. Braibant, conseiller général des Ardennes et le lord-maire de Sheffield ont prononcé de vibrants discours au cours desquels ils ont demandé que les villes britanniques servent de marraines à leurs soeurs françaises qui ont subi pendant quatre ans et demi les horreurs de la guerre ou de l'occupation étrangère" ; le même jour Le Petit Parisien fait savoir de Londres : "Nos lecteurs savent avec quelle persévérance l'Association France-Grande-Bretagne et sa soeur jumelle de ce côté du détroit, Association of Great-Britain and France, poursuivent un rapprochement politique, économique et moral de plus en plus étroit entre les deux pays. Un des membres de l'Association française, M. Maurice Braibant, ancien député, conseiller général des Ardennes, est, de son côté, l'apôtre inlassable de la recherche de villes marraines pour les villes et villages des régions dévastés. Bien que sa commune d'Herpy ait été adoptée par une ville française, Arles, - d'où son nouveau nom Herpy-l'Arlésienne - il a entrepris, depuis quelques mois, une active propagande, dans le Royaume-Uni, es ses effort sont à la veille d'être couronnés de succès, si nous en jugeons par la belle manifestation de sympathie pro-française que a eu lieu, cet après-midi à Mansion House."

Le 24 novembre 1920 le Journal des débats reproduit ce qu'a dit Charles Jonnart à la réunion de l'AFGB : " Notre collègue, M. Marcel Braibant, conseiller général des Ardennes, témoin de la détresse des communes de son département les plus éprouvées par la guerre, conçut le dessein de les faire adopter par les villes anglaises. Nous ne pouvions mieux faire que de le recommander à l'Association "Great Britain and France" Il y rencontra l'accueil le plus chaleureux. Mais pourquoi l'Association limiterait-elle son bienveillant effort au département des Ardennes? Sa sollicitude devait s'étendre à tous les départements ravagés par les barbares. /C'est la pensée qu'exprima son éloquent et très dévoué secrétaire général, Sir Charles Dundas of Dundas..."

Compte tenu de l'ampleur des projets de secours, l'AFS a constitué un Comité spécial, la British League of Help. De son côté, l'AFGB a institué un Comité central des adoptions britanniques, présidé par l'ambassadeur Philippe Crozier. Le 26 novembre le Journal des débats écrit : "Les généreux paroles prononcées à Londre par Lord Derby répondent de la manière la plus heureuse à celles que M. Jonnart prononçait tout récemment à Paris". Il salue"une admirable campagne entreprise en Angleterre a déjà amené en moins de trois mois l'adoption de quarante-cinq villes et villages dévastés par des villes anglaises. La Ligue étudie les moyens de créer des oeuvres utiles et durables et d'aider ceux de nos concitoyens qui ont particulièrement souffert..."

Qu'est cette Ligue? La thèse de Bryan F. Lewis nous l'apprend12. Lilias Lady Bathurst, née Borthwick (1871-1965), était alors la propriétaire très influente du Morning Post, quotidien de tendance conservatrice, le reflet des actes et gestes d'une aristocratie conservatrice, "cultivée", impérialiste, anti-communiste, anti-féministe, antisémite etc., et très opposé enfin à l'indépendance de l'Irlande. En 1920, le journal publie une série d'articles qui dénoncent "La cause des troubles mondiaux" sur la base du pamphlet des Sages de Sion paru en Russie au début du siècle, un texte de désinformation rédigé à Paris pour convaincre le Tsar Nikolas II d'action contre les modernisateurs libéraux, texte qui se présente comme un programme de juifs et de franc-maçons pour rien de moins que la conquête du monde.

La comtesse Bathurst connaît bien la France : son père avait été correspondant en France avant qu'il ne devienne, en 1876, propriétaire du Morning Post, dont sa fille a hérité en 1908. Pendant la guerre, elle s'est engagée un temps comme infirmière. Au printemps 1919, elle visite la région de Noyons. Impressionnée par sa destruction, elle mobilise le directeur du journal, Howell Gwynne (1865-1950) - qu'elle a jadis recruté sur recommandation de l'ami Rudyard Kipling - , ainsi que son correspondant parisien Gordon Knox (?-1942), pour une campagne de presse en faveur de l'adoption de villages dévastés par des villes britanniques. Elle même se met à l'oeuvre à Cirencester à 150 km au Nord de Londres, où les comtes Bathurst, dont son mari, possèdent Bathurst House avec un beau parc anglais. Elle s'engage d'abord pour Ville et Passel, les deux villages qu'elle avait visité.

Howell Gwynne et Gordon Knox ont immédiatement compris le bénéfice d'une telle campagne pour le journal ; Gordon Knox informe Bathurst que les deux villages sont très opportunément situés pour un tourisme des lieux de combats. Dans sa thèse, Bryan Lewis souligne que outre l'aspect charitable du projet, il y a très vite aussi un autre volet qui finalement l'emporte : tandis qu'en France, la commémoration est orienté vers les morts de la guerre, dans le monde anglo-saxon on commémore surtout les combats. Les combattants des unités de l'armée se recrutaient et étaient attachées à leurs petits pays, leurs villes. Ainsi la commémoration établit "naturellement" un lien entre districts anglais et des lieux de combat en France. Il faut exploiter ce lien. Howell Gwinne a eu comme instruction de gagner les maires des grandes villes pour un projet d'adoption de villages en France. Il réussit, non sans mal. Les deux maire de Londres de 1919 à 1921, James Roll (1846-1927) et Edward Ernest Cooper - les conseillers du district destinent annuellement un des leurs à être maire ou Lord maire - organisent une réunion le 30 juin 1920, à l'occasion des débuts de la Ligue. Un comité est mis en place. Il est présidé par Howell Gwynne, comprend Harry Levy-Lawson Lord Burnham (1862-1933, député libéral jusqu'en 1916), propriétaire du DailyTelegraph, trois représentants de l'Anglo-French Society, deux du Conseil de l'Entente cordiale, trois de l'Association of Great-Britain and France, dont G. Paget Walford qui venait d'ouvrir une compagnie de transport ferroviaire et fera transporter des envois de la Ligue à moitié prix. Trois militaires complètent le comité. Bientôt, Lady Bathurst et la duchesse de Somerset y participeront également.

La Ligue obtient son statut d'organisation charitable en décembre. Des dizaines de villes se sont déclarés prêtes à adopter des villages ou des régions, et l'action commence au printemps 1921. La Ligue est active jusqu'en 1923. Ce sont surtout Gwynne, Bathurst et Derby qui ont fait la propagande. L'ambassadeur Derby, de retour en Angleterre en 1920, s'exprime devant le Club franco-britannique d'Oxford en mai 1921 (Le Figaro, 15 mai voir ci-contre). C'est surtout lui, qui veut que l'on n'investisse pas trop dans l'éphémère : l'aide doit s'organiser dans la durée afin de cristalliser la commémoration des combats d'unités britanniques. Au total l'aide de la Ligue en France se monte à environ 6 millions de francs, auxquels il faut ajouter 1,4 millions de francs de matériel, soit au total, selon Lewis entre 10 et 15 millions d'euros actuels.

La Ligue n'est évidemment pas la seule organisation à apporter son aide. Commencée pendant la guerre, l'aide des Quaker et de la Croix Rouge se poursuit : le London Times a alerté ses lecteurs par ses reportages sur les régions dévastés bien avant le Morning Post. L'adoption de Mézières par Manchester, l'aide de Henry Bronnert ont également été mis en route bien avant l'inauguration de la Ligue. Bryan Lewis constate que la priorité de l'idée des adoptions revient à Lady Bathurst, et non à Marcel Braibant à qui Crozier l'a attribué (Journal des débats, 24 novembre 1920). Peu importe. Peu importe aussi les motivations des différents acteurs. De toute façon, en raison de l'importance des coûts de la reconstruction, l'action de la Ligue est localement utile mais ne représente guère plus qu'un geste symbolique. 93 villes ou villages ont participé au programme d'adoption. L'adoption de Mézières/Ardennes par Manchester et l'aide massive à cette ville dévastée par un bombardement des Allemands fous de rage dans les dernières heures de la guerre, est un cas exceptionnel : le quartier Manchester et le centre hospitalier témoignent toujours de l'investissement anglais. La construction de 125 maisons-ouvriers et l'hôpital sont financés par l'industriel Jules Henry Bronnert, né à Strasbourg, fils de cordonnier. De l'aide vient même de l'Australie. Le Sunday Times à Sidney du 29 août 1920 publie un billet d'Isabel Ramsay sur Poilcourt/Ardennes qui le 20 juin avait changé de nom à Poilcourt-Sidney en reconnaissance de l'aide reçue13.

Dans les Ardennes la marraine d'Aire est Ayr ; Falaise est adoptée par Edinburgh ainsi que Margny et Serincourt ; Vouzier a Glasgow comme marraine. London adopte Verdun. Sheffield envoie à l'AFGB l'argent pour la construction de quelque 10 maisons à Bapaume/Pas de Calais, car l'autorité locale leur semble incapable de gérer ce don.

N'oublions pas qu'un des grands intérêts de la Grande Bretagne en France concerne les cimetières de ses soldats : Rudyard Kipling, l'ami des Bathurst et de Gwynne, a été nommé commissaire pour ces cimetières. Une des tombes est celle de son fils.

Si la production industriel et agricole de la France a retrouvé en 1924 le niveau d'avant-guerre la reconstitution des régions dévastées reste très loin d'être terminée : en plusieurs endroits elle ne sera pas achevée avant 1939.

Les journaux nationaux parlent de l'activité de Marcel Braibant. Le Journal desdébats politiques et littéraires (15 mai 1921, ainsi que Le Matin (14 mai) nous apprennent que Marcel Braibant et le maire de Verdun ont démissionné du Comité d'action des régions dévastés parce qu'il serait "à  la remorque de la CGT".

Le 30 janvier 1922, Le Temps note que Marcel Braibant est vice-président du comité de direction de l'association des maires de France et d'Algérie ; le 6 novembre, nous apprenons qu'il a donné une conférence sur l'économie de la reconstitution au congrès du Parti démocratique et social  à  Marseille (organisation de centre-droite opposée à la gauche, où est évoquée "le spectre du collectivisme"). Le 5 mars 1922, Le Figaro mentionne que le président du groupe des maires a présenté "certains desiderata notamment en ce qui concerne la reconstitution agricole et la reconstruction des écoles", au ministre des Régions libérées, M. Reibel. »

Le 3 février 1922, Le Populaire, hebdomadaire de la SFIO évoque un débat à la Chambre des députés, suite à un rapport du Conseiller général des Ardennes au sujet de la main d'oeuvre allemande pour la reconstruction dans le cadre des réparations. Il a du calmer des inquiétudes : les partisans d'Arago "ne tenaient plus de voir le "Boche"(chez eux)" et s'opposent à ceux de Jonnart, dont Marcel Braibant. Un mécontentement général au sujet des réparations obtenues jusqu'alors est exprimé par Paul Painlevé :"Nous avons obtenu le maximum de haine pour le minimum de réparations".

En janvier 1923 la coopérative de reconstruction de Rethel, réunie sous la présidence de Marcel Braibant, exprime sa confiance en Raymond Poincaré :il obtiendra les paiements de réparation des Allemands "avec des moyens pacifiques".

Selon La Croix du 14 juin 1923, Herpy est le premier village qui reconstruit son église. La première pierre vient d'être posé solennellement.

1924 est une année d'élections : le 18 avril, LeJournal des Débats présente les listes pour les Ardennes. Marcel Braibant républicain de gauche, mène la liste de la reconstitution, derrière les listes de l'Union républicaine ardennaise, du Bloc des gauches, et des « communistes moscoutaires ». La première liste compte quatre député sortants, la deuxième est menée par M. Philipoteaux, député sortant, les candidats communistes ne sont pas nommés.  Selon Le Matin du 12 et du 13 mai, à  Sédan, Givet et Garginan, la liste d'union républicaine ardennaise arrive en tête, suivie par le Bloc des gauches, les communistes et la liste de reconstitution Braibant. Le Cartel des gauches est en tête à  Rethel, à  Braux, à  Nousonville, devant l'Union républicaine et les communistes, même si on «  note une forte poussée communiste". Les 80 000 électeurs (70 000 votants) envoient quatre députés de droite et deux de gauche, dont M. Philippoteaux, à  la Chambre, chacun avec 26-28 000 voix. Les six candidats de la liste communiste ont obtenu environ 8000 voix chacun, la liste Braibant 7400 pour Braibant, 7500 pour Doizy, 5800 pour Abd-el Nour, environ 5150 pour les trois autres. C'est donc un échec pour Braibant et sa liste de reconstitution, ou liste d'action républicaine. Sur le plan national, le Cartel de gauche emporte les élections mais le gouvernement Hériot sera de courte durée.

Les droits des sinistrés sont mal reconnus et peu défendus. Dès le mois de juin 1924, Marcel Braibant se lance dans une campagne nationale, selon le Journal des débats du 29 juin.

. Le 9 février 1925 "dans la plus grande salle de Rethel, à  l'appel de M. Marcel Braibant, conseiller général, dont toutes les grandes oeuvres coopératives de reconstitution et d'entraide ont connu l'inlassable dévouement, les représentants les plus qualifiés de ces malheureuses populations, députés, conseillers généraux, maires, présidents de coopératives, s'étaient assemblés extrêmement nombreux sous la présidence de M. Phillippoteaux... assisté de MM. Meunier, député (de droite KS) et Guillemin, maire de Rethel." (Le Matin, 10 février 1925)

Et ce journal de continuer: "En quelques mots unanimement applaudis, M. Braibant proclama pour les sinistrés l'obligation de s'organiser à  l'heure où la réduction des crédits va interrompre presque complètement l'oeuvre de la reconstitution. - Nous devons avoir une attitude digne, déclara-t-il, mais nous ne pouvons supporter une nouvelle mutilation de cette loi de 1919 qui est notre charte. Nous le pouvons d'autant moins à l'heure où les Allemands, cause de notre misère, remboursent et donnent des indemnités de près de 3 milliards de marks-or à  ceux de leurs industriels qui ont prétendument souffert de la Ruhr." Philippoteaux doit admettre:

"Certes, après des espoirs insensés, fondés sur le trop fameux: "L'Allemagne paiera", les déceptions sont venues, brutales, notamment en 1924." Les sinistrés affirment que pour défendre leur droit ils iraient jusqu'à  la démission collective de tous les élus.  Pour Le Petit Parisien, C. Royer  résume ainsi les discours :En 1924, dit-il (Marcel Braibant) en substance, le gouvernement affecta 200 millions par mois à  la reconstitution. Cette année, on parle de 50 millions; de plus, les obligations décennales remises aux sinistrés ne valent que 70 francs; combien vaudront donc les obligations décennales qui vont les remplacer et dont l'échéance est de deux ans plus lointaine?... M. Philippoteaux, qui est à  la fois président de la commission  des régions libérées de la Chambre des députés et président du comité d'action des régions dévastées, et par conséquent mieux placé que quiconque pour connaître les doléances des sinistrés et les intentions du gouvernement, répondit à  M. Braibant. - Jamais nous ne laisserons proscrire, dit-il, les droits sacrés que la nation nous a solennellement reconnus en avril 1919. Mais la France porte sur elle. par suite des manquements de l'Allemagne, tout le fardeau de la guerre; la situation financière est très pénible. Il nous faut bien nous y adapter par des sacrifices temporaires.

Le 9 décembre de la même année, lors d'une réunion à  la Mutualité, "M. Marcel Braibant, dans un discours très applaudi, allait exposer l'oeuvre de propagande qui s'impose et affirmer à  nouveau la décision des élus des régions sinistrées de démissionner en masse au cas où satisfaction ne serait pas donnée à  leurs revendications qui sont au nombre de six:

Ni révision ni taxation des dommages de guerre ; 2. émission d'un emprunt... 3. livraison de la majeure partie des prestations en nature correspondant aux versements des annuités du plan Dawes; 4. en attendant l'emprunt, règlement en espèces des petits sinistrés; 5. pour les étrangers sinistrés, s'ils sont installés en France depuis des nombreuses années ou ayant donné leurs enfants au pays, même traitement que s'ils étaient Français; 6. remise en état de la zone rouge". (Le Matin 10 décembre 1925)

Une délégation rencontre Pierre Laval membre du cabinet d'Aristide Briand, Louis Loucheur, ministre des finances, ainsi que George Chauvin sous-secrétaire aux finances chargé des régions libérées. Loucheur promet un ensemble de mesures.

Si les subventions pour la reconstruction tardent à  venir, le 5 juillet 1925, Monsieur le maire d'Herpy a pu au moins inaugurer le monument au morts de sa commune. En présence de notables et de personnalités politiques régionaux et nationaux, "M. Marcel Braibant, maire d'Herpy-l'Arlésienne, salua les enfants de la fière petite cité morts pour la France..." (Le Matin, 6 juillet 1925)

En 1927, le Conseil général des Ardennes adopte une proposition du conseiller Marcel Braibant demandant le rétablissement des tribunaux dans tous les arrondissements où ils ont été supprimés et des tribunaux à  juge unique.(Le Matin, 24 septembre 1927).

En vu des législatives de l'an prochain le député radical-socialiste de Seine-et-Oise Henry Franklin-Bouillon(1870-1937) provoque une scission de son parti et anime sa propre Fédération radicale indépendante. Cet agrégé d'anglais, journaliste, ancien combattant, a été ministre d'état en 1917 et, plus important encore, président de la Commission des affaires étrangères de la Chambre lors de la victoire. Les frontières définies par le traité de Versailles ne lui semblaient pas garantir suffisamment la sécurité de la France. Pessimiste, jouant les Cassandre, il ne cesse jamais de fustiger une politique qu'il appelle "mystique Briand" et de réclamer l'union nationale. Marcel Braibant semble sympathiser avec lui et lui adresse une lettre publique, exprimant le désir de participer à  l'élaboration du programme de son nouveau parti:

"Dans les Ardennes, vous trouverez ces républicains, qui comprennent que la politique doit être prudente dans les relations internationales, généreuse au point de vue social, et respectueuse au point de vue (?)... Il plairait aux républicains ardennais d'être associés à  l'élaboration de ce programme , et de vous dire sur le sol même de notre cher département , leur pensée, leurs aspirations et leur confiance en votre personne"(Le Petit Parisien 7 novembre 1927).

Marcel Braibant veut-il toujours se distancier des socialistes, comme il le disait déjà en 1911 ?  Ou suit-il un calcul électoral et compte-t-il sur la réussite de Franklin- Bouillon ?  La loi de 1927 modifiant le scrutin, on retourne au système d'avant 1919 : plus de liste, deux tours, un élu par circonscription ; donc il en y aura cinq dans le département des Ardennes. En avril 1928, Meunier, le député sortant de droite est réélu à Rethel au premier tour, largement devant le radical-socialiste Ferdinand Ledoux, agriculteur, maire de Chateau Porcien. Marcel Braibant ne semble pas s'être présenté. La même année il est réélu conseiller (Le Figaro, 15 octobre 1928).

En  juin 1928, lors de l'assemblée générale de l'AFGB, Marcel Braibant est secrétaire général du Comité des adoptions britanniques. Il parle du voyage à Manchester de la délégation de Rethel présidée par le préfet (Jonnart est mort et le président de l'AFGB est le marquis de Voguë). 

Le 27 janvier 1929, Marcel Braibant est nommé chevalier de la Légion d'honneur. En 1947 une qualification juridique antérieurement inexistante, "l'indignité nationale » signifie de facto sa disqualification, bien que la distinction, paraît-il n'est jamais retirée. Et Herpy  restera toujours " l'Arlésienne".

De temps en temps, Monsieur le maire offre un événement spectaculaire aux 200 habitants de sa commune et à  bien plus de monde ; ainsi, le 3 septembre 1930 se tient une "manifestation en faveur du tourisme d'aviation" (voir ci-contre)

"Après le maire et ses trois enfants, on vit un vieillard de 73 ans, M. Dubuisson, garde-champêtre de la commune, supplier le pilote de le prendre à  bord. Un autre vieillard de 75 ans, M. Floquet, demanda lui aussi à  prendre le vol avec son petit fils âgé de quatre ans...". 

Marcel, Raymond, Andrée, Odette ont donc vu Herpy d'en haut.

En 1930 les députés Meunier et Philippoteaux (-1935) sont élus sénateurs. Donc, le 3 mars, suivant Le Populaire du 29 mars 9500 citoyens à  Rethel et 11 000 à  Rocroi se rendent aux urnes . Selon ce journal, Marcel Braibant est à compter avec "la réaction" qui "essuie un cuisant échec". À Rethel, le radical-socialiste Ferdinand Ledoux l'emporte avec 3447 contre 3096 voix pour Marcel Braibant, républicain de gauche. Par contre, à  Rocroi c'est le républicain de gauche, M. Leguet qui se trouve en tête devant le socialiste Bozzi. "Comme un seul homme, ils sont allés au canon. Et M. Braibant gît maintenant sur le sol" glorifie Le Populaire, "Aucune défaillance parmi nos troupes" .

Mais Monsieur Braibant fait preuve de "résilience". Le politicien vise plus large et défend non seulement les intérêt des habitants des régions dévastées, majoritairement des paysans, mais aussi les petits et moyens exploitants de la terre de l'ensemble du pays. Ceci pendant quelques années, d'abord sur le plan strictement politique, puis comme publiciste. Certes, il prône l'augmentation de la production par la modernisation de l'équipement, l'usage des engrais, et surtout par des connaissances en agronomie. Mais la manière de laquelle il défend le métier du paysan, le fait qu'il insiste sur la modernisation des conditions de vie et de travail des petits et moyens exploitants, qu'il dénonce le déséquilibre des revenus de l'éducation, de l'offre culturelle entre villes et campagnes suite à une politique d'industrialisation qui entraîne « l'exode », qu'il s'oppose aux pouvoir des grands exploitants et aux industries agro-alimentaires naissantes et prône les coopératives, le rapproche, me semble-t-il, toute proportion gardée (du nombre actuel d'agriculteurs par rapport à jadis) des militants d'aujourd'hui pour une alternative aux modes de production agricole, aux structures agro-alimentaires.(voir plus bas, chapitre 8, Le défenseur des paysans).

En fait, la reconstruction bat de l'aile. Sur le plan national et en temps de crise économique, elle n'est plus beaucoup à  l'ordre du jour. Mais quand le gouvernement établit le budget et envisage l'arrêt des subventions à  la reconstruction - les subventions départementales sont supprimées -, le président Braibant de l'Union des maires des régions dévastées est au rendez-vous au ministère des Finances en janvier 1933 (Le Petit Parisien 15 janvier 1933).

S'est-il présenté pour sa réélection cantonale en octobre 1934? Il n'est plus conseiller général (d'Asfeld) ensuite. Son activité politique est celle du Parti agraire et paysan français (PAPF) dont il est vice-président et dirigeant d'une fraction qui souligne les "valeurs républicaines, démocratiques" lors de l’union du Front paysan. Le nom du parti suggère l’intention : d’être, vu le mécontentement grandissant de la paysannerie, une représentation politique spécifiquement rurale aussi bien d’un électorat habituellement de droite de grand propriétaires et de notables et d’un électorat de petit paysans et ouvriers agricoles supposé d’être mal représenté par les partis du progrès social avec leur électorat urbain et industriel (voir plus bas, chapitre VIII, « Le défenseur de la France paysanne ».)

En décembre 1934, la réunion des maires des régions dévastées donne à Braibant une dernière occasion de protester contre la réduction de 50 % des subventions et contre le refus de subventionner les travaux d'assainissement de l'alimentation en eau dans sa commune (La Croix, 17 décembre 1934). Par la suite il renonce à ses fonctions dans l'Association des maires, mais il reste nommé dans une délégation qui mène les négociations actuelles avec les autorités gouvernementales.
En septembre 1932, un deuil terrible avait frappé Marcel Braibant et sa famille. Le fils de Léonie Braibant-Curiel, Raymond Weil-Curiel, le frère aîné d'André et d'Odette Weil-Curiel, âgé de 24 ans s'était noyé pendant ses vacances à  Herpy. (Le Temps et Le Figaro, 6 septembre, Le Matin 11 septembre 1932). En vérité, l'accident était un suicide, ou une tentative "réussie" par malchance, à  la suite d'un chagrin d'amour. Le jeune homme aimait une fille du village, et ni sa mère, ni le père paysan de la fille approuvaient cette alliance.

À peine Marcel Braibant est il passé par cette épreuve, qu'une affaire grave complique la vie du maire d'Herpy-l'Arlésienne et de son village (Le Petit Ardennais, 26 janvier 1935: "La cour d'appel de Nancy. Une liquidation difficultueuse"). En novembre 1932, devant la Cour civile de Rethel, Madame veuve Chauvet réclame la jolie somme de 350 000 francs (environ 175 000 euro) aux administrateurs de la Société coopérative d'Herpy pour travaux exécutés par son entreprise en collaboration avec deux architectes de la Société. La coopérative se retourne contre son président, Me Braibant, lui demandant la garantie contre toute condamnation éventuelle plus 10 000 fr. de dommages et intérêts, en accusant en même temps la plaignante de ne pas avoir réclamé l'argent directement à  Marcel Braibant. De son côté, il met en cause les deux architectes pour une somme de 200 000 francs, environ 140 000 Euro. La cour de Rethel juge justifiée la demande de Mme Chauvet et la demande de garantie de la Société, ne se prononce pas d'avantage sur l'affaire. En janvier 1935 enfin, la cour d'appel de Nancy confirme ce jugement. Marcel Braibant est en faillite. Il est possible qu'il ait compté sur les subventions ou, comme dans un premier temps après la guerre, sur les réparations directes de l'Allemagne ainsi que sur des crédits départementales qui se sont faits  de plus en plus rares et qui, suite à une loi votée en 1933, ont du s'arrêter. Dans le village courent des rumeurs qui accusent Marcel Braibant de s'être servi malhonnêtement du bien commun.

Avec la faillite, Marcel Braibant perd toutes ses propriétés à  Herpy. Il semble que Léonie a du le secourir avec sa fortune à elle. Elle reste locataire dans la maison d'Herpy, tout en achetant un appartement à Paris où elle vit dorénavant. Séparée depuis 17 ans et divorcée de Marcel depuis quatre ans, elle mourra à  Paris en décembre 1960 ; elle sera alors enterrée à  Herpy à côté de son fils aîné.

Les élections municipales de mai 1935 se préparent. Le 10 mars, les  conseillers municipaux d'Herpy, L. Carré, M. Carré, J. Froment, R. Hazart, H. Lagneau, Ch. Lefèvre et E. Maillet, annoncent au préfet leur démission collective pour désaccord avec le maire. Le 2 mai, les mêmes déclarent dans une lettre aux électeurs, publiée par Le Petit Ardennais, vouloir se présenter de nouveau aux élections. Marcel Braibant ne sera évidemment plus maire d'Herpy. Il ne siège plus non plus au Conseil général, où il était le délégué, avec M. Détante, au Conseil départemental de l'assistance publique, où il s'était également occupé de l'Association franco-britannique de parrainage d'enfants nécessiteux suite à  la guerre.

* * *
 

1Données du Dictionnaire des parlementaire op. cit.

2Citations extraites des documents du dossier de la magistrature (AN BB/6(II)712)

3Les « félibres »: les poètes provençales de l'école littéraire fondée par Frédéric Mistral

4Dossier de la magistrature loc.cit.

5Ibid.

6 Margaret Atack, The Experience of Occupation, in J. Bourne, P. Liddle, I. Whitehead, (eds.), The Great World War 1914-1945, vol. 1, Harper Collins, 2000.

7 Leonhard Smith, Stéphane Audoin-Rouzeau, Annette Becker eds., France and the Great War, traduction française, 2014.

8Cf. p.

9Journal des débats, 28 mai 1919. En 1940 , l'AFGB se mettra en veille et ses archives seront brûlées afin de protéger ses membres.

10Le Journal des débats, 2 juin 1920.

11 Le Journal des débats, 29 juin

12Bryan F. Lewis: Adoptive Kinship and the British League of Help : Commemoration of the Great War through the Adoptation of French Communities, University of Reading, 2006. Merci à Gérard Guillin, qui m'a communiqué un article de Sally White:Worthing Richbourg and the League of Help for the devastated areas of France: the rediscovery of an adoption, archaeologydataservice.ac.uk/archives/view/sac/abstracts/vol140/White.cfm (2010)

13Communication de Gérard Guillin du 18 avril 2016

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